Perdera, pour^;errfr«, forme dialectale
LE JEU DE LA FEUILLÉE
Pièce très originale, jouée à Arras vers 1202. L'auteur en est Adam le Bossu, d'Arras, qui fut célèbre en son temps et à juste titre comme poète et comme musicien, et de qui nous avons encore, entre autres poésies, le gracieux Jeu de Robin et Marion, le plus ancien opéra-comique.
Le Jeu de la Feuillée, qui fut représenté sous un berceau de leiiillage (de là son titre), probablement pendant la nuit du premier mai, est une sorte de revue de lin d'année en 1096 vers. Adam se mel lui-même en scène, puis son père dont il plaisante l'avarice. Il décrit les charmes anciens de sa femme, qu'il trouve aujourd hui flétris. « Puis, ce tribut payé pour sa famille, il fait défiler, avec tous leurs vices et leurs ridicules, ses voisins, ses amis et surtout probablement ses ennemis, dans une succession de tableaux tantôt d'un réalisme cru, tantôt d'une gracieuse lantaisie. On y voit un médecin donnant des consultations à ses clients, dont il découvre les hontes et les secrets; un moine qui montre, moyennant finances, des reliques guérissant la folie et dont l'escarcelle s'emplit rapidement; un fou qui dit à tous les plus insolentes vérités; une apparition de fées; une exhibition de la roue de Fortune, qui élève et précipite tour à tour ceux qui y sont attachés; et finalement une scène de taverne, où le moine, que tout le monde s'entend pour tricher aux dés, est obligé d'engager ses reliques pour payer l'écot de tous. » (E. Langlois. Le Jeu de lîobiu et Marion^ p. 14-15.)
C'est cette dernière scène que nous donnons, d'après l'unique manuscrit, qu'a publié M. A. Rambeau : Die dcm Trouvère Ada?n de la Haie zugeschriebenen dramen (Marburg, 1886, in-S". — Ausgaben und Abhandlungen aus dem Gebiete der ronianiischen Philologie LVIUj,
CHRESTOMATHIL 21
LITTÉRATURE DRAMATIQUE
Il MOINES* — Aimi ! Dieus! que j'ai sonieillié!
HANE Li MERCIERS 2 — Marie! Et j'ai adès veillié^! Faites, aiez \os en errant.
Li MOINES — Frère, ainz avrai mangié avant. Par la foi que doi saint Acaire*.
HANE — Moines, volez vos donc bien faire? Alons a Raol le Waidier^; Il a aucun rehaignet d'ier, Bien puet estre, qu'il nos donra.
Li MOINES — Trop volentiers. Qui m'i menra?
HANE — Nus ne vos menra mieuz de moi. Si troverons laenz, ce croi, Compaignie qui la s'embat, Faitice, ou nus ne se combat :
LE MOINE. — Ah! Dieu! Comme j'ai dormi!
HANE LE MERCIER. — Ali ! Mai'ie ! Et moi j'ai constairiment veillé ! Allez, partez tout de suite.
LE MOINE. — Frère, auparavant j'aurai mangé, foi que je dois à saint Acaire.
HANE. — Moine, voulez-vous bien faire? Allons chez Raoul le Waidier; il a quelque petit reste d'hier, peut-être, qu'il nous donnera.
LE MOINE. — Très volontiers. Qui m'y mènera? HANE. — Nul ne t'y mènera mieux que moi. Nous trouverons là, je pense, en train de s'amuser, une société agréable, où
1. Les fées s'éloig^nent en cliantant, le moine porteur de rehques, qui s'était endormi sur un banc, se réveille. La scène se passe dans la seconde })artie de la nuit.
2. liane le Mercier et tous les autres personnages qu'on rencontrera plus loin sont des habitants d'Arras qui ont déjà rif,^uré, sauf le tavernier, dans les premières scènes de la pièce.