‹ Chrestomathie du moyen âgeChapitre 85 sur 245 · Le claré était du vin mélangé de miel et d'épices · texte numérisé non relu

Le claré était du vin mélangé de miel et d'épices

2. C'était un usage de faire venir des jongleurs aux festins pour égayer les convives. Sur la vielle, voy. page 1. La rote, instrument des musiciens bretons, était une sorte de petite harpe.

CHANSON DE ROLAND

La Chanson de Roland, dans sa forme actuelle, qui n'est pas, tant s'en faut, la forme primitive, est une des plus anciennes chansons de geste qui nous ont été conservées; c'est aussi, et de beaucoup, la plus intéressante. Elle est du dernier tiers du xi^ siècle. Son auteur est inconnu. Elle a environ 4 000 vers. Elle repose sur un fond historique : le massacre dans la vallée de Roncevaux, le 15 août 778, par les Basques, de l'arrière-garde d'une armée franque qui revenait d'Espagne à travers les Pyrénées, conduite par le roi Charles. Parmi les morts se trouvait Hrodland, comte de la marche de Bretagne, dont la légende a fait depuis le plus brillant héros de toute notre poésie épique.

Le morceau que nous publions est emprunté aux Extraits de la Chanson de Roland, jmbliés avec une introduction littéraire, des observations grammaticales, des notes et un glossaire complet, par Gaston Paris (Paris, in-16, 7« éd. 1903). Il reproduit les vers 479-667 de ces Extraits, et correspond aux vers 2215-2596 du poème (éd. Stengel).

L'arrière-garde des Francs, composée de 20 000 hommes et conduite par Roland, a été, à la suite d'une trahison, surprise dans le défilé de Roncevaux par l'armée sarrasine, plus de dix fois supérieure en nombre. Après une résistance héroïque, tous les chrétiens ont succombé, à l'exception de Roland et de l'archevêque Turpin, mortellement blessé; mais l'ennemi, ayant entendu les clairons de l'armée de Charlemagne qui revenait en arrière, s'est enfui, abandonnant le champ de bataille aux deux héros survivants.

CHANSON DE ROLAM)

Li coms Rodianz*, quant il veit morz ses pers^

Ed Olivier 5 qu'il t^nj pocleit amer*,

Tendror en ont, comencet a plorer.

En son visage fut molt descolorez ;

Si grant dueil ont que mais ne pout ester : 5

Vueillet o non, a terre chiét pasmez.

Dist Tarcevesques^ : « Tant mare fustes, ber! ))

Li arcevesques, quant vit pasmer Rodlant, Donc ont tel dueil onques mais n'out si grant.

I. — Le comte Roland, en voyant morts ses pairs, et Olivier qu'il aimait tant, est pris d'attendrissement et se met à pleurer ; son visage se décolore ; il éprouve une telle douleur qu'il ne peut plus se tenir debout ; bon gré mal gré il tombe à terre évanoui. L'archevêque dit : « Quelle pitié de vous, baron ! »

II. — L'archevêque en voyant Roland s'évanouir ressentit la plus grande douleur qu'il eût jamais éprouvée. Il étendit la

1. Rolanci, comte de la marche de Bretagne, fut réellement tué à Roncevaux le 15 août 778. C'est tout ce que l'histoire nous apprend sur ce personnage. Dans la légende et dans notre poème il est fds d'une sœur de Charlemagne et fiancé à Aude, la sœur de son compagnon Olivier.

2. Les pairs, littéralement les « égaux », étaient les membres d'une « confrérie qui, d'après des récits anciens, avait été constituée, spécialement en vue de l'expédition d'Espagne, entre douze jeunes guerriers de l'entourage de Cliarlemagne ». Dans la chanson de Roland, les douze pairs sont : Roland, Olivier, Ivon, Ivoire, Oton, Bérenger, Sanson, Anseïs. Gérin, Gérier, Engelier et Girard de Roussillon. (Cf. G. Paris, Extraits, note 14.)

3. Olivier était le compagnon de Roland, son frère d'armes. Le compagnonnage était une coutume germanique. L'amitié de Roland et d'Olivier fut proverbiale pendant tout le moyen âge, comme l'était celle d'Achille et de Patrocle dans l'antiquité.

i. Le sens complet de cette proposition elliptique est : « qu'il aimait autant qu'il pouvait » et « qu'il aimait tant ».

o. « L'archevêque de Reims, Turpin (dans les documents authentiques Tilpinus)^ est un personnage historique, qui mourut long-

POÉSIE ÉPIQUE

Tendiét sa main, si at pris Tolifant * ; ïïo

En Roncesvals^ at une aive corant :

Aler i vuelt, sin donrat a Rodlant^.

Tant s'esforçat qu'il se mist en estant;

Son petit pas s'en tornet chancelant :

Il est si fleibles qu'il ne puet en avant; i5

Nen* at vertut, trop at perdut del sanc :

Ainz qu'om alast un sol arpent de champ,

Fait li li cuers, si est chedeiz avant;

La soe mort lo vait molt angoissant.

Li coms Rodlanz revint de pasmeisons : 20 Sour piez se drecet, mais il at grant dolor.

main et prit l'olifant. Il y a dans la vallée un cours d'eau ; il y veut aller pour en rapporter de l'eau à Roland. Il fait tant d'efforts qu'il se relève ; à petits pas il s'en va chancelant, mais il est si faible qu'il ne peut avancer. Il n'a pas de force, il a trop perdii de sang. Avant qu'on eût pu parcourir l'espace d'un seul arpent le cœur lui manqua et il tomba la face contre terre. La mort l'étreint dans ses angoisses.

III. — Le comte Roland revient de pâmoison; il se relève, mais il ressent une grande douleur; il regarde en aval, il

temps avant Cliarlemagiie, mais postérieurement au désastre de Roncevaux. Nous ne savons rien de lui qui justifie le rôle qu'on lui prête ici. Au xii* siècle, on a fabriqué sous son nom un écrit latin relatif aux expéditions de Charlemagne en Espagne, où se trouve entre autres un récit de la bataille de Roncevaux assez différent du nôtre; Turpin, bien entendu, n'y meurt pas. » (G. Paris, Extraits^ note 56.)

1. V olifant (mot étranger dérivé d'elcphantum) est le cor d'ivoire de Roland. C'était un insigne de commandement et de ralliement. H joue un rôle important dans notre poème.

2. Roncevaux se trouve sur le versant espagnol du col qui conduit de Pampelune à Saint-,lean-Pied-de-Port.

3. « Ce passage semble avoir servi de base à ime croyance répandue plus tard, d'après laquelle Roland était mort de soif. Rabelais emploie encore dans ce sens la locution « mourir de la mort Reliant. » (G. Paris, Extraits, note 82.)

4. Nen est le latin won, et ne, n' en sont les formes affaiblies.

CHANSON DE ROLAND

Giiardet a val e si giiardet a mont : Soiir Terbe vert, oltre ses compaignonsS La veit gésir lo nobihe baron,

Çost l'arcevesqiies que Dieiis mist en son nom : 26

Claimet sa colpe, si reguardet a mont,

Contre lo ciel ambesdous ses mains joint,

Si priet Dieu que paredis li doinst.

Morz est Turpins el servise Charlon.

Par granz batailles e par molt bels sermons 3o

Contre paiens^ fut toz tems champions ^ :

Dieus li otreit sainte benediçon!

Li coms Rodlanz veit l'arcevesque a terre :

Defors son cors veit gésir la bodele,

Dessour lo front li boillist la cervele; 35

Dessour son piz, entre les dous forceles^,

regarde en amont : sur l'herbe verte, par delà ses compagnons, il voit le noble baron, l'archevêque que Dieu institua en son nom, gisant à terre, battant sa coulpe, et regardant en haut, tendant vers le ciel ses deux mains jointes et priant Dieu de lui donner le paradis. Turpin est mort au service de Charles. Dans de grandes batailles et par maints beaux sermons il ne cessa de combattre les païens. Que Dieu lui accorde sa sainte bénédiction !

IV. — Le comte Roland voit l'archevêque à terre ; il voit ses entrailles répandues hors de son corps, la cervelle bouillonnant sur son front; il lui croise sur le milieu de la poitrine ses

1. Il s af^it ici des pairs que Roiand, apW'S la fuite des Sarrasins, avait été rechercher sur le champ de bataille et avait apportés aux

Kieds de Turpin, pour que l'archevêque mourant leur donnât sa énédiction.

2. Paiem. Sous cette désip^nation, les chansons de preste comprennent aussi bien les musulmans que les véritables païens.

5. L'archevêque Turpin ne se faisait aucun scrupule de se battre comme les autres f,niorriors, au moins contre les païens. 4. Forceles, clavicules.

POÉSIE ÉPIQUE

Croisiedes at ses blanches mains, les bêles.

Fortment lo plaint a la lei de sa terre * :

(( E ! gentilz om, chevaliers de bon aire,

Ui te cornant al glorios céleste. 4o

Ja mais n'iert om plus volentiers lo servet.

Dès les aposteles ne fut mais tel prophète

For lei teaiir e por omes atraire.

Ja la vostre aneme nen ait dueil ne sofraite :

De paredis li seit la porte overte ! » 45

Ço sent Rodlanz que la mort li est près :

Par les oreilles fors li ist li cervels.

De ses pers priet Damnedieu ques apelt,

blanches mains, ses belles mains ; puis lui adresse un adieu plein de tristesse, suivant l'usage de son pays : « Ah ! gentil homme, chevalier de noble race, je vous recommande aujourd'hui au glorieux roi du ciel. Il n'y aura jamais un homme qui le serve plus volontiers. Depuis le temps des apôtres il n'y eut jamais tel prophète pour maintenir la loi chrétienne et pour attirer les hommes. Que désormais votre âme soit exempte de douleur et de privations ! Que la porte du paradis lui soit ouverte ! »

V. — Roland sent que sa mort est proche; la cervelle lui sort par les oreilles. Il prie pour ses pairs, que Dieu les ap-

1. « C'était un usage, attesté par toutes les anciennes chansons de geste, et qui parait avoir une origine germanique, que la plainte funéraire (proprement regret) qu'on devait aux morts, notamment à ceux qui <'taient tués dans le combat. Souvent, le temps et l'aise faisant défaut, on se contentait d'une exclamation de douleur et d'éloge ; mais quand on le pouvait, on faisait dans le regret une véritable oraison funèbre du mort; c'est ce que fait ici Roland pour Turpin, après l'avoir fait pour Olivier, et surtout ce que fait plus tard Charlemagne pour Roland. Un genre particulier de regret est celui qui est adressé non au mort ou au mourant, mais par le mourant à ce qu'il quitte : tel est le long et triple adieu de Rolan(Là Durendal que nous allons voir un peu plus loin. » (G. Paris, Extraits^ note 85.)

CHANSON DE ROUND

E puis de sei a Ymgele Gabriel*.

Prist l'olifant, que reproche n'en ait, E Durendal- s'espede en l'altre main :

Plus qu'arbaleste ne puet traire un quadrel Devers Kspaigne en vait en un guarait.

En som un tertre, dessoz dous arbres bels, Quatre pedrons i at de marbre faiz :

Sour l'erbe vert la est chedeiz envers, Si s'est pasrnez, car la mort li est près.

Hait sont li pui e molt hait sont li arbre ; Quatre pedrons i at luisanz de marbre.

Sour l'erbe vert li coms Roçllanz se pasmet. Go Uns Sarrazins tote veie l'esguardet :

Cil se feinst mort, si gist entre les altres, Del sanc lodat son cors e son visage;

pelle; et pour lui-même il implore l'ange Gabriel. Puis d'une main il prend l'olifant, pour n'en avoir pas de reproche, et de l'autre Durendal, son épée; il s'avance de plus d'une portée d'arbalète vers l'Espagne, dans une friche. Au sommet d'un tertre, sous deux beaux arbres, il y a quatre blocs de marbre ; c'est là qu'il tombe à la renverse, sur l'herbe verte ; il s'est évanoui, sa mort est proche.

VI. — Hauts sont les monts; très hauts sont les arbres; il y a quatre blocs de marbre luisant : c'est là que le comte Roland s'évanouit sur l'herbe verte. Un Sarrasin cependant l'épie ; il a fait le mort et s'est couché entre les autres ; il a barbouillé de sang son corps et son visage; il est beau, fort

1. « L'ange Gabriel est dans notre poème l'intermédiaire coutumier entre Dieu et les hommes; ce rôle lui vient évidemment de l'évangile de saint Luc. Ici il semble être spécialement charge de porter à Dieu les prières des mourants. » [Ibid., note 88. )

2. « Durendal est l'épée de Roland, Halteclere celle d'Olivier, i4/m«C(? celle de Turpin, Jorose celle de Charlemagne, MMr<//é??s celle

[ de Ganelon. Cet usage de donner un nom propre à une épée se retrouve dans l'épopée germanique; il doit remonter à un temps où la possession d'une épée était un rare privilège. » {Ibid., note 28.)

"JlIU:srOMATHIE

POÉSIE ÉPIQUE

Bels fut e forz e de grant vassalage ;

Par son orgueil comencet mortel rage : . 65

Met sei en piez e de corre s'ahastet,

Rodlant saisist e son cors e ses armes,

E dist un mot : (( Vencuz est H niés Charte !

Iceste espede porterai en Arabie. ))

Prist Ta ses poinz, Rodlant tirât la barbe : 70

En cel tirer li coms s'aperçut alques.

Ço sent Rodlanz que s'espede li toit;

Ovrit les uelz, si li at dit un mot :

({ Mien esciëntre tu n'iés mie des noz. »

Tient l'olifant, qu'onques perdre ne volt, 75

Sil fiert en l'elme qui gemez fut ad or* :

et de grand courage ; dans son orgueil il entreprend une folie mortelle : il se dresse et se hâte de courir, met la main sur le corps et sur les armes de Roland, et s'écrie . « Le neveu de Charles est vaincu! j'emporterai cette épée en Arabie. » Il la prend, puis tire la barbe à Roland ; excité par la douleur, le comte reprend un peu connaissance.

VII. — Roland sent qu'il lui prend son épée, il ouvre les yeux et lui dit un mot : « Tu n'es pas des nôtres, que je sache. » Il tient l'olifant, qu'il n'a jamais voulu abandonner; il l'en frappe sur son heaume orné de pierres et d'or, lui brise l'a-

1. Le heaume était le casque, dont la forme s'est modifiée d'àg^e en âge. Au XI' siècle c'était un cône d'acier ou de fer, sans couvre-nuque, muni sur le devant d'un petit appendice, le nasel. qui descendait devant le nez. Il était bordé à sa base par un cercle incrusté de pierres plus ou moins précieuses. Quelquefois, des bandes longitudinales, également incrustées, allaient du cercle au sommet. Jamais d'autre cimier qu'une boule de métal ou de verre coloré. Pour se protéger la nuque on relevait la coiffe du haubert (voy. page 40, note 3) sur la tête, en faisant lacer son heaume par-dessus. Au XIII* siècle le heaume couvrait entièrement la tête, la nuque et le visage, avec des trous pour la vue et la respiration; souvent il n'était |)liis conique et ressemblait plus ou moins à un baril, ou à une marmite renversée.

CHANSON DE ROLAND

Froisset l'acier e la teste e les os,

Amsdous les iielz del chief li at mis fors,

Jus a ses piez si l'at trestoriiét morl ;

Après li dist : « Colverz, com fus si os 80

Que me saisis, ne a dreit ne a tort?

Ne l'odrat om ne t'en tieignet por fol.

Fenduz en est mes olifanz elgros*,

Chedeiz en est li crestals e li ors. ))

Vllï

Ço sent Rodlanz que la mort fort l'argudet. 85

Met sei sour piez, quant qu'il puet s'esvertudet;

En son visage sa color at perdude.

Tient Durendal s'espede tote nude :

Dedevant lui at une piedre brune,

Dis cols i fiert par dueil e par rancune : 90

Croist li aciers, ne fraint ne ne s'esgrumet;

E dist li coms : « Sainte Marie, aiude !

E î Durendal, bone, si mare fustes!

cier, la tête et les os, lui fait sortir les deux yeux de la tète et le renverse mort à ses pieds. Puis il lui dit : (( Yilaiii, qui t'a rendu si osé de porter la main sur moi, à droit ou à tort? Nul ne l'entendra dire qui ne t'en tienne pom^ fou. Mon olifant en est fendu au gros bout; le cristal et l'or en sont tombés, i)

VIlI. — Roland sent que la mort le serre de près : il se dresse et autant qu'il le peut rassemble ses forces ; son visage est tout décoloré. Il tient Durendal, son épée, toute nue, devant lui il voit une roche brune, il y frappe dix coups, de colère et de chagrin : l'acier f^rince, mais ne se rompt ni ne s'ébrèche. « Sainte Marie, » dit le comte, « à mon secours ! Ah ! Durendal, ma bonne épée, quelle pitié de vous! Je me meurs.

1 . On montrait à Bordeaux, au xi* siècle, un cor d'ivoire, fendu par le milieu, qu'on disait être celui de Roland. C'est peut-être cette relique qui a suggéré au poète l'idée du présent épisode.

POÉSIE ÉPIQUE

Quant jo mei pert, de vos iien ai mais cure.

Tantes batailles en champ en ai vencudes, 95

E tantes terres larges escombatudes,

Que Charles tient qui la barbe at chenude * !

À mon vivant ne me serez tolude.

Ne vos ait om qui por altre s'en i'uiet !

Molt bons vassals vos at lonc tems tenude : 100

Ja mais n'iert tels en France l'assolude^. »

Rodlanz ferit el pedron de sartaigne ^ :

Croist li aciers, ne briset ne n'esgraignet.

Quant il ço vit que n'en pout mie fraindre,

A sei meçlesme la comenrat a plaindre : io5

(( E! Durendal, com iés e clere e blanche,

Contre soleil si reluis e reflambes!

Charles esteit es vais de Moriane*

et je n'ai plus que faire de vous ; avec vous j'ai gagné tant de batailles et conquis tant de vastes pays, que tient Charles à la barbe chenue ! De mon vivant vous ne me serez pas enlevée. Ne soyez jamais à qui fuie devant un autre. Quel brave guerrier vous a longtemps portée ! Jamais plus il n'y en aura un pareil en France, la terre bénie. »

IX. — Roland frappe sur la roche dure : l'acier grince, mais ne se brise ni ne s'ébrèche. Quand le comte voit qu'il ne peut pas briser son épée, il se met à la plaindre en se parlant à lui-même : c( Ah! Durendal, comme tu es claire et blanche, comme tu reluis et flamboies au soleil! Charles était dans les vallées de

1. Lors du désastre de Roncevaux, en 778, Charles n'avait que 56 ans. Mais le type du Cliarlema<(ne épique est un vieillard à la longue barbe blanche. D'ailleurs Charles, comme tous les guerriers francs de son temps, ne portait en r('>alité que la moustache.

2. C'est un « regret » que Roland adresse ici à son épée, et qu'il répète dans les laissos suivantes. Cf. i)age 10, note 1.

5. [/*'lyiii()h»gi(; et h; sens cxju-L du ïiiot sartal(jne sont inconnus. 4. Maia ictnic, grande vallée dos Alpes.

CnANSO>' DE ROLA^sD

Quant Dieus del ciel li mandat par son angde

Qu'il te donast ad un comte châtaigne; no

Donc la me ceinst li gentilz reis, li magnes*.

Jo luin* conquis ed Anjou e Bretaigne,

Si luin conquis e Peitou e lo Manie,

Jo luin conquis Normendie la franche;

Si luin conquis Provence ed Equitaigne, ii5

E Lombardie e trestote Romaigne,

Poille e Calabre e la terre d'Otrante ;

Jo luin conquis e Baiviere e Behaigne,

Ed Onguerie e trestote Polaigne,

Mauricnne, quand Dieu lui manda du ciel par son ange de te donner à un comte chef de troupes ; et le noble roi, le grand empereur me la ceignit. Avec elle je lui conquis l'Anjou et la Bretagne, je lui conquis le Poitou et le Maine, je lui conquis la libre Normandie, je lui conquis la Provence et l'Aquitaine et la Lombardie et toute la Romagne, la Pouille et la Calabre, et la terre d'Otrante ; je lui conquis la Bavière et la Bohême, et la Hongrie et toute la Pologne, Constantinople, dont il reçut

1. « Une compilation norvégienne, faite sur des sources françaises en partie perdues, la saqa de Charlema^me, nous raconte l'histoire à laquelle il est fait ici allusion, mais sans y rien ajouter d'important, et sans nous dire d'où venait Durendal. D'autres textes lui attribuent diverses provenances ». (G. Paris, Extraits, note 97.)

2. « Nous avons ici l'indication de nombreux récits épiques relatifs à des guerres antérieures de Roland, dont la plupart ont disparu sans laisser de traces, n'ayant pas été renouvelés par les poètes des xir et xiii' siècles. Ainsi nous ne connaissons aucune chanson sur la conquête de l'Anjou, du Maine, de la Normandie (notez l'anachronisme), de la Bavière, de la Bohême, de la Hongrie, de la Pologne, de l'Ecosse, de l'Irlande, de l'Angleterre (mentionnée encore ailleurs dans notre poème). Dans la seule chanson que nous ayons sur la conquête de la Bretagne, envahie par les Sarrasins, Roland est encore enfant et ne parait j)as. Les poèmes sur la conquête de la Provence sont proprement fondés sur l'histoire de Charles Martel, ceux qui concernent l'Aquitaine sur l'histoire de Pépin. Les ^nierres de Lombardie sont l'objet de plusieurs poèmes, et Roland joue le premier rôle dans certains d'entre eux, de même que dans ceux dont la scène est en Pouille ou en Calabre. La aaqa de Charleraagne résume une expédition de Charles à Constantinople, où Boland ne figure pas; il est é^ralement absent de plusieurs autres récits sur le même thème. » {Ibid., note 98.)

POÉSIE ÉPIQUE

Gosteiitinoble, dont il out la fidaiice, 120

Ed en Saissoigne fait il ro qu'il deniandet.

Jo luin conquis ecl Escoce ed Irlande,

Ed- Engleterre que il claimet sa chambre;

Conquis luin ai pais e terres tantes,

Que Charles tient qui at la barbe blanche! i25

For ceste espede ai dolor e pesance :

Mielz Yueil morir qu'entre paiens remaignet.

Damnedieus pedre, n'en laissiez honir France! »

Kodlanz ferit en une pieclre bise :

Plus en abat que jo ne vos sai dire; i3o

L'espede croist, ne froisset ne ne briset,

Contre lo ciel a mont est ressortide.

Quant veit li coms que ne la fraindrat mie,

Molt dolcement la plainst a sei medisme :

« E! Durendal, come iés bone e saintisme! i35

En l'orie pom assez i at reliquiesS

l'hommage, et la Saxe, dont il est souverain maître ; je lui conquis l'Écosse et l'Irlande, l'Angleterre, qu'il tient à son domaine privé. Que de pays, que de terres j'ai conquis, que tient Charles à la barbe blanche ! Pour cette épée je soufïre et je me tourmente ; j'aime mieux mourir que l'abandonner aux païens. Seigneur Dieu, notre père, ne laissez pas ainsi honnir la France. »

X. — Roland frappe sur une roche bise ; il en abat plus que je ne saurais dire; l'épée grince, mais ne s'ébrèche ni ne se brise; elle rebondit en l'air. Quand le comte voit qu'il ne la brisera pas, il la plaint bien tendrement en se parlant à luimême : « Ah! Durendal, comme tu es bonne et sainte! dans ton pommeau d'or sont de nombreuses reliques : une dent

1. « L'usa^^e d'enchâsser des reliques dans le pommeau des épées est souvent attesté dans nos poèmes : il était certainement pratiqué dans, la vie réelle. » {Ibid.^ note 100.)

CHANSON DE ROLAND

Un dent saint Piedre e del sanc saint Basihe, E des chevels mon seignor saint Denisie, Del vestement i at sainte Marie :

Il nen est dreiz que paien te baillissent; i4o

De crestiiens devez estre servide.

Molt larges terres de vos avrai conquises,

Que Charles tient qui la barbe at floride :

Li emperedre en est e ber e riches.

Ne vos ait om qui facet codardie! i45

Dieus, ne laissiez que France en seit honide ! ))

Ço sent Rodlanz que la mort Tentreprent, Devers la teste sour lo cuer h dcscent. Dcssoz un pin en est alez corant,

Sour l'erbe vert si s'est colchiez adenz, i5o

Dessoz lui met s'espede e l'olifant;

Tornat sa teste vers Espaigne la grant :

Por ço l'at fait qued il vuelt veiremcnt

Que Charles diet e trestote sa gent,

Li gentilz coms, qu'il est morz conquérant. i55

de saint Pierre, du sang de saint Basile, des cheveux de monseigneur saint Denis, du vêtement de sainte Marie; il n'est pas juste que des païens te possèdent, c'est des chrétiens que tu dois être honorée. Que de vastes terres j'aurai conquises avec toi, que tient Charles à la barbe fleurie! L'empereur en est puissant et riche. Ne sois jamais à un lâche. Dieu, ne permettez pas que la France ait cette honte ! »

XI. — Roland sent que la mort l'entreprend et lui descend de la téte au cœur; il court sous un pin et là se couche sur l'herbe verte, la face contre terre; il place sous lui son épée et l'olifant, et tourne sa téte vers la grande Espagne; il le fait ainsi parce qu'il veut que Charlemagne et tous ses hommes disent que le noble comte est mort en conquérant. Il bat sa

POÉSIE ÉPIQUE

Claimet sa colpe e menut e sovent, For ses péchiez Dieu porofrit lo guant*.

Ço sent Rodlanz de son tems n'i at plus ;

Devers Espaigne gist en un pui agut;

A l'une main si at son piz batut : i65

(( Dieus, ineie colpe, par la toe vertut,

De mes péchiez, des granz et des menuz,

Que jo ai faiz dès Fore que nez fui

Tresque a cest jorn que ci sui conseûz ! ))

Son destre guant en at vers Dieu tendut : i6o

Angde del ciel en descendent a lui.

Li coms Rodlanz se jut dessoz un pin, Envers Espaigne en at tornét son vis.

coulpe à de nombreuses reprises, et pour ses péchés il offre son gant à Dieu.

XII. — Roland sent que son temps est fini ; il est couché au sommet d'un pic, tourné vers l'Espagne. D'une main il se frappe la poitrine : « Dieu, j'invoque ta puissance et je bats ma coulpe, pour les péchés, grands et petits, que j'ai faits depuis l'heure où je suis né jusqu'à ce jour où la mort m'atteint. » Il tend à Dieu son gant droit, et les anges du ciel descendent vers lui.

XIII. — Le comte Roland est couché sous un pin, il a tourné son visage vers l'Espagne. Il se prend à se souvenir de plusieurs

1. « Rien n'est plus caractéristique que ce geste tout féodal du héros mourant. Conformément à des idées très répandues dans la haute société du moyen âge, Roland regarde Dieu comme son seigneur suzerain, envers lequel il se conduit comme un loyal vassal. Le gant est lo symbole de la personne même : remettre son gant à un envoyé, c'est lui donner plein ])Ouvoir; offrir son gant, comme ici, c'est Mh.indonnor sa personn(ï entière; jeter son gant, c'est mettre en avant sa lorce et son courage pour appuyer ce qu'on avance. » {Ibid., note lOi.)

CHANSON DE ROLAND

De pliisors choses a remembrer li prist :

De tantes terres come li ber conqiiist, 170

De dolce France*, des omes de son ling,

De Charlemagne, son seignor, quil nodrit,

E des Franceis dont il est si cheriz 2.

Ne puet muder ne plort e ne sospirt;

Mais sei medesme ne vuelt mètre en oblit : 176

Claimet sa colpe, si priet Dieu mercit :

(( Veire paterne, qui onques ne mentis,

Saint Lazaron de mort ressurrexis

E Daniel des lions guaresis^,

Guaris de mei l'aneme de toz perilz 180 Por les péchiez que en ma vide fis ! » Son destre guant a Dieu en porofrit, E de sa main sainz Gabriëls l'at pris*.

choses : de tant de terres qu'il a conquises, de la douce France, des hommes de son lignage, de Charlemagne, son seigneur, qui l'a élevé, et des Français dont il est si aimé. Il ne peut s'empêcher d'en pleurer et d'en soupirer. Mais il ne veut pas se mettre en oubli lui-même : il bat sa coulpe et demande à Dieu pardon : « Vrai Dieu, qui jamais ne mentis, qui as ressuscité saint Lazare d'entre les morts, qui as préservé Daniel des lions, préserve mon âme de tous périls pour les péchés que j'ai faits en ma vie! » Il offrit son gant droit à Dieu, et saint Gabriel le prit de sa main. La tête inclinée sur son bras, les

1. « Sternilur^ et dulces moriens rcmhiiscitur Argos. » Notre trouvère n'avait probablement jamais lu VÉnéide.

2. « On s'est étonné que dans cette énumération des dernières pensées de Roland il n'y ait aucune place pour sa fiancée Aude. C'est que ce morceau appartient sans doute au fond le plus ancien du poème, et que l'amour de Roland pour Aude ne fait pas partie de sa primitive légende. » (G. Paris, E.iirnîls^ note 107.)

7). Les miracles de Lazare, de Daniel et de Jonas sont les plus fréquemment invoqués dans les chansons de geste; ils étaient déjà les plus souvent représentas dans les catacom])es chrétiennes.

i. « L'ange Gabriel prenant lui-même de la main de Roland le gant qu'il offre à Dieu, c'est pour une imagination du xi* siècle le comble (in sublime; il nous faut quelque effort pour ne pas trouver cette image surtout bizarre. » (G. Paris. Extraits^ note 111.)

POÉSIE ÉPIQUE

Dessour son braz ieiieit lo chief enclin :

Jointes ses mains est alez a sa fin. i85

Dieiis li tramist son angde chérubin

E saint Michiel de la mer del péril * ;

Ensemble od els sainz Gabriëls i vint;

L'aneme del comte portent en paredis.

mains jointes, il expira. Dieu lui envoya son ange chérubin e( saint Michel du Péril de la mer; saint Gabriel vint avec eux. et ils emportèrent l'âme du comte en paradis.

1. « Michel a pour fonction spéciale, dans ce qu'on peut appeler la mythologie chrétienne, de guider les âmes des morts à leur dernière demeure. Il est à noter que le poète spécifie le nom de l'archange en y joignant les mots « du péril de la mer »; cela prouve qu'il connaissait et vénérait particulièrement le célèbre monastère de Saint-Michel m periculo maris, fondé au mu" siècle sur les limites de la Normandie et de la Bretagne française, tout près par conséquent du pays dont Roland était comte et ou son souvenir dut le mieux se conserver. » {Ibid., note 112.)

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