LE COURON>EMENT DE LOUIS
Uns arcevesqiies est el letrin montez,
Qui sennona a la crestiënté : 5o
(( Baron, )) dist il, (( a moi en entendez :
Charles li maignes a mont son tens usé,
Vieuz est et frailes et chenuz et barbez,
Si ne puet mais ses guarnemenz porter.
Ses oz conduire ne el cheval monter. 55
Il ne vueut plus la corone porter :
Il a un fil cui la voudra doner ;
C'est Looïs, se vit qui mont iert ber. »
François l'entendent, sin ont joie mené;
Totes lor mains en tendirent vers Dé : 60
(( Pere de gloire, tu soies merciëz
Qu'estranges rois n'est sour nos alevez ! ))
Nostre emperere a son fil apelé :
(( Beaus fiz, » dist il, « envers moi entendez :
Voiz la corone qui est dessour l'autel? 65
Par tel covent la te vueil je doner :
Tort ne luxure ne pechié ne menez,
Ne traïson vers nului ne ferez.
Ne orfelin son fié ne li tondrez;
S'ensi le fais, j'en lorai Damedé : 70
voulait la lui donner ce jour même. Un archevêque monta à l'ambon et sermonna l'assistance : « Barons, » dit-il, a prêtez-moi l'oreille : Charles le grand a bien rempli son temps ; il est vieux et débile, il a la barbe et les cheveux blancs; il ne peut plus porter son armure, monter à cheval et conduire ses armées ; il ne veut plus porter la couronne ; mais il a un fils à qui il veut la donner : c'est Louis, qui sera vaillant s'il vit. » Quand les barons l'entendirent, ils en furent joyeux; ils tendirent leurs mains vers Dieu : « Père de gloire, » s'écrièrent-ils, « grâces te soient rendues qu'un roi étranger ne soit pas élevé sur nous. » Notre empereur appela son fils : « Beau fils, » dit-il, « écoute-moi. Tu vois la couronne qui est sur l'autel? voici à quelle condition je te la veux donner. Tu ne commettras ni injustice, ni luxure, ni péché, ni trahison envers personne; tu ne prendras pas à l'orphelin son fief. Si
POÉSIE ÉPIQUE
Pren la corone, si seras coronez ; 0 se ce non, fiz, kissiez la ester :
Je vos del'ent que vos n'i adesez. »
Loois l'ot, le sens cuide desver :
N'alast avant por les membres couper. 76 Charles le voit, a pou n'est forsenez.
YIII
(( Fiz Looïs, voiz ici la corone?
Se tu la prens, emperere iés de Rome ;
Bien puez mener en ost mil et cent omes,
Passer par force les eves de Gironde, 80
Paiene gent* craventer et confondre.
Et la lor terre dois a la nostre joindre.
S'ensi vueus faire, je te doing la corone ;
0 se ce non, ne la baillier tu onques. ))
Looïs l'ot, ne vont un mot respondre ; 85
Charles le voit, s'en out al cuer grant honte.
tu veux agir ainsi, Dieu en soit loué : prends la couronne et mets-la sur ta tête. Sinon, fils, laisse-la, je te défends d'y toucher. » Louis l'entend, il est tout hors de lui ; il n'aurait pas fait un pas en avant, eût-on dû lui couper les membres; Charles le voit, peu s'en faut qu'il n'en perde le sens.
YIII. — « Fils Louis, tu vois là la couronne? Si tu la prends, tu seras empereur de Rome ; tu pourras conduire à la guerre des milliers d'hommes, passer par force les flots de la Gironde, soumettre et anéantir les nations païennes : tu devras réunir leur terre à la nôtre. Si tu veux agir ainsi, je te donne la couronne; sinon, garde-toi de la prendre jamais. » Louis l'entend, mais il ne veut pas répondre un mot , Charles le voit, et dans son cœur il a grande honte.