La synVdxe oxh^evnll enfruns
LE JEU DE LA FEUILLEE 527
HANE — Voiz que maistre Adaiis fait le sage,
Por ce qu'il doit estre escoliers * ! 75
Je vi qu'il se sist volentiers
Avueques nos por desjuner.
ADANS — Beaus sire, ainz covient meûrer:
Par Dieu, je ne le faz por el !
M. HENRis — Va i, por Dieu, tu ne vaus mel! 80
Tu i vas bien quant je n'i sui.
ADANs — Par Dieu, sire, je n'irai ui,
Se vos ne venez avuec mi.
M. uENRis — Va donc, passe avant, vez me ci. HANE — Ainii ! Dieus ! Con fait escolier ! 85
Ci sont bien emploie denier!
Font ensi li autre a Paris?
r.iQUECHE — Voiz ? ciz moines est endormiz. Li osTEs — Et or me faites tuit escout :
Melons li ja sus qu'il doit tout 90
El que liane a por lui joé.
HANE [montrant Adam et son jyere, arrêtés au seuil de la taverne). — Vois comme maître Adam fait le sage, parce qu'il doit être écolier. J'ai vu le temps où il se serait volontiers assis avec nous pour manger.
ADAM. — Beau seigneur, il me faut devenir sage : par Dieu, ce n'est pas pour autce chose !
MAITRE HENRI. — Vas-y, par Dieu, bonne pièce : tu y vas bien quand je n'y suis pas.
ADAM. — Par Dieu, je n'irai pas aujourd'hui, si vous ne venez avec moi.
MAITRE HENRI. — Va douc, passc devant, me voici.
HANE. — Ah! Dieu! Quel bel écolier! Voilà de l'argent bien employé! Font-ils tous ainsi, à Paris?
RiQïTECHE. — T Vois-tu? cc moinc est endormi.
LE TAVERNiER. — Ecoutez-inoi bien : Faisons-lui accroire qu'il doit tout, et que liane a joué pour lui.
[Pause]
1. l'endant toute la pièce, Adam porte le costume d'un étudiant
LITTERATUUE DRAMATIQUE
Aimi! Dieus ! que j'ai demoré !
Ostes, conient va noz afaires?
Beaiis ostes, vos ne devez gaires; Vos finerez mout bien çaenz. 96 Ne vos enuit mie, j'i pens.
Vos devez doze souz * a mi. Merciëz en vo bon ami, Qui les a ci perduz por vos.
Por moi?
Li OSTES — Voire.
Li MOINES — Les doi je toz? 100 Oïl voir.
Li MOINES — Ai je donc ronchié?
J'en eusse aussi bon marchié, Ce me semble, en l'Enganerie.
Et n*a il as dez joé mie
De par moi ne a ma requeste. io5 Li osTEs — Vez ci de chascun la foi preste
LE MOINE [se réveillant). — Ah! Dieu! que je suis resté longtemps ici! Hôte, où en sommes-nous?
LE TAVERNiER. — Bel liôte, VOUS ue devez guère; vous paierez bien facilement. (Calculant] Patience, j'y songe. Vous me devez douze sous. Remerciez-en votre bon ami, qui vient de les perdre pour vous.
LE MOINE. — Pour moi?
LE TAVERNIER. — Parfaitement.
LE MOINE. — Je dois tout?
LE TAVERNIER. — Oui, sûremeut.
LE MOINE. — Ai-je donc ronflé? Voilà, ce me semble, un marché comme on en fait au pays de tricherie ! Mais il n'a pas joué aux dés de par moi, ni à ma demande.
LE TAVERNIER. — Voici tout le iTioude prêt à jurer que ce fut pour vous qu'il joua.
de Paris. Il est entré en scène en annonçant qu'il allait partir pour Paris afin d'y terminer ses études; mais plus lard une des fées lui prédit qu'il ne mettra pas son projet l\ exécution. 1. Doze souz, valant à peu près quinze francs. Cf. page 136, note 2.
Ll MOINES — Ll OSTES —
LI MOINES — Ll OSTES —
LE JEU DE LA FEUILLÉE
Que ce fii por vos qu'il joa.
Li MOINES — Hé! Dieus! a vos con fait jeu a,
Beaus ostes, qui vos voudroit croire !
Mauvais fait çaenz venir boire, iio
Puis qu'on engig^ne ensi la gent.
Li OSTES — Moines, paiez : ça ! mon argent
Que vos me devez ! Est ce plaiz f Li MOINES — Donc devieigne je aussi faiz
Que fu li hors del sens anuit! ii5 Il osTEs — Bien vos poist et bien vos enuit,
Vos gaiterez çaenz le coc,
0 vos me lairez ça ce froc :
Le cors avrez et je l'escorce.
LI MOINES — Ostes, me ferez vos donc force? 120 LI osTEs — Oie, se vos ne me paiez.
LI MOINES — Bien voi que je sui engigniez;
Mais c'est la daeraine fois.
Par mi ce m'en irai, ainçois
Qu'il revieigne noveaus escoz. liS LI FisiciiENs — Moines, vos n'estes mie soz,
LE MOINE. — Par Dieu! quel beau jeu vous avez, bel bote, si l'on voulait vous croire! Il ne fait pas bon venir boire ici, puisqu'on y trompe le monde.
LE TAVERNiER. — Moinc, pavez ! ça! l'argent que vous me devez! Est-ce une chicane?
LE MOINE. — Je veux devenir, si je vous paie, comme le fou de tout-à-l'heure !
i.E TAVEHNiER. — Combieu que cela vous ennuie, vous aUendrcz ici le chant du coq ou vous me laisserez ce froc. Vous aurez le corps et moi l'écorcc.
LE MOfNE. — Hôte, me ferez-vous donc violence?
LE TAVERNIER. — Oui, si VOUS uo me payez pas.
LE MOINE. — Je vois biou que je suis trompé, mais c'est la dernière fois. Là-dessus, je m'en irai, avant qu'il revienne un nouvel écot.
LE MÉDECIN [enlvaul). — Moine, vous n'êtes pas sot, par ma
LITTERATURE DRAMATIQUE
GILOZ
GILOZ — LI MOINES -
LI OSTES — GILOZ —
Par mon chief, qui vos en alez.
Certes, seignor, vos a os tnëz ; ■
Vos. serez tuit paraleliqne,
0 je tieng a fausse fisique, i3o
Quant a ceste ore estes çaenz.
Maistre, bien cheez de vo sens,
Car je ne la pris une nois.
Seez vos jus.
LI FisiciiENs— Ça ! une fois Me (louez, s'il vos i)laisl, a boire. i35 Tenez; et mangiez cesto poire.
Beaus ostes, escoutez un pou.
Vos avez fait de moi vo prou :
Gardez un petit mes reliques, Car je ne sui mie ore riques , i/\o Je les rachaterai demain.
Alez ; bien sont en sauve main.
Voire, Dieus !
LI osTEs — Or puis preechier.
De saint Acaire vos requier,
tête, de vous en aller. [Aux buveurs) Certes, seigneurs, vous vous tuez; vous serez tous paralytiques, ou je lions pour fausse la médecine, quand vous êtes ici à cette heure.
GTLLOT. — Maître, vous perdez le bon sens. Je ne la prise pas une noix, la médecine. Assoyez- vous ici.
LE MÉDECIN. — Ça! pour une fois donnez-moi, s'il vous plaît, à boii-e.
GiLLOT. — Tenez, et mangez cette poire.
LE MOINE. — Bel liôte, écoutez un peu. Vous avez fait de moi voli'e profit : gardez un peu mes reliques, car je ne suis pas riche en ce moment; je les rachèterai demain. (// sort.)
LETAVERNiER. — Alloz ; ellos sout OU bounc main! GH.LOT. — Certes oui!
LE TAVERNiER. — Maintenant je puis prêcher. Au nom de
LE JEU DE LA FEUILLÉE
Vos, maistre Adans, et a vos, Hane, i45 Je vos pri que chascuns rechaiie Et face grant solempnité De ce saint, qu'on a abevré, Mais c'est par un estrange tor.
LI COMPAIGNON CH.OTENT .4/^ 86 SÎét Ol JlCnile iOV^.., l5o
Beaus ostes, est ce bien chanté?
u OSTES — Bien vos poez estre vanlé
Qu'onques mais si bien dit ne fu.
LI DERVEz— Ahors ! le fnî le fu! le fu!
Aussi bien chante je qu'il font. i55 Li osTES — Li cent diable aporté vos ont!
Vos ne nrie faites fors damage.
Vo pere ne tieng mie a sage
Quant il vos a ramené ci.
LiPEREs AL DEiiVK — Ccrtcs, siro, co poise mi. i6o
D'autre part je ne sai (pie faire.
Car s'il ne vienl a saint Acaire,
saint Acaire, je vous demande, à vous, maître Adam, et à vous aussi, Hane, je vous demande de braire tous deux, et de faire une grande solennité en l'honneur de ce saint (fu'on a abreuvé, d'une étrange façon, il est vi'ai.
i.Ks COMPAGNONS CHANTENT. — (( Avc cst assiso (laus uuc liHute tour.... )) Bel hote, est-ce bien clianU'^?
i.K TAVERMEP.. — Vous pouvcz VOUS vautor qu(* jamais on n'a si bien chanté.
LE FOU [enlranl brusque me ni). — Deliors! I(» fou! le feu! le feu! Je chante aussi hien qu'eux.
LE TAVEUNiEp,. — Lcs ceut (lial)]es vous ont apporté! vous ne me faites que du tort. Je ne tiens pas votre péi^e pour raisonnable de vous ramener ici.
LE PÈRE Dïi FOU. — Ccrtcs, sipc, cola me contrarie. D'autre part, je ne sais que faire, car s'il ne vient à saint
1. i> vers est le premier d'une chanson dè toile (cf. page 278) perdue.
LITTÉRATURE DRAMATIQUE
Ou ira il qiierre santé?
Certes il m'a ja tant costé
Qu'il me co vient querre mon pain. i65 LiDERVEz — Par la mort Dieu ! je muir de fain. Li PERES AL DERvÉ — ïeuez, uiaugiez donc ceste pume. uDERVEz — Vos i mentez, c'est une plume.
Alez, ele est ore a Paris.
Li PERES — Beaus sire Dieus, con siii honiz 170
Et perduz, et qu'il me meschiét !
Li osTEs — Certes, c'est trop bien emploiét!
Por quoi le ramenez vos ci?
u PERES — lié! sire, il ne feroit aussi
En maison fors desloiauté! 176
1er le trovai tôt emplumé
Et mucié par dedenz sa conte.
Li DERvEz — Dieus! qui est cil qui la s'acoule?
Boi bien ! Le glot ! le glot ! le glot * ! GiLoz — Por l'amor de Dieu, ostons tôt, 180
Car se ciz soz la nos cort soure,
Acaire, où ira-t-il chercher la santé? Sûrement il m'a déjà tant coûté qu'il me faut demander mon pain.
LE FOU. — Par la mort Dieu! je meurs de faim.
LE PÈRE DU FOU. — Teuez, mangez cette pomme.
LE FOU. — Vous mentez; c'est une plume. (Il lance la pomme à son père.) Allez, elle est maintenant à Paris.
LE PÈRE. — Beau seigneur Dieu, comme je suis honni et perdu ! quel malheur pour moi !
LE TAVERNiER. — Certcs, c'cst très bien fait! Pourquoi le ramenez- vous ici?
LE PÈRE. — Ah! seigneur, il ne ferait de même à la maison que des méchancetés! Hier, je l'ai trouvé tout emplumé, et caché dans sa coite.
LE FOU. — Dieu! qui est ce qui est accoudé là? Bois bien! Au glouîon! au glouton! au glouton!
GiLLOT. — Pour l'amour de Dieu, ôtons tout, car si ce fou
1. Glot, \)0\\r (floton, est une forme secondaire de l'accusatif faite sur le nominatif jy/o^.
LE JEU DE LA FEUILLËE
Ja mais n'en vendrons al dessoure;
Pren la nape, et lu le pot tien.
RiQUECHE — Foi que doi Dieu, je le lo bien.
Toi avant que il nos mesquieche,
Chascuns de nos preigne sa pieche.
Aussi avons nos trop veiilié.
Li MOINES— Ostes, vos m'avez bien pillié,
Et s'en i a ci de plus riques.
Totes ores, ça! mes reliques! 190
Vez ci doze souz que je doi.
Vos et vo taverne renoi.
Se j'i revieng, diables m'en porche!
LiosTES — Je ne vos en ferai ja forche.
Tenez voz reliques.
Li MOLNEs — Or ça ! 195
lloniz soit qui m'i amena!
Je n'ai mie apris tel al'airc.
GiLoz — Di, liane, i a il plus que l'aire?
Avons nos ci riens oblié?
nous court sus, nous n'en viendrons jamais à bout. Prends la nappe, et toi, tiens le pot.
RiQUECHE. — Foi de Dieu, je suis bien de cet avi<5. Avant qu'il ne nous arrive malheur, que chacun de nous prenne son objet. Aussi bien avons-nous trop veille.
LE MOINE (rentrant). — Ho(e, vous m'avez bien dévalisé, et pourtant il y en a ici de plus riches que moi! Toulefois, donnez-moi mes reliques : voici douze sous que je vous dois. Je renie vous et votre taverne. Si j'y reviens, que le diable m'emporte î
LE TAVER.MEH. — Je uc VOUS y forccrai pas. Voici vos reliques.
LE MOINE. — Or ça! Honni soit qui m'y amena! Je ne suis pas accoutumé à ces façons-là. (// sort,)
GiLLOT. — Dis, liane, n'y a-t-il plus rien à faire? Avonsnous oublié quelque chose?
LITTÉRATURE DRAMATIQUE
HANE — Nenil, j'ai tôt avant osté. 200 Faisons l'oste que bel li soit.
GiLoz — Ainz irons ainçois, s'on m'en croit, Baisier la flertre Nostre Dame, Et ce cierge ofrir, qu'ele ilanie* :
No chose nos en vendra mieiiz. 2o5
HANE. — Non, j'ai tout ôté. Faisons quelque chose d'agréable à l'hôte.
GiLLOT. — Mais nous irons a\;nil\ si \\m m'en croit, baiser la châsse do Notre-Dame et ollïir ce ciei'^e, poui; qu'elle soit illuminée. Cela nous portera bonheur. [Les buveurs sortent.)
1. Il y avait à Arras une cliapeUe de Notre-Dame célèbre par ses miracles et où l'on faisait brûler des cierges.
LE JEU DE ROBIN ET MARION
Cette pièce est du même auteur que la précédente. On admet généralement qu'Adam le Bossu la composa pendant les dernières années de sa vie, dans Tllalie méridionale, où il mourut vers 1287; mais on n'en a aucune preuve. C'est une pastourelle* écrite dans un cadre nouveau. Un chevalier qui chasse au faucon dans une prairie rencontre une jeune bergère et s'arrête pour lui olfrir son amour. Marion aime un paysan, Robin ; elle éconduit le galant chaeseur. Kobifi vient à son tour et Marion lui conle l'aventura. Les deux amoureux dînent sur l'herbe, puis Robin retourne au village chercher quelques amis qui viendront fêler avec eux, et au besoin les aideront à repousser le chevalier s'il s'avise de revenir. Celui-ci repasse en elïet, mais avant le retour de Robin, et Marion est seule à se défendre contre ses nouvelles tentatives: elle sort encore une fois victorieuse de la lutte, et le chevalier passe sa mauvaise humeur sur le dos de Robin, qu'il rencontre. A la vue de Marion, Robin oublie vite les coups (ju il a reçus, et, ses amis arrivant, on organise la fête : des jeux, des chants, des danses et un festin sur l'herbe. Tel est le cadre du tableau dont le sujet est une peinture des mœurs rustic^ucs légèrement esquissée pour des spectateurs aristocratiques.
Nous reproduisons les 159 premiers vers du jeu, d'après l'édition de M. E. Langlois, Le Jeu de Ilobin et Marion^ par Adam le Bossu (Paris, 1895, in-12).
rsous imprimons en caractères italiques les parties chantées.
La scène se passe dans les champs.