On verbe ayant plusieurs sujets 3. Deux chefs sarrasins
:;'i CHRESTOMATHIE DU MOYEN A.GE
— Tote sui sole, n'est o moi ome nez
Fors cest portier et dous clers ordenez
Et un enfant, n'a pas quinze ans passez,
Et fors les dames qui les cuers ont irez 25
Por lor maris que mes sire a menez
En Aleschans sor paiens desfaez.
N'i sera porte ne guichez desfermez
Jusque Guillaumes soit ariere tornez,
Li gentilz coms qui de moi estamez : 30
Dieus le garisse qui en crois fu penez ! »
Ot le li coms, vers terre est enclinez :
De pitié plore li marchis ' au cort nés;
L'eve li cort fil a fil lez le nés.
Guiborc rapele quant fu amont levez ; 35
« Ce sui je, dame; rnolt grant tort en avez;
Moût me merveil quant ne me ravisez;
Je sui Guillaumes, ja mar le mescreez. »
Et dit Guiborc : « Sarrazins, vos mentez;
Par Saint Denis qui est mes avoez, 40
Je suis ici toute seule ; je n'ai d'homme autour de moi
que ce portier, et deux clercs ordonnés,
et un enfant qui n'a pas quinze ans passés;
je suis seule avec les dames qui ont le cœur triste -'<
en songeant à leurs maris que mon seigneur a menés
en Aliseans contre les païens s"âns foi.
Nulle porte, nul guichet ne sera ouvert,
jusqu'au retour de Guillaume,
le noble comte qui a mon amour. 30
Que Dieu qui souffrit sur la croix le protège! »
Le comte l'entend et s'incline à terre :
le marquis au court nez pleure de pitié;
l'eau lui coule goutte à goutte le long du nez.
Il se relève et rappelle Guibourg : 35
« C'est moi Guillaume, grand tort avez de ne pas le croire.
— Sarrasin, vous mentez, reprend Guibourg;
par saint Denis, mon protecteur, 'i<>
1. Marquis signifia d'abord propre- marche, puis fui employé sans précision meut gouverneur de frontière, de et devint le synonyme de comte.
ALISCAXS 35
Ainçois sera rostre chiés désarmez
Qu'il vos soit porte ne guichez desferraez. »
Li coins Guillaumes se hasta de l'entrer :
N'est pas merveille, forment se doit doter,
Qu'après lui ot le chemin fresteler 45
De celé gent qui nel ' pueent amer.
« Franche comtesse, dist Guillaumes li bers,
Trop longement me faites demorer.
— Voir, dist Guiborc, bien oi a vo parler
Que mal devez Guillaume resembler : 50
One por paien nel vi espaventer.
Mais par cel Dieu que je doi aorer
Ne ferai porte ne guichet desfermer
Jusque je voie vostre chief desarmer,
Car plusors omes se semblent au parler, 55
Et je sui sole, ne me doit om blasmer. »
Ot le li coms, n'ot en lui qu'aîrer.
L'heaume deslace, lait la ventaille 2 aler :
votre chef sera désarmé avant
que je ne vous ouvre porte et guichet. »
Le comte Guillaume a grand hâte d'entrer :
ce n'est pas merveille, car il doit avoir une terrible peur,
entendant derrière lui le chemin trembler 45
sous les pas de cette gent qiri ne le peut aimer.
« Noble comtesse, dit le vaillant Guillaume,
vous me faites demeurer ici trop longuement. —
Vrai, dit Guibourg. j'entends à votre langage
que vous ne devez pas ressembler à Guillaume : 50
Jamais je ne le vis avoir peur pour des païens.
Par le Dieu que je dois adorer,
je ne ferai ouvrir ni porte ni guichet
jusqu'à ce que je vous voie désarmer votre chef,
car plusieurs hommes peuvent avoir la voix semblable. 55
Je suis seule, et l'on n'a pas à me blâmer de ma défiance. »
Le comte l'entend, et ne peut que se courroucer.
Il laisse aller la ventaille après avoir délacé son heaume :