‹ Chrestomathie du Moyen AgeChapitre 10 sur 112 · De roi ainsi fait. des voies publiques et des chemins · texte numérisé non relu

De roi ainsi fait. des voies publiques et des chemins

LE CHARIiOI DE XI MHS 27

Mais de Guillelme le nobile guerrier.

Fil Aimeri de Xarbone le fier,

Frère Bernart de Brebant le guerrier :

Se cil te vuelent maintenir et aidier, 115

En lor service te puez molt bien Hier. »

Bespont li enfes : « Veir dites, par mon cbief. »

Il vint al comte, si li cheï as piez.

Li coins Guillelmes le coru redrecier.

mais Guillaume le noble guerrier,

fils d' Aimeri de Narbonne, le fier,

frère de Bernard de Brabant, le guerrier.

Si de tels gens te veulent maintenir et aider, 115

tu peux avoir toute confiance en leur service. »

L'enfant répond : « Vous dites vrai, par ma tète! ••

Et venant au comte, il tombe à ses pieds.

Le comte Guillaume le relève aussitôt.

(xne siècle)

Guillaume au court nez, celui-là même qui, dans le morceau précédent, ronronne de sa propre main le jeune Louis, revenait un jour de la chasse joyeux et entouré d'un bruyant cortège, quand son neveu Bertrand, accouru au-devant de lui, lui apprend que l'empereur vient de répartir ses fiefs entre tous ses barons, mais l'a oublié dans celte distribution. Guillaume, la rage au cœur, se rend au palais.

1. Ce poème est ain*i appelé de la déguisé en charretier et Guillaume tra-

ruse employée par l'armée '| om- vcsti en marchand. Hien que ce porine

mandait Guillaume pour s'emparer de soit peut-rire antérieur au précédent,

Nimes : les chevaliers français se nous le plaçons ici, les événements se

cachèrent dans des tonneaux et péné- passant après la scène du couronnement

trèrent ainsi dans la ville, traînés par de Louis. de^ bœufs que dirigeaient Bertrand

Li coms Guillelmes fu moll gentilz et ber,

Tresqu'au palais ne se volt arester,

A pie descent soz l'olivier ramé,

Puis en monta tôt le marbrin degré.

Par tel vertu a le planchié passé 5

Rompent les hueses del cordoan soller;

N'i ot baron qui n'enfust esfraez.

Veit le li reis, encontre s'est levez;

Puis li a dit : « Guillelmes, car seez.

— Non ferai, sire, dit Guillelmes li ber, 10 Mais un petit vorrai a vos parler. »

Dist Looïs : « Si com vos comandez; Mien escient, bien serez escoltez.

— Looïs sire, dit Guillelmes li ber,

Ne t'ai servi par nuit de tastoner, 15

De veves famés, d'enfanz deseriter,

Mais par mes armes t'ai servi corne ber.

Si t'ai forni maint fort estor cbampel

Dont je ai mort maint gentil bacbeler,

Dont li pecbiez m'en est elcors entrez; 20

Le comte Guillaume était très noble et très vaillant; il va jusqu'au palais sans s'arrêter, et descend de son cheval sous l'olivier feuillu. Il gravit tous les degrés de marbre.

Il marche sur le plancher avec une telle violence 5

qu'il en fait éclater ses heuses de cuir de Gordoue; il n'y a pas un baron qui n'en soit effrayé. Le roi le voit, et se lève en sa présence. « Guillaume, lui dit-il, asseyez-vous. —

Je ne le ferai point, Sire; 10

mais j'ai à vous adresser quelques mots. — Faites, dit Louis, à votre volonté; je vous l'assure, vous serez bien écouté. — Sire Louis, reprend le vaillant Guillaume,

je t'ai servi, ce n'est pas en te massant la nuit, 15

ni en dépouillant veuves et orphelins ;

non, je t'ai servi par mes armes comme un vaillant soldat. J'ai livré pour toi mainte bataille en rase campagne; j'y ai tué maint noble chevalier, et le péché m'en est entré dans le corps ; 20

Qui que il fussent, si les ot Dieus formez;

Dieus penst des anmes, si le me pardonez ' !

— Sire Guillelmes, dist Loo'is li ber,

Par voz merciz un petit me sofrez 2 :

Ira i vers, si revendra estez; 25

Un de ces jorz morra uns de mes pers :

Tote la terre vos en vorrai doner,

Etlamoiller, se prendre la volez. »

Ot le Guillelmes, a pou n'est forsenez :

« Dieus! dist li coms, qui en croiz fus penez, 30

Com longe atente a povre bacheler

Qui n'a que prendre ne autrui que doner!

Mon auferant 3 m'estuet aprovender,

Encor ne sai ou grain deie trover!

Dieus! com grant val li covient avaler 35

Et a grant mont il li estuet monter,

Qui d'autrui mort atent la richeté! »

quels qu'ils fussent, c'étaient des créatures de Dieu;

que Dieu ait soin de leurs âmes, qu'il me pardonne!

— Sire Guillaume, dit Louis le baron,

de grâce, attendez que je puisse vous contenter;

l'hiver passera et l'été reviendra. 25

Un de mes pairs mourra un de ces jours

et je voudrai vous donner toute sa terre,

et sa femme si vous voulez la prendre. »

Guillaume l'entend, et peu s'en faut qu'il ne devienne fou :

« Dieu qui souffris sur la croix! s'écrie-t-il, 30

quelle longue attente pour un pauvre bachelier

qui n'a rien à prendre ni à donner à autrui!

J'ai à nourrir mon cheval,

et je ne sais maintenant où lui trouver du grain !

Dieu! quelle grande vallée il doit descendre 35

et quelle grande montagne il doit gravir

celui qui attend la richesse de la mort d'autrui! —

1. Dans la seconde partie du vers, puisse vous récompenser. Guillaume s'adresse directement à 3. Cheval de bataille, synonyme de Dieu. destrier, par opposition au sommier ou

2. Littéralement : par votre grâce palefroi, cheval de somme. un peu m'attendez, c'est-à-dire que je

La querelle s'envenime entre Louis et Guillaume. Celui-ci lui ayant déclaré qu'il eût pu passer au service du roi Gaifier qui lui ofTrait sa fille el la moitié de sa terre, et ainsi lutter contre le roi de France, 1 empereur lui répond fièrement que tout homme qui oserait lui faire la guerre serait avant un an ou mort ou exilé. Guillaume alors lui rappelle tout ce qu'il a fait pour son service : sa bataille contre le géant Corsout sous les murs de Rome; sa victoire sur Dagobert de Carthage, son dévouement quand il lui mit la couronne sur la tête après avoir tué Hernaut et l'empêcha ainsi de devenir moine, etc. Louis faiblit sous les coups redoublés de ces plaintes et de ces malédictions terribles. Il offre à Guillaume successivement la terre du comte Foulque, celle d'Aubri de Bourgogne, celle du marquis Béranger. Guillaume les refuse fièrement, rougissant à l'idée de dépouiller des orphelins. L'Empereur lui offre alors le quart de son royaume :

Sire Guillelraes, dist Looïs, oiez :

Quant ceste onor ' a prendre ne vos siet,

Se Dieus m'aïst, or vos dorrai tel lié, 40

Se saiges estes, dont serez sorhauciez :

Je vos dorrai de France un grant quartier.

Quarte abeïe, et puis le quart marchié,

Quarte cité et quart archeveschié,

Le quart sergent et le quart chevalier, 45

Quart vavassor et quart garçon a pié,

Quarte pucele et la quarte moillier,

Sire Guillaume, dit Louis, écoutez.

Puisqu'il ne vous convient pas d'accepter cette terre,

si Dieu m'aide, je vous donnerai tel fief 40

qui, si vous êtes sage, nous mettra en haut rang.

Je vous donnerai tout le quart de la France,

le quart de ses abbayes, de ses marchés,

de ses villes, de ses archevêchés,

le quart de ses sergents, de ses chevaliers, 45

de ses vavasseurs et des vilains qui vont à pied ;

le quart des jeunes filles et des femmes ;

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