‹ Chrestomathie du moyen âgeChapitre 80 sur 245 · VL VERSIFICATION · texte numérisé non relu

VL VERSIFICATION

269. Les genres poétiques au moyen âge ont en général un système de versification déterminé. Les chansons de geste sont en vers de dix ou de douze syllabes, groupés en laisses d'une seule assonance ou d'une seule rime (cf. page 1). Les vers de huit syllabes rimant deux à deux sont les vers de la poésie destinée à la lecture (romans de la Table ronde, romans d'aventure, Roman de Renard, Roman de la Rose, fableaux, fables, poésie didactique, chronique rimée, poésie dramatique)*. Pour la poésie lyrique, la dimension et le groupement des vers, de même que l'agencement des

1. La versification d'Admriy de S. Nicola^i, du Jeu de la Feuillée, varie suivant les scènes.

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rimes sont extrêmement variés, quoique soumis à des règles. En dehors de ces genres sont le Grand Testament de Villon, écrit en huitains de vers octosyllabiques sur trois rimes; les parties chantées d'Aucassi7i, en vers de sept syllabes groupés en laisses masculines nionorimes*, etc.

270. Césure. — Les vers de dix et de douze syllabes sont toujours divisés par une césure en deux membres; dans le vers de dix syllabes la césure est généralement placée après la quatrième syllabe :

Ço sent Rodlanz | que la mort li est près {Roi. 46).

Le décasyllabe peut aussi avoir sa coupe après la sixième syllabe, mais les poèmes écrits dans ce rythme sont rares :

Le samedi al soir | faut la semaine (Ch. d'hiMoire l).

Dans les vers de douze syllabes la césure est toujours après la sixième :

Vit lo paile tendut | et l'or renambeier {PH. 3).

Chaque hémistiche du vers de dix ou de douze syllabes peut se terminer par une syllabe féminine qui, dans la poésie épique, ne compte pas pour la mesure du vers :

Li reis tint sa charrue | por son jorn espleitier {Pèl. l).

En son visag'e | sa color at perdure {Roi. 87). Quant Dieus fist pri?ne.s | nonante et nuef roiames {Cour. 10).

Il en résulte que le décasyllabe a souvent en réalité

1. Ces laisses, comme celles d'yl/mcH, sont toujours terminées par un vers féminin d'une demi-longueur, sans rime.

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INTRODUCTION

onze ou douze syllabes, et le dodécasyllabe treize ou quatorze.

Dans la poésie lyrique en général la syllabe féminine qui termine le premier hémistiche, si elle n'est pas élidée, compte dans la mesure :

La roïne | n'a pas fait que cortoise (Conon 8).

Chascuns parle | de chevance acquérir (is. Desch., BaL,Nxx\u,l).

Jeune, gente, | plaisant et débonnaire {Ch. d'Orléans, i, 1).

Cette syllabe est traitée comme dans la poésie épique dans la Chanson d'histoire, dans la rotrouenge du roi Richard et dans le Jeu de Saint Nicolas, les vers y étant groupés en strophes monorimes :

S'a choisie Gâiete | sour la fontaine (Ch. d'histoire 7). Que je n'avoie ] si povre compaignon (Rotrouenge 9). Sainz Sépulcres, aïe! | Seignor, or del bien faire (S. Nie. i).

Les vers ayant moins de dix syllabes n'ont pas de césure.

271. Enjambement. — L'enjambement n'existe pas dans les vers de douze ou de dix syllabes; dans les vers plus petits il est très rare, surtout dans les textes anciens.

272. Élision. — Devant un mot commençant par une voyelle, Ve final des mots polysyllabiques est toujours élidé.

Dans les monosyllabes l'élision de la voyelle finale ost obligatoire pour lo > le, la articles, ma, ta, sa possessifs, me, te, se, le, la pronoms placés avant le /erbe, ne^ (latin non), de. Il est facultatif pour li

1. Jusqu'au xiii" siècle, devant un mot commençant par une voyelle, on peut employer nen au lieu de ne et éviter ainsi l'élision.

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article au singulier, me, te, se, le, la pronoms placés après le verbe, Jo > je, ço > ce, pour li pronom atone devant en, pour que et ses composés, pour qui, se (latin si), si (latin sic), ne (latin nec). Pour les autres monosyllabes l'élision n'est pas tolérée*.

273. Hiatus. — Sauf dans les cas d'élision obligatoire qui viennent d'être signalés, Fhiatus est toujours admis.

274. Assonance et rime. — Cinq de nos extraits sont en assonances (Pèlerinage, Roland, Couronnemenl de Louis, Aucassin, Chanson d'histoire); les autres poèmes sont rimes. L'assonance est Thomophonie de la dernière voyelle (ou diphtongue) accentuée des vers; elle peut être masculine (piolin et sorrist), ou féminine {charrue et culture); il y a rime quand Thomophonie affecte non seulement la dernière voyelle (ou diphtongue) accentuée, mais encore tous les phonèmes qui la suivent. Quand la dernière voyelle (ou diphtongue) accentuée n'est suivie d'aucun autre phonème, son homophonie suffit pour la rime {cité et fermé, trovsL et esgarda, toi et moi).

L'alternance des rimes masculines et des rimes féminines, quand elle se présente, est fortuite, sauf dans la poésie lyrique, où, toutes les strophes d'une pièce étant symétriques, elles offrent naturellement la môme disposition des rimes masculines et féminines.

1. Dans les textes très anciens, quand ço est suivi de est, ou si, qui, lui de en, c'est \'e du second monosyllabe qui disparaît : çost [Pbl. 78, Roi. 25), sin{Hol. i2), quin (Cowr*. 99, 109), luin {Rol.\i2-iib, 118, 122, 124). Voyez, §§ 120 et 126, d'autres cas d'enclises.

CHRKSTOMATHIE

POÉSIE EPIQUE

L'histoire de l'épopée en France remonte aussi haut que celle de la nation : ses origines se confondent avec les origines de la royauté franque ; les chroniques mérovingiennes sont pleines de légendes épiques. Malheureusement les chants antérieurs au XI* siècle sont tous perdus; c'est à peine si l'on en retrouve quelques traces dans la poésie postérieure. Les poèmes qui nous sont parvenus ont été composés dans leur état actuel du xi^ au xiv^ siècle. On les appelle des « chansons de geste », expression qui signifie « chants d'histoire Les manuscrits nous en Oiit conservé une centaine, dont trois sont encore du xi« siècle.

Les chansons de geste ont une forme spéciale : elles sont en vers de dix ou de douze syllabes, groupés en tirades ou laisses monorimes, de dimensions inégales. En général, les plus anciennes chansons de geste sont relativement peu étendues, leurs laisses courtes, les vers décasyllabiques, avec assonances ; les chansons plus modernes sont plus étendues, leurs laisses aussi, les vers sont de douze syllabes et rimés. Toutes étaient chantées sur une mélodie très simple. Les chanteurs de profession étaient appelés joglers [joculares] ou jogleors {jocula tores), d'où jongleurs. Ils s'accompagnaient d'une vielle, qui est devenue le violon actuel.

CHRESfOMATHIfi 1

POÉSIE ÉPIQUE

De bonne heure, les jongleurs se mirent à grouper en gestes ou cycles la plupart des chansons de geste. Les principaux cycles sont celui du roi, dont les éyénements sont groupés autour du nom de Gharlemagne, et celui de Garin de Monglane, dont le héros central est Guillaume d'Orange, ennemi acharné des Sarrasins et défenseur du roi Louis, fils de Gharlemagne. Bien des événements historiques ou légendaires qui, à l'origine, étaient étrangers aux règnes de ces deux souverains y ont été placés par la tradition épique. Un troisième cycle, celui de Doon de Mayence, réunit des poèmes dont la plupart en réalité n'ont rien de commun.

Des chansons de geste dont nous donnons plus loin des fragments, le Pèlerinage de Charlemagne et Roland font partie de la geste du roi, le Couronnement de Louis et Aimeri de Narbonîie appartiennent à celle de Garin de Monglane, Raoul de Cainbrai ne fait partie d'aucun cycle.

LE PELERINAGE DE CHARLEMAGNE

Ce poème, sans titre dans l'unique manuscrit qui nous l'a transmis, a pour sujet un prétendu pèlerinage de Cliarlemagne à Jérusalem, d'où l'empereur aurait rapporté des reliques, déposées par lui à l'abbaye de Saint-Denis. Ces reliques étaient exposées chaque année à la célèbre foire de VEndit, qui se tenait, depuis le milieu du xi^ siècle au moins, dans la plaine Saint-Denis, et c'est pour qu'elle fût chantée à cette foire qu'un poète inconnu composa notre chanson de geste, dans la seconde moitié du xi* siècle. C'est la plus courte de toutes les chansons de geste connues; elle n'a pas 900 vers. C'est aussi la plus ancienne en vers de douze syllabes. Son caractère héroïcomique la ferait prendre facilement, mais bien à tort, pour une parodie.

Le passage qui suit est extrait de la 4® édition de M. E. Koschwitz : Karls des grossen Herse nach Jerusaleyn iind Constantinopel (Leipzig, 1000) et correspond aux vers 299-414; nous avons fait au texte quelques légers changements.

Charles, revenant de Jérusalem avec ses barons, passe par Constantinople, dont il veut voir le roi. En approchant de la ville, il aperçoit celui-ci occupé à conduire une charrue.

Li reis tint sa charrue por son jorn espleitier, E vint i Charleinagnes tôt un antif sentier;

I. — Le roi tenait sa charrue pour accomplir sa tache du jour. Charlemagne vint à lui, par un vieux sentier; il vit le

POÉSIE ÉPIQUE

Vit lo paile tendiit e l'or reflambeier*.

Lo rei Hugoii saluclet lo Fort^ très volentiers.

Li reis reguardet Charle, veit lo contenant lier, 5

Les braz gros e quadrez, lo cors graisle e delgiét :

(( Sire, Dieiis vos gnarisset! De quei me conoissiez? ))

Respont li emperedre : « Jo sui de France chiés.

Jo ai nom Charlemagnes ; Rodlanz si est mes niés^.

Vieng de Jérusalem, si m'en vueil repaidrier; lo

Vos e voslre barnage vueil vedeir volentiers*. ))

E dist Ilugue li Forz : « Bien at set anz e mielz

Qu'en ai odit parler estranges soldediers

Quecl issi grant barnage nen ait nuls reis soz ciel.

Un an vos retendrai, se estre i voliiez; i5

Tant vos donrai aveir, or, argent e deniers

Tant en porteront Franc com en voldront chargier.

Or desjoindrai mes bues por la vostre amistiét. ))

drap tendu et l'or flamboyer; il salua avec empressement le roi Hugues le Fort. Le roi regarda Charles et vit sa fière contenance, ses bras gros et carrés, son corps élancé et mince; il lui dit : « Sire, Dieu vous garde. Comment me connaissezvous? y> L'empereur répondit : « Je suis souverain de France; j'ai nom Cliarlemagne, Roland est mon neveu. Je viens de Jérusalem et je retourne dans mon pays, mais je désire vous voir, ainsi que votre baronnage. » Hugues le Fort reprit : <( Il y a bien sept ans et plus que j'ai entendu dire par des mercenaire.5 étrangers que pas un roi sous le ciel n'avait un si brillant baronnage que le vôtre. Je vous garderai un an si vous voulez rester; je vous donnerai tant d'avoir, d'or, d'argent, de deniers, que les Français en emporteront autant qu'ils voudront en charger. Je vais dételer mes bœufs par amitié pour vous. »

1. La charrue, qui a été décrite dans les vers précédents, était d'or; le roi était assis sur un siège également d'or, porté par deux mulets; un dais l'abritait. Le « paile tendut » est la riche étoile de ce dais.

2. Hugues le Fort est un personnage purement imaginaire. 5. Cf. page 17), note 1.

4. Le début du j)oème nous apprend pourquoi Charles vient voir le

LE PÈLERINAGE' DE CHARLEMAGNE

Li reis desjoint ses bues e laisset sa charrue ;

E paissent par cez prez, a mont par cez coltures. 20

Li reis montet al mulS si s'en vait l'ambledure.

(( Sire, )) dist li reis Charles, (( ceste vostre charrue,

Tant i at de fin or que io n'en sai mesure;

Se senz guarde remaint, criem qn'ele seit perdude. »

E distllugue li reis : « De toi ço n'aiez cure; 25

Oncjues nen ont ladron tant com ma terre duret.

Set anz i podrat estre, ne serat remoûde. »

Dist Guillehnes d'Orenge^ : « E î sainz Piedres, aiude!

Car la tenisse en France, e Bertrams^ si i fusset :

A pis ed a martels sereit aconseûde ! )) 3o

Li reis brochet lo mul, si s'en vait l'ambledure,

II. — Le roi dételle et laisse sa charrue; les bœufs vont paître par les prés et par les champs. Le roi monte sur son mulet et s'en revient à l'amble : « Sire, » dit Charles, « celte charrue est garnie de tant d'or lin que j'en ignore la quantité; si elle reste là sans gardien, je crains qu'elle ne soit perdue. » Et le roi Hugues répond : « N'en ayez aucun souci; si loin que s'étendent mes terres, jamais il n'y eut un voleur; elle peut rester là sept ans, on n'y touchera pas. » Guillaume d'Orange dit : « Ah! saint Pierre, à nous! Pûssé-je la tenir en France et que Bertrand fût là : elle sentirait les pics et les marteaux! » Le roi éperonna son mulet et prit les devants au

roi. Un jour qu'il se pavanait en présence de sa cour, il demanda à l'impératrice si elle connaissait un souverain plus imposant que lui ; celle-ci eut l'imprudence de répondre affirmativement et nomma « le roi Hugues le Fort, empereur de Grèce et de Constantinople et de toute la Perse jusqu'en Cappadoce. » Charles, vexé, menaça l'im- P 'ratrice de lui trancher la tète si elle ne disait pas vrai, et' c'était pour vérifier le fait qu'il venait à Constantinople. Il eut la satisfaction de constater que sa femme avait tort, et il lui pardonna pour l'amour des reliques qu'il rapportait de Jérusalem.

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