‹ Chrestomathie du moyen âgeChapitre 239 sur 245 · FARCE DE MAITRE PATHEUX · texte numérisé non relu

FARCE DE MAITRE PATHEUX

tant et riant encore du bon tour qu'il vient de jouer au drapier. C'est Tliibaut Agnelet, un berger, qui avait l'babit\ide d'assommer les moutons de son maître, pour les manger, et faisait croire ensuite qu'ils étaient morts de la clavelée; il a été pris sur le fait, et va comparaître devant le juge. Patbelin lui conseille de faire le sot et de répondre Be à toutes les questions qui lui seront posées. A l'heure où l'affaire doit être appelée, Pathelin vient au tribunal, comme en ciu^ieux, feifrnant d'ignorer quelles causes y seront jugées, mais ii^norant réellement que le demandeur contre Agnelet est précisément Guillaume le drapier.

PATUELIN (arrivant près du jugo)

Sire, Dion vous doint bonno estraine*

Et ce que vostre cueiu' désire!

LE JL'GE — Vous soyez le bien venu, sire !

Or vous couvrez. Ça, prenez place.

PATHELIN — Dea^, je suis bien, sauf voslre grâce : 5

Je suis icy plus a délivre^.

LK jniE — S'il y a riens ^, qu'on se délivre"^

Tantost, aflin que je me lieve.

LEDUApr. — Mon advocat vient, qui acbieve

ling peu de chose qu'il faisoit, lo

Monseigneur, et, s'il vous })laisoil,

Vous feriiez bien de l'allendre. LE JUGE — Hé dea! j'ay ailleurs a enlendre !

Se vostre partie est présente,

Délivrez vous, sans plus (ratlenle. i5

Et n'estes vous pas démandeui ?

LEDRAPP. — Si suis.

LE JUGE — Ou est le défendeur?

Est il cy présent en personne?

1. Bonne est raine: ^ bonne chance, bonheur. On disait aussi laale entraîne^ sam/lanie eslraine, sanç/lanie ayant à peu près le sens de maie, mauvaise. — 2. Dea, cette interjection, aujourd'hui da, se prononçait en une seule syllabe. — 3. A délivre^ à l'aise. — 4. Hiens, quelque chose. — 5. Se délivre, se hâte.

LITTERATURE DRAMATIQUE

LE DRAPPIER (montrant le berger)

Guy, veez le la qui ne sonne

Mot, mais Dieu scet ce qu'il en pense. 20 LE JUGE — Puisque vous estes en présence

Vous deux, faites vostre demande.

LEDUAPP. — Vecy doncques que luy demande : ■

Monseigneur, il est vérité

Que, pour Dieu et en charité, 25

Je l'ay nourry en son enfance;

Et, quant je vy qu'il eut puissance

D'aler aux champs, pour abregier*,

Je le fis estre mon bergier

Et le mis a garder mes bestes. 3o

Mais, aussi vray comme vous estes

La assis, monseigneur le juge,

11 en a faict ung tel déluge ^

De brebis et de mes moutons

Que sans faulte....

LE JUGE — Or ça ! escoutons : 35

Estoit il point vostre aloué s?

PATHELIN (approuvant le juge)

Voire'S car, s'il s'estoit joué

A le tenir sans alouer....

LE DRAPPIER (reconnaissant Pathelin)

Je puisse Dieu desavouer

Se n'estes vous, sans nulle faulte! 40

LE JUGE (à Pathelin qui cache son visage)

Comment vous tenez la main haute !

Av' ous^ mal aux dens, maistre Pierre?

PATHELIN— Ouy, elles me font telle guerre

Qu'oncques mais^ ne senty tel raige :

Je n'ose lever le visaige. 45

1. Pour abregicr^ pour abréger mon exposé. — 2. Déluge, massacre. • — 5. Aloué, salarié. — 4. Voire, c'est vrai. — 5. Av' oùs, avez-vous. — G. Oncques mais, jamais.

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