Cercle. Cf. pà^^e 18, note
2. Ilniiberc Ircliz^ haubert dont les mailles sont tressées de trois lils de ler.
RAOUL DE CAMBRAI
Quant Raous fu jovenceaus a Paris A escremir ot as enfanz apris : 73 Westier li ot contre ses enemis.
Li cons Raous fu mout de grant vertu.
En sa main tint le bon brant esmolu, Et fiert Ernaut par mi son heaume agu, Que flors et pierres en a jus abatu ; Devers senestre est le coup descendu * ; Par grant engien li a cerchié le bu.
Del braz senestre li a le poing tolu, A tôt Tescu l'a el ch;mip abatu.
Quant voit Ernauz qa'ensi est confondu, Que a la terre voit gésir son escu, Son poing senestre, qui es enarmes fu, Le sanc vermeil a la terre espandu, Do la peor a tôt le sanc meù;
violemment atteint par le coup d'Ernaud qu'il en avait la bouche et le visage en sang. Lorsqu'il était à Paris, dans son jeune âge, il- avait appris l'escrime avec les enfants du palais : elle lui fut utile contre ses ennemis.
VI. — Le comte Raoul est d'une force très grande. Il tient à la main sa bonne épée bien aiguisée; il en frappe Ernaud sur son heaume pointu, avec une telle violence qu'il en fait tomber les fleurs et les pierres. La lame glisse à gauche, cherche liabilement à atteindre le corps et tranche le poing, qui tombe à terre avec le bouclier. Quand Ernaud se sent ainsi blessé, quand il voit à terre son écu et son poing gauche encore dans les enarmes, son sang vermeil répandu sur le sol, il frissonne de peur. Il vient à son cheval qui l'at-
1. Ici, ot do Miôiiie aux vers 85, 91, ool, le poète a saciilié la déclinaisuii à la rime.
POÉSIE ÉPIQUE
Al cheval vint, qui bien l'a atendu; 90 Ernauz i monte, qui mout fu esperdu; Fuiant s'en torne lez le broillet ramu. Raous l'enchauce, qui de près Ta seù.
Fuit s'en Ernauz et Raous l'enchauça.
Ernauz li cous durement se dota, Car ses destriers dessoz lui estancha, Et li baucenz durement l'aprocha.
Ernauz se pense que merci criera.
Enz el chemin un petit s'aresta;
A sa vois clere hautement s'escria : 100
(( Merci, Raous, por Dieu qui tôt criai
Se ce vos poise que feru vos ai ja,
Voz on serai ensi con vos plaira.
Quite vos clain tôt Braibant et Hainau*,
Que ja mes oirs demi pié n'en tendra. )) io5
Et Raous jure que ja nel pensera
Desqu'a cele ore que il ocis l'avra.
tendait, y monte tout éperdu et s'enfuit le long du bosquet toulfu. Raoul le poursuit de très près.
VII. — Ernaud s'enfuit et Raoul le poursuit. Ernaud le comte fut en grand elfroi, car son destrier se lassait sous lui et celui de Raoul raj)procliait fort. Il songea à demander merci ; il s'arrêta un instant au milieu du chemin et cria : « Merci, Raoul, au nom de Dieu qui fit l'univers ! Si vous êtes fàclié que je vous aie frappé, je serai votre homme à votre bon plaisir ; je vous abandonne tout le Brabant et le llainaut; jamais mon héritier n'en possédera un demi-pied. » Mais Raoul jure que jamais il n'y pensera avant l'heure où il l'aui-a tué.
1. On a ici un rcîste des assonances dans lesquelles le poème était piiiiiitivement iédi{5^é. De même v. 112^ 155.
RVOUL DE CAMBRAI
Mil
Fuit s'en Ernaiiz brochant a esperon;
Raous l'enchauce, qui cuer a de félon.
Eniauz regarde contremont le sablon, iio
Et voit RocoU le nobile baron.
Qui tint la terre vers le val de Soissons^
Niés fu Ernaut et cosins Berneçon ^.
Avuec lui vindrent mil nobile baron.
Ernauz le voit, vers lui broche a bandon; ii5
xMerci li crie por avoir garison.
Ernauz s'escrie, peor ot de morir :
« Beaus niés Rocous, bien me devez garir
Envers Raol qui ne me vueut guerpir.
Ce m'a tolu dont dévoie garir, iao
Mon poing senestre a mon escu tenir;
YIII. — Ernaud s'enfuit à force d'éperons; Raoul le poursuit, le cœur plein de rage. Eruaud regarde vers le haut de la plaine sablonneuse et aperçoit Rocoul, le noble baron, qui possède le pays du val de Soissons, son neveu, cousin de Bernier : il vient avec mille nobles barons. Ernaud le voit, se dirige vers lui à toute vitesse et lui demande protection.
IX. — Ernaud s'écrie, car il a peur de mourir : « Beau neveu Rocoul, vous me devez protection contre Raoul qui ne veut pas me laisser. Il m'a pris ce avec quoi je devais me défendre, mon poing gauche, qui tenait mon écu. Maintenant,
1. Le nom de ce Rocoul ne se trouve pas ailleurs que dans notre poème.
2. Bernier iBerneçon est un diminutif) ne fig^ure dans aucun document historique. Dans notre poème il joue un rôle très important. Fils naturel d'Ibert de Ribemont, il était Téouyer de Raoul lorsque la guerre éclata entre les deux familles. Lié par la reconnaissance at par son serment de fidélité, il suivit d'abord son seigneur, mais le quitta après l'incendie du monastère d'Origny, où avait péri sa mère.
POÉSIE ÉPIQUE
Or me menace de la teste tolir. »
Rocoiis Toi, del sens cuida oissir :
(( Oncles, )) dist il, a ne vos chaut de foïr l
Bataille avra Raoïis, n'i puet faillir, 12S
Si fiere et dure come il porra sofrir. ))
En Rocol ot merveillos chevalier,
ForL et hardi por ses armes baillier :
(( Oncles, )) dist il, (( ne vos chaut d'esmaier. »
Le cheval broche des espérons d'or mier; i3o
Brandist la hanste planée de pomier,
Et hert Raol en l'escu de quartier,
Et Raous lui, nel vont mie espargnier :
Dessoz la bocle h fist fraindre et percier.
Bons haubers orent, nés porent empirier. i35
Outre s'en passent, les lances font brisier,
Que nus des dous n'i guerpi son estrier.
Raous le vit, le sens cuida changier :
Par mautalent tint l'espee d'acier,
Et fiert Rocol sor son heaume a or mier. 140
il me menace de me couper la tête. » Rocoiil l'entend, peu s'en faut qu'il n'en perde le sens : a Oncle, » dit-il, a no fuyez plus. Raoul aura, il n'y peut échapper, un combat aussi lier et aussi rude qu'il pourra le supporter. »
X. — Rocoul est un merveilleux chevalier, fort et hardi au maniement des armes : a Oncle, » dit-il, a ne perdez pas courage. » Il pique son cheval de ses éperons d'or pur, brandit sa lance au fût de pommier et frappe Raoul en l'écu écartelé; Raoul lui rend son coup sans ménagement et lui rompt et perce son écu sous la boucle. Ils ont de bons hauberts et ne peuvent les percer. Ils passent outre, leurs lances se brisent, sans qu'aucun d'eux vide les étriers. Raoul pense en perdre le sens; plein de colère, il prend son épée d'acier et frai)pe Rocoul sur son heaume incrusté d'or pur, dont il
RAOUL DE CAMBRAI
Pierres et flors en fist jus trebiichier : Devers senestre cola li branz d'acier, Tôt son escu li fait jus reoignier.
Sor l'estriviere fait le brant apoier, Soz le genoil li fait le pié trenchier : 0 Tesperon l'abat el sablonier.
Voit le Raous, n'i ot qu'esleecier ; Puis lor a dit un mout lait reprovier : (( Or vos donrai un merveillos mestier : Ernauz est mans et vos voi eschacier; Li uns iert gaiteS de l'autre faz portier. Ja ne porrez vostre honte vengier.
— Voir, )) dist Rocous, a tant sui je plus iriez ! Oncles Ernauz, je vos cuidoie aidier; Mais mes secors ne vos avra mestier. » Fuit s'en Ernauz, n'i ot que esmaier; Raous l'enchauce, qu'il ne le vueut laissier.
Fuit s'en Ernauz brochant a esperon.
Raous l'enchauce, qui cuer a de félon;
fait tomber les pierres et les fleurs. La lame d'acier glisse à gauche, rogne l'écu dans toute sa longueur, s'abat sur l'étrivière et tranche, au-dessous du genou, le pied, qui tombe à terre avec l'éperon. Raoul à cette vue est rempli de joie ; il adresse à Rocoul et à Ernaud une insolente raillerie : « Je vous donnerai à chacun un excellent métier; Ernaud est manchot et tu auras une jambe de bois : l'un sera guetteur et je fais l'autre portier. Jamais vous ne pourrez venger votre honte. — C'est vrai, » dit Rocoul, « et j'en suis d'autant plus chagrin. Oncle Ernaud, je croyais vous aider, mais mon secours vous sera inutile. » Ernaud s'enfuit, saisi d'efl'roi; Raoul le poursuit, car il ne veut pas le lâcher.