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LITTÉRATURE DRAMATIQUE

MARiOKS* — Robins m'aime, Robins m'a;

Robins ni a demandée, si m'avra.

Robins m'achata cotele^ D'escarlate^ bone et bêle, Souscanie^ et ceinturele. 5

A leur i va^.

Robins m'aime, Robins m'a; Robins m'a demandée, si m'avra. Li CHEV.6 — Je me repairoie deii tournoiement;

Si trouvai Marote souleie, au cors gent. lo marions'^ — Hé! Robins, se tu m'aimes,

Par amour, meine m'eut.

Li CHEV.8 — Bergiere, Dieiis vous doiust bon jour! MARIONS — Dieus vous gart, sire!

Li cuEv. — Par amour, Douce pucele, or me contez i5 Pour quoi ceste chançon chantez

MARiON. — Robin ni aime, Robin m' a; Robin m'a demandée, et il 7n'aura. Robin ni acheia cottelle d'écarlate bonne et belle, souquenille et ceinturette. A leur i va. Robin m'aime, Robin ?n'a; Robin m'a demandée, et il m'aura.

LE CHEVALIER. — Jc revcuais du tournoi, je trouvai seule Marotte au corps gent.

MARION. — Ah! Robin, si tu m'aimes, de grâce, emmène-moi.

LE CHEVALIER. — Bergère, Dieu vous donne bon jour!

MARION. — Dieu vous garde, seigneur!

LE CHEVALIER. — De grâce, douce pucelle, contez-moi pour-

1. Marion, seule, gardant ses moutons, tresse une couronne de fleurs en chantant. — 2. La cotte était une robe, peu ample, descendant au-dessous des genoux pour les hommes, jusqu'aux pieds pour les femmes. — 3. Escarlate, sorte de drap fin. — L La souscanie était, au xnr siècle, une robe longue, ajustée à la poitrine, et de forme élégante. Le mot s est conservé dans souquenille, avec un sens spécial. — 5. A leur i va, refrain auquel il ne faut pas chercher de sens. — 6. Le chevalier, à cheval, ganté, un faucon chaperonné sur le poing, s'avance en chantant, sans voir Marion. — 7. Marion ne voit pas encore le chevalier. — 8. Le chevalier entend, puis voit la bergère, et s'approche.

LE JEU DE ROBIN ET MARION

Si vouleii tiers et si souvent .

Hc! Robins, se iii m'aimes, Par amour meine m'ent.

MARIONS — Keaiis sire, il i a bien pour quoi; 20

Car j'aim Robinet, et il moi,

Et bien m'a moustré qu'il m'a chiere :

Doué m'a ceste panetière,

Geste houlete et cest coutel.

Li CHEV. — Di moi, veïs tu nul oisel ^5

Voler pardessoure cez chans?

MARIONS — Sire, oïl, je ne sai pas quanz*.

Encore i a en cez buissons

Et chardonereus et pinçons,

Oui mont chantent joliemenl^ 3o M CHEV. — Si m'ait Dieus, bele au cors gent.

Ce n'est pas ce que je dtMiiant^.

Mais veïs tu par ci devant,

Vers ceste rivière, unie ane?'^

quoi vous chantez cette ch;uison si volontiers et si souvent : Ah! Robin, si tu m aimes, de grâce, emmène-moi.

MAnioN. Beau seigneur, ce n'est pas sans raisons. J'aime Robinet, et il m'aime. Il m'a bien montré que je lui suis chère : il m'a donné cetle panetière, cette houlette et ce couteau.

LK ciiKVALiLH. — Dis-uioi, u'as-tu pas vu d'oiseaux voler audessus de ces champs?

MARiox. — Seigneur, si, je ne sais combien. Il y a encore dans ces buissons des ciiardonnerets et des pinsons, qui chantent fort joyeusement.

LK ciiKVAMER. — Par Dieu, belle au corps gent, ce n'est pas ce que je demande. Mais, as-tu vu de ce côté, vers cette rivière, des caî'ards?

1. En picard z s'rtait réduit à s de honno heure. Cf. vers 123- 124,159-140. — 2. La paysanne ignorait qu'avec son faucon ce n'étaient pas de petits oiseaux tels (jue chardonneret et le pinson que le chevalier chassait. — o. En picard cette riine en -ant différait de la précédente en -eut. — 4. Le mot ane (latin anas), signi-

CHKESTOMATHIK

LITTÉRATURE DRAMATIQUE

WAïuoNs — C'est une beste qui rechane? ?>5

J'en vi ier trois sour ce chemin,

Toz chargiez aler au molin. ■

Est ce ce que vous demandez?

Li ciiEv. — Or sui je mout bien assenez !

Di moi, veïs tu nul hairon? 40 MARIONS — llarenz*, sire? Par ma foi, non;

Je n'en vi nés un puis quaresme.

Que j'en vi mangier chiés dame Emme,

Ma taien^, cui sont cez brebiz.

Li cuEv. — Par foi, or sui je esbaubiz, 45

N'onc mais je ne fui si gabez. MARIONS — Sire, foi que vous me devez.

Quel beste est ce sour vostre main?

II CHEV. — C'est uns faucons.

MARioN. — C'est une bête qui brait? J'en vis hier trois sur ce chemin, bien chargés, aller au mouhn. Est-ce là ce que vous demmdez?

LE CHEVALIER. — Me voici fort bien renseigné ! Dis-moi, n'astu pas vu des liairons?

AfARioN. — Des harengs, seigneur? Par ma foi, non, pas un seul depuis le carême, que j'en vis manger chez dame Emme, ma grand'mère, à qui sont ces brebis.

LE CHEVALIER. — Ma foi, j'en suis tout ébaubi; jamais je ne fus si moqué.

MARION. — Seigneur, foi que vous me devez, quelle est cette bête sur votre main?

LE CHEVALIER. — C'est uu faucon.

fiant cane, canard, ne s'est conservé en français que dans le composé bédane (ou bec d'âne). Marion le confond avec as7ie (latin asinus), dont ïs ne se prononçait plus depuis longtemps (cf. quaresme au V. i2). — 1. La prononciation picarde, hèrin, explique mieux que la prononciation française le quiproquo. — 2. Taien est un régime de même formation que Pintain, nonain (voy. page 173, n. Ij. Le cas sujet est taie.

LE JEU DE ROBIN ET MARION

MARIONS — Manjûe il pain?

Li CHEV. — Non, mais bone char.

MARIONS — Cele beste? 5o

Esgar, ele a de cuir la teste * !

Et ou alez vous?

Li ciiEv. — En rivière.

MARIONS — Robins n'est pas de tel manière;

Eli lui a trop plus de déduit.

A no 2 vile esmuet tout le bruit 55

Quant il joue de sa niusete.

Li ciiEv. — Or dites, douce bergorete,

A nieriez vous un chevalier?

MARIONS — Beaus sire, traiez vous arrier.

Je ne sai que chevalier sont. 6o

IJessour touz les omes deu mont

Je n'ameroie que Robin.

11 vient au soir et au matin

A moi tondis et par usage,

Et m'aporte de son froumage. 65

MARION. — Maiige-t-il du pain?

i,K CHEVALIER. — Noii, luals de la bonne viande. MARION. — Cette bète ? Tiens! elle a la tete de cuir! Et où allez-vous?

LE CHEVALIER. — Daus lu prairie.

MARION. — Robin n'est pas de telle manière; il est beaucoup plus amusant. Il remplil le village de bruit quand il joue de sa musette.

LE CHEVALIER. — Ditos-iTioi, douco bergerettc, aimeriez-vous un chevalier?

MARION. — Beau seigneur, retirez-vous en arrière. J'ignore ce que c'est qu'un chevalier, et de tous les hommes du monde, je n'aimerai que Robin. II vient le soir et le matin me voir tous les jours ; c'est une liabitude, et m'apporte de son

1. Le faucon «Hait chaporonné, c'est-à-dire portait une coiire de cuir qui l'enipèrhait de voir clair, et qu'on ne lui enlevait qu'au moment de le lâcher. — 2. No^ pour iiostre^ est une torme picarde. Il en est de même de vo aux vers 73, 85.

LITTÉRATURE DRAMATIQUE

Encore en ai je en mon sein^, Et nne granl pièce de pain, Que il m'aporta a prangiere.

Or me dites, douce bergiere, Voudriez vous venir avuec moi 70 Jouer sour ce bel palefroi, Selonc ce bosquet, en ce val?

Aimi ! sire, ostez vo cheval, A pou que il ne m'a blecie^.

Li Robin ne régie te mie 75 Qiiant je vois après sa charme.

Bei'giere, devenez ma drue, Et faites ce que je vous i)roi.

Sire, traiez ensus de moi; Ci eslre point ne vous afiert. 80 A pou voz chevaus ne me fiei't.

Coment vous apele on ?

LI ciiFv. — Aubert.

fromage. J'en ai encore dans mon sein, avec un gros morceau de pain, qu'il m'apporla au dîner.

LE CHEVALIER. — Cà, dites-moi, douce bergère, voudriez-vous venir avec moi jouer sur ce beau palefroi, le long de ce bosquet, dans ce vallon ?

MAïuox. — A moi! seigneur, relirez votre cheval; peu s'en faut qu'il ne m'ait blessée. Celui de Rohin ne rue pas quand je vais près de sa cliarrrue.

LE ciiEVALîER. — Bcrgèrc, devenez mon amie, et failes ce dont je vous prie.

MARioN. — Seigneur, éloignez-vous de moi ; il n'est pas convenable que vous restiez ici. J*our peu que votre cheval ne me blesse. Comment vous apj)elle-t-on ?

LE CHEVALIER. — Aubcrt.

1. Les poches attachées aux vêtements n'étant pas encore en usa^e, le corsage en tenait souvent lieu, à défaut de panetière ou d'auniôniére. — 2. La terminaison -ie pour -iee est dialectale.

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