XI. — Ernaud s'enfuit à force d'éperons; Raoul le pour
\. Gaite. Cf. pa^^e 131, note 1.
POÉSIE ÉPIQUE
Il jure Dieu, qui sofri passion, i6o
For lot l'or Dieu n'avroit il garison
Que ne li toille le chief soz le nienlon.
Ernauz esgarde contreval le sablon
Et voit venir dan Herbert d'Ireron,
Odon de Roie, Loeïs et Sanson, i65
Le conte Ibert, le pere Berneron*.
Ernauz les voit, vers eus broche a bandon-p
Merci lor crie por avoir garison.
Ernauz escrie, peor ot de morir :
(( Seignor, » dist il, (( bien me devez ganr 170 Envers Raol qui ne me vueut guerpir.
De noz parenz nos a fait tanz morir!
suit, le cœur plein de rage, et jurant Dieu qui souffrit la passion que pour tout l'or du monde il n'évitera pas d'avoir la tête tranchée sous le menton. Ernaud regarde vers le bas de la plaine sablonneuse et voit venir Herbert d'Hirson, Eudes de Roie, Louis et Sanson, le comte Ibert, père de Bernier. Ernaud les aperçoit, se dirige vers eux à toute vitesse et leur demande protection.
XII. — Ernaud s'écrie, car il a peur de mourir : « Seigneurs, vous me devez protéger contre Raoul, qui ne veut pas me laisser. Il a mis à mort quantité de nos parents. Il m'a
1. Herbert, appelé dans le poème seigneur d'Hirson, est un des quatre fils d'Herbert II de Vermandois qui luttèrent contre Racul de Cambrai. Bien que le trouvère le fasse mourir, il vécut en réalité jusqu'en 993, comte de Troyes et de Meaux depuis 968. Eudes de lioie, autre lils, l'ainé, d'Herbert II. Louis, le plus jeune l'rère des précédents, s'appelait en réalité Robert; il fut comte de Troyes et de Meaux de 943 à 968. Le trouvère lui a changé son nom pour en faire un filleul du roi Louis. Samson ne parait pas ailleurs qu'ici. Ibert de Ribemont n'était, en fait, que l'un des vassaux du comte de Vermandois; il a pris la place dans le poème d'un fils d'Herbert H appelé Aubert, qui fut, à la mort de son père, comte de Vermandois ou de Saint-Quentin.
RAOCL DE CAMBRAI
Ce m'a tolu dont deùsse garir,
Mou poing senestre a mon escii tenir;
Or me menace de la teste tolir. )) 175
Iberz Toi, del sens cuida oissir.
xiir
Iberz lait corre le bon destrier gascon * ; Brandist la hanste, destort le gonfanon^, Et fiert Raol en Tescu a lion ;
Dessoz la bocle li perce le blason, 180
Fausse la maille del hauberc fremillon.
Lez le costé li mist le gonl'anon :
Ce fu merveille quant il ot garison.
Plus de quarante l'ont saisi environ ;
Ja fust ocis 0 menez en prison, i85
Quant Guerris vint a coite d'esperon 3,
pris ce avec quoi je devais me défendre, mon poing gauche, qui tenait mon écu. Maintenant, il me menace de me couper la tète. » Ibert l'entend, peu s'en faut qu'il n'en perde le sens.
XIII. — Ibert lance son bon destrier gascon, brandit sa lance, en déroule le gonfanon et frappe Raoul sur l'écu au lion; la lance pénètre sous la boucle, fausse la maille du haubert et le gonfanon arrive au flanc de Raoul. Ce fut miracle qu'il en réchappât. Plus de quarante guerriers l'entourent; il va être mis à mort ou emmené captif, lorsque Gu(nTi arrive, à grand renfort d'éperons, accompagné de
1. IjB destrier osi \e cheval de bataille; en dehors du combat on chevauchait généralement le palefroi ou le mulet. Le roncin était le cheval de charf,^e.
2. Au sommet do la hampe ifjfst, hanste) de la lance était fixé par des clous un fanon étroit et long, à trois pointes, appelé gonfanon.
5. Guerri le Sor (le Roux), que le poème actuel fait oncle paternel do l^aoul de Cambrai et comte d'Arras, et appelle une fois Guerri de Chimay, était probablement dans la ciianson primitive comte de
ClIRLSiUMAillU:.
POÉSIE ÉPIQUE
A quatre cenz qui sont si conipaignon,
Tuit chevalier et nobile baron.
De lui rescorre sont en mout grant friçoii ;
La abatirent maint vassal de l'arçon. 190
Or ol Guerris sa grant gent assemblée :
Quatre cent furent de gent mout bien armée.
Guerris lait corre par mout grant aïree,
Et fiert Bernart sor la targe dorée,
Gel de Retest, a la chiere membree* : iqS
Dessoz la bocle li a fraite et troee,
La vieille broigne^ rompue et depanee
Par mi le cors li a l'anste passée :
Mort le trébuche de la sele dorée.
Lors veïssiez une dure meslee, 200
quatre cents chevaliers et nobles barons, tous ardents à le secourir. Ils abattent de l'arçon maint vaillant chevalier.
XIV. — Guerri a assemblé ses nombreux hommes; ils sont quatre cents, excellemment armés. Il lance son cheval avec violence et frappe Bernart de Retliel, aux membres robustes, sm^ sa large dorée, qu'il rompt et perce sous la boucle, brise et déchire sa vieille brogne, lui passe la lance au travers du corps, et l'abat mort de sa selle dorée. Alors vous auriez pu voir une épouvantable mêlée! Que de lances
Cliimay et non d'Arras. Des clironiqueurs wallons font remonter la maison d'/Vvesnes à un Guerri le Sor, qui aurait vécu à l'époque où Raoul de Cambrai envahit le Vernuuidois, et qui pourrait bien être le pcrsonnapfe défiguré dans la version actuelle du poème.
1. Bernard de Retliel est mentionné aux années 953 et 945 dans la chronique de Flodoard, avec le titre de comte de Porcien.
2. La brogne est une cuirasse, originairement composée d'une tunique de cuir recouverte de plaques ou d'anneaux de fer. Elle fut sans doute remplacée par le haubert ou cOtte de maiilles. Les deux expressions semblent souvent designer le même objet.
KAOUL DE CAMBRAI
Tante anste fraindre, tante targe* troee, Et tante broigne desmailliee et faussée, Tant pié, tant poing, tante teste coupée, Tant bon vassal gésir gole baee.
Des abatuz est jonchiee la pree, 2o5
Et des navrez est l'erbe ensanglentee.
Raol rescossent a la chiere menibree.
\Â cons le voit, grant joie en a menée.
Espee traite, par niout grant aïree,
Fiert en la presse ou dure est la nieslee. 210
Le jor en a mainte ame dessevree.
Dont mainte dame remest veve clamée;
Vlus de quatorze eu a morz a l' espee.
Ernauz le voit, mie ne li agrée;
Dieu reclama, qui mainte ame a sauvée : 21 5
« Sainte Marie, roïne coronee,
La moie mort n'iert ja mais trestornec.
Qu'en cest deable n'a point de reùsce. ))
Fuiant s'en torne par mi une valee.
Raous le vit, s'a la teste levée; 220
Après lui bioche tote une randonee;
brisées, do targes trouées! que de pieds, de poings, de tètes coupés! que de braves clievaliers renversés, la gorge ouverle! La prairie est jonchée de gens abattus, et l'herbe est rouge du sang des blessés. Raoul est délivré; il en est transporté de joie; il tire son épée avec violence et frappe dans la presse, où la mêlée est le plus rude. En ce jour, il sépara mainte àme de son coi'ps et livra mainte dame au veuvage. Plus de quatorze chevaliers périrent de son épée. Ernaud à cette vue est consterné; il invoque Dieu, le sauveur des âmes : « Sainte Marie, reine couronnée, rien ne pourra empêcher ma mort; contre ce dinble rien ne vaut. » Il reprend sa fuite à travers une vallée. Raoul lève la tête et le voit; il