LE CHATELAIN DE COUCY
Gui, gouverneur du château de Coucy, né vers le milieu du xn^ siècle, mourut en 1203 pendant la quatrième croisade. Ses chansons ont été publiées par M. F. Fath . Die Lieder des Caslellans von Coucy (Heidelberg, 1885, in-8°). Dans celle qui suit il exprime la douleur et les craintes qu'il éprouve au moment de quitter sa dame pour aller en Terre Sainte. C'est en partant pour la troisième croisade (1191), dont il lit partie comme de la quatrième, qu'il composa notre chanson.
A vos, Amors*, plus qu'a luile autre gent,
Est bien raison que ma dolor complaigne,
Car il nn'estuet partir outreement
Et dessevrer de ma loial compaigne,
Et quant la pert, n'est riens qui me remaigne. 5
Et sachiez bien, Amors, seùremenl,
S'oiic nus moru por avoir cuer dolent,
Ja mais par moi n'iert meùz vers ne lais 2.
A vous, Aniuur, [)lus qu'à personne d'autre , il est birn juste ({ue je me plaigne de ma douleur, car il me faut absolument partir et me séparer de ma loyale compagne, et (juand je la perds, il ne me reste plus rien. Sachez bien. Amour, que si jamais quelqu'un mourut pour avoir le cœur triste, il ne partira plus de moi ni couplet ni lai.
1. Les poètes du moyen âp^e s'adressent toujours à Amour comme a une « dame » dont ils sont les vassaux,
2. Lais, voy. page 128, note 1. Il s'agit ici de lais lyriques.
POÉSIE LYRIQUE
Beaiis sire Dieus, qu'iert il donc, et cornent /
Convenra il qu'en la fin congié preigne?. lo
Oïl, par Dieu, ne puet estre autrement.
Senz li in'estuet aler en terre estraigne.
Or ne cuit mais que granz maus me sofraigne,
Quant de li n'ai confort n'alegement,
Ne de nule autre amor joie n'atent, i5
Fors que de li ; ne sai se c'iert ja mais.
Beaus sire Dieus, qu'iert il del consirrer
Del grant solaz, et de la compaignie
Et des deduiz que me soloit mostrer
Cele qui m'ert dame, compaigne, amie? 20
Et quant recort sa simple cortoisie,
Et les douz moz que sueut a moi parler,
Coment me puet li cuers el cors durer?
Quant ne s'en part, certes, mout est mauvais.
Ne me vueut pas Dieus por noient doner a6 Toz les deduiz qu'ai eûz en ma vie,
Beau sire Dieu, qu'en sera-t-il donc? comment ferai-je? Faudra-t-il que je prenne enfin congé d'elle? Oui, hélas! il n'en peut être autrement. Il me faut aller sans elle en terre étrangère. Je ne crois pas qu'à l'avenir de grandes douleurs me manquent, puisque je n'aurai d'elle ni consolation ni soulagement, et que je n'attends de joie d'aucun autre amour que du sien ; j'ignore si je l'aurai jamais.
Beau sire Dieu, comment pourrai-je me résigner à me i)asser du grand bonheur, des entretiens et des plaisirs que m'accordait celle qui était pour moi dame, compagne et amie? Quand je me rappelle sa franche courtoisie, les douces paroles qu'elle me répétait, comment mon cœur peut-il durer dans mon corps? vS'il ne le quitte, sûrement il ne vaut rien.
Dieu ne veut pas m'avoir donné pour rien tous les plaisirs que j'ai eus en ma vie : il me les fait au contraire chèrement