‹ Chrestomathie du moyen âgeChapitre 91 sur 245 · Bertrans. Cf. page 5, note · texte numérisé non relu

Bertrans. Cf. page 5, note

LE C()rRO^'>'EMENT DE LOUIS

Arneïs \aieiit son droit seignor boisier :

Sempres iert rois, que François l'ont jugié. 1^5

— Mar le pensa, » dist Guilleaumes li lleis,

L'espee ceinte est entrez el mostier,

Hueses vesties et espérons chauciez,

Desront la presse des barons chevaliers :

Anieïs trueve mont bien apareillié, i3o

Q(ie la corone li vont on mètre el chief.

Il passe avant, des poinz li a sachié,

Par rnautalent dessour l'autel l'assiet :

Par un petit qu'il ne l'a peçoié.

Il niist la main a l'espee d'acier, i35

En talent ont qu'il li coupast le chief.

Quant li remembre del glorios del ciel,

Que d'ome ocire est trop niorteus péchiez.

Il prent s'espee, el fuerre l'embatié,

Et passe avant, quant se fu rebraciez : 140

Le poing senestre li a meslé el chief,

llauce le destre, enz el col li assiet :

L'os de la gole H a par mi brisié;

Mort le trébuche a la terre a ses piez.

Quant il Tout mort sil prent a chastoier : i45

Iraliir son seigneur légitime. Dans un instant il sera roi ; les Français en ont ainsi décidé. — C'est pom* son malheur qu'il l'a voulu, » répond Guillaume le fier. L'épée au côté, les bottes aux jambes, les éperons chaussés, il se précipite dans l'église, romj)t la presse des chevaliers, et trouve Arneïs en grand apparat, car on allait lui mettre la couronne sur la tête. Il s'avance, la lui ôte des mains, et la jette sur l'autel avec tant de colère que peu s'en fallut qu'il ne la brisât. Puis il mit la main à son épée d'acier, ayant en pensée de lui couper la tète, mais il se souvint du glorieux roi du ciel, et que tuer un homme est un péché mortel. Il remet son épée au fourreau et s'avance, après avoir relevé ses manches ; de sa main gauche il saisit le traître par les cheveux, lève le poing droit et le lui abat sur le cou ; il lui brise par le milieu l'os de la gorge et l'étend mort à ses pieds. Lorsqu'il Feut tué, il se mit à le

POÉSIE ÉPTQUE

« Eî gloz, )) dist il, « Dieus le doinst oncombrier!

For quoi voloies ton droit seignor boisier?

Tu le deùsses amer et tenir chier,

Croistre ses terres et aie ver ses fiez.

Ja de losenges n'avéras mais loier. i5o

Je te cuidoie un pelit chastoier,

Mais tu iés morz : n'en donroie un denier. ))

Voit la corone qui dessus l'autel siet :

Li cons la prent senz point de l'atargier,

Vient a l'enfant, si li assiet el chief : i55

(( Tenez, beaus sire, el nom del roi del ciel,

Qui te doinst force d'estre bons justiciers! »

Voit le li pere, de son enfant fu liez :

(( Sire Guilleaumes, granz merciz en aiez!

Voslre lignages a le mien esaucié. )) i6o

gourmander : « Ah ! gloutoa ! Dieu te punisse î Pourquoi voulais-tu tromper ton seigneur légitime? Tu devais l'aimer et lui témoigner ton affection, agrandir ses terres, étendre ses liefs. Désormais tes mensonges ne te profiteront plus. Je pensais te corriger un peu : tu en es mort, je m'en soucie comme d'un denier. » Apercevant la couronne qui est sur l'autel, le comte la prend aussitôt, s'approche de l'enfant et la lui pose sur la tete : a Tenez, » dit-il, « beau sire, au nom du roi du ciel, qui puisse vous donner la force d'être bon justicier! » L'empereur à cette vue se réjouit de son. enfant : « Seigneur Guillaume, » dit-il, « grands mercis ! Votre maison a bien relevé la mienne. »

ÎV

RAOUL DE CAMBRAI

Cette clianson, essentiellement fëodalé, a pour sujet une guerre entre deux puissantes maisons voisines. Cette guerre est historique. En l'année 9i5, Herbert, comte de Yermandois, étant mort, Raoul, comte du Gambrésis, envahit ses domaines, mais il fut tué par les tils d'Herbert. Un témoin de cette lutte, Bertolai de Laon, la chanta dans un poème qui est aujourd'hui perdu, mais dont nous possédons un remaniement fait à la lin du xu" siècle. Le morceau qui suit est extrait de ce remaniement (vers '2781-3188), d'après l'édition de MM. P. Meyer et A. Longnon : Raoul de Catnbrai, chanson de geste (Société des Anciens Textes, 1882). C'est le récit de la fuite vraiment épique du comte de Douai devant Raoul de Cambrai, fuite (jui fait inévitablement songer à celle d'Hector poursuivi par Achille

îl ot pieu, si fist mont lait coniplai*; Trestuit estanclient li bauceiit - et li bai. Es vos Eniaul, le conte de Doai' :

I. — Il avait plu; le sol était couvert de boue; les chevaux glissaient et s'abattaient. Ernaud, le comte de Douai, rencontre

1. Complai. Ce mot, que nous traduisons par « boue », ne se rencontre pas ailleurs.

:2. Le mot baucent (dérivé de balteus) désigne proprement un cheval de robe foncée tachetée de blanc. Le mot balzan actuel est eiiq)runté à l'italien.

5. Ernaud de Douai est nommé plusieurs fois clans la chronique de Flodoard : vassal de Herbert II de Vermandois, il perdit en 95t la ville do Douai, f|ue h; roi Louis ÎV lui fit restituer en 941. Dans notre poème il possède le Diabaut et le llaiiiaut.

POÉSIE EPIQUE

Raol encontre, le seignor de Cambrai*;

Un reprovier li dist que je bien sai : , 5

(( Par Dieu, Raous, ja mais ne t'amerai

De ci que mort o recréant t'avrai.

Tu m'as ocis mon nevo Bertolai,

Et Richerin^, que durement amai,

Et tant des autres que ne recoverrai. lo

— Voir, )) dist Raous, (( encore en ocirai,

Ton cors 3 meesme, se aisément en ai. »

Ernauz respont : (( Et je m'en garderai.

Je vos desfi del cors saint Nicolai :

Si m'ait Dieus que je le droit en ai. i5

ÏI

(( lés tu donc ce, Raous de Gambraisis? Puis ne te vi que dolent me feïs.

Raoul, le seigneur de Cambrai, et lui adresse ce reproche : « Par Dieu! Raoul, toujours je te haïrai jusqu'au jour où je t'aurai mis à mort ou vaincu. Tu m'as tué mon neveu Bertolai, et Richerin que j'aimais vivement, et tant d'autres que je nô verrai plus. -— Oui, » dit Raoul, « j'en tuerai d'autres, et toimême, si j'en ai la facilité ! d Ernaud répond : « Je m'en garderai. Je te défie par le corps de saint Nicolas. Que Dieu m'aide autant que le droit est pour moi!

II. — « Est-ce donc toi, Raoul de Cambrai? Je ne t'ai pas vu depuis le jour où tu m'as fait pleurer. J'avais de ma fennne deux petits enfants ; je les avais envoyés de Yerman-

1. Raoul, le héros du poème, était iils de Raoul de Gouy, comte du Cambrésis, qui mourut jeune, mais déjà célèbre, en 926. D'après la chanson de geste, Ramil de Gouy, appelé Raoul ïailleCer, avait épousé Aalais, sœur du roi Louis, ot l'avait en mourant laissée grosse du futur héros de notre poèiu»'. ('rs doniK-cs jx^uvent être exactes.

2. La mort de Bcilolai cl ccllo de Ricliier, ou Riclierin, sont racontées dans les vers ])ré'C(''dents.

o. Ton cors. Cf. jjage 142, note 2.

RAOUL DE CAMBRAI

De ma moillier oi dous mifanz petiz ^ ; Ses envoiai a la cort a Paris,

De Vermandois, al roi de Saint Denis : 20

De traïson ansdous les oceïs^.

Nel feïs pas, mais tu le consentis.

Por cel afaire iés tu mes enemis.

S'a ceste espee n'est de toi li chiés pris,

Je ne me pris vaillant dous parisis. 26

— Voir! )) dist Raous, « mont vos estes haut pris.

De la parole se ne vos en desdis^,

Ja mais ne voie la cit de Camhi^aisisî ))

in

Li baron tencent par grant desmesurance;

Les chevaus brochent, chascuns d'eus s'en avance. 3o

Li plus hardiz ot de la mort dotance.

dois à la cour à Paris, près du roi de France. En trahison tu les as tués tous deux ; tu ne l'as pas fait toi-même, mais tu y as consenti. Pour cette raison tu es mon ennemi. Si de cette' épée je ne prends pas ta tête, je ne vaux pas deux deniers. — Certes, » dit Raoul, « vous vous adressez bien haut; si je ne vous donne pas le démenti, que jamais je ne voie la ville de Cambrai! »

m. — Les barons se querellent avec une violente arrogance ; ils éperonnent leurs chevaux et s'élancent l'un contre l'autre. Le plus hardi des deux a peur de la iriort.. Ils se donnent de

1. Petiz-^ terminé par un z {= Is) dans le dialecte français, ne rimerait pas dans cette laisse, ni (jenliz^ floriz, Hz, treliz dans la laisse V, mais en picard le z s'était réduit à s.

2. Il a été dit précédemment que les deux fils d'Ernaud furent tués à la suite d'une partie d'escrime, en présence de Raoul,

7). Desdis pour desdi a déjà Vs finale moderne, favorisée ici par le besoin de la rime. 11 en est de même d'escondis, vers 69.

POÉSI& ÉPIQUE

Granz cous se douent es esciiz* de Plaisance',

Mais li hauberc^ lor firent secorance.

Andoi s'abatent senz mile deraorance;

En pié ressaillent; mout sont de grant puissance; 35

As branz d'acier refont tel acointance*

Dont li plus forz en fu en grant dotance.

Andoi li conte ont guerpi lor estrier.

En Raol ot merveillos chevalier,

Fort et hardi por ses armes baillier. 40

terribles coups sur leurs écus de Plaisance, mais leurs hauberts les protègent; tous deux tombent à terre au premier choc; ils se redressent, car ils sont vigoureux; aux épées d'acier ils se chargent de nouveau si rudement que le plus fort en est en grande frayeur.

IV. — Les deux comtes ont vidé les étriers. Raoul est un merveilleux chevalier, fort et hardi au maniement des armes.

1. Vécu était un bouclier, très long- aux xi» etxii" siècles, cambré et pointu par le bas. Sur la face extérieure, au point d'où rayonnait l'armature, une éminence conique appelée ^owc/é?, souvent très élargie à sa base, avait pour fonction de faire glisser le fer de l'adversaire. De l'expression « écu boucler » est venu le nom plus récent de bouclier. Pendant la marche, le chevalier ou son écm/er pouvaient porter l'écu en bandoulière par une courroie appelée giiiche; au combat le chevalier le tenait devant son corps, la boucle en face du cœur, passant son bras dans des anses de cuir appelées cnnrmes. Sur l'écu on peignait souvent des lions (d'où l'expression : esca a lion)^ des fleurs et d'autres ornements. Au xiii' siècle, l'écu fut considérablement raccourci, on en supprima la boucle, et l'on peignit sur la face les armoiries du chevalier.

2. C'est à la rime que la ville de Plaisance doit d'être mentionnée

3. Le haubcrc (plus tard hmiberl) était une cotte de mailles, qui descendait aux genoux, et qui se terminait à la partie supérieure en capuchon, ou coiffe^ })Our protéger le cou et la nuque, à l'époque où le heaume ne les couvrait pas, et plus tard j)our servir de tampon entre cette dernière pièce et le sommet de la tête. Le haubert était souvent doublé, « haubert doblier»,et uïême triplé, « doblc en trois».

4. Doux chevaliers s'attaquaient en s'élançant de toute la vitesse de

RAOUL DE CAMBRAI

Hors de son fuerre a trait le brant d'acier,

Et fiert Ernaut sor son heaume a or mier*,

Que flors et pierres en tîst jus trebuchier.

Ne fust la coife^ de son hauberc doblier,

De ci es denz feïst le brant glacier. 4^

L'espee torne el costé senestrier :

De son escu li coupa un quartier

Et dous cenz mailles de son hauberc dobher;

Tôt estordi le tist jus trebuchier.

Ernauz le voit, n'i ot que esmaier; 5o

Dieu reclama le verai justicier :

(( Sainte Marie, pensez de moi aidier!

Je referai d'Origni le mostier'^.

Tcrtes, Raous, mont fais a ressoignier;

Mais, se Dieu plaist, je te cuit vendre chier 55

La mort de cens dont si m'as fait irier. »

Il tire son épée d'acier hors du fourreau et frappe Ernaud sur sou heaume incrusté d'or pur d'uu tel coup qu'il en fait tomber les tleurs et les pierres, ^'eiit été la coilfe du haubert double, la lame serait entrée jusqu'aux dents. L'épée glisse à gauche et tranche un quartier de l'écu et deux cents mailles du haubert double. Ernaud tombe à terre étourdi. Saisi d'elfroi, il invoque Dieu le vrai juge : « Sainte Marie, pensez à me secourir! Je reconstruirai le monastère d'Origny. Certes, Haoul, tu es fort à redouter, mais, s'il plaît à Dieu, j'espère te vendre cher la mort de ceux pour qui tu m'as tant courroucé. »

It'Ui's destriers l'un contre l'autre, mais en ayant soin d'obliquer légèrement à gauche de façon que les deux chevaux ne se heurtassent point. Ils tenaient de la' main droite leur lance baissée à peu près horizontalement, la pointe dirigée vers la poitrine de l'adversaire; et de leur main gauche, en même temps que les rênes, ils tenaient r^'cu devant leur propre poitrine. Le plus souvent au premier choc la lance se rompait et le chevalier prenait alors une des épées qu'il avait pendues à son côté et à l'arçon de sa selle.

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