L I T T E R A T 1/ 11 E EPI Q L' E
PÈLERINAGE DE C H A R L E M AG N E ' (xie siècle)
Charlemagne et les douze pairs dans l'église de Jérusalem.
Molt est genz li presenz que li reis Charles ofret. Entrât en un mostier de marbre peint a volte. La enz at un alter de sainte paternostre;
Très beau est le présent qu'offre le roi Charles.
Il entra en un moutier de marbre aux voûtes peintes.
Là à l'intérieur il y a un autel, objet d'une sainte dévotion:
1. Ce poème du xi° siècle, moitié sérieux, moitié comique, raconte un pèlerinage Je Charlemagne en Orient d'où il aurait rapporté les saintes reliques de la Passion. u Notre vieille poésie héroïque, dit M. G. Paris du moyen âget 1, p. 12G), n'a rien trouvé de plus beau, pour représenter la majesté presque sainte de Charles et - pairs, que cette scène de l'église de Jérusalem, où ils prennent la place de Jésus et de ses douze apôtres ne symbolise avec autant de grandeur cl de naïveté le rôle prêté par l'a i niïration populaire à celui qui devait plus
tard être appelé saint Charlemagne. »
Ce morceau, comme beaucoup d'au-
tres à la suite, est composé de vers liés
entre eux par l'assonance, c'est-à-dire
Il mphonie de la dernière voyelle
accentuée. Chaque série de vers reliés par une même assonance (et plus tard par une même rime) forme ce qu'on il faut rem arquer aussi que la syllabe atone renferma al un e ne compte pis plus à la fin du premier h fmistiche qu'à la lin du eers. linlin l'hiatus se rené., nire presque toujours, pourvu que la dernière syllabe lu premier mot soit une syllabe accentuée.
Deus i chantât la messe, si ' firent li apostle;
Et les doze chaieres i sont totes encore; 5
La trezime est en mi, bien seelee et close.
Et Charles i entrât2; bien out al cuer grant joie;
Com il vit la chaiere, icele part s'aprochet.
L'ernperedre s'assist, un petit se reposet,
Li doze per as altres, environ et en coste. 10
Ainz nen 3 i sist nuls om ne onques puis encore.
Molt fut liez li reis Charles de celé grant beltet :
Vit de cleres colors lo mostier peinturet,
De martirs et de virgenes 4 et de granz majestez,
Et les corz de la lune et les fesles anvels, 15
Et les levrieres 5 corre et les peissons par mer.
Charles out fier lo vis, si out lo chief levet,
Uns Judeus i entrât, qui bien Tout esguardet;
Com il vit lo rei Charle, començat a trembler :
Dieu y avait chanté la messe, ainsi que les apôtres;
et les douze chaires y sont toutes encore 5
avec la treizième au milieu, bien scellée et close.
Charles y entra et en eut une grande joie au cœur.
Quand il vit la chaire, il approche de ce côté,
L'empereur s'y assied pour se reposer un peu.
Les douze pairs entrent dans les autres, autour de lui et à ses côtés. 10
Nul homme ne s'y assit auparavant; nul ne s'y est assis depuis.
Le roi Charles est émerveillé de cette grande beauté :
il voit le moutier reluisant de claires couleurs;
il y voit figurés les martyrs, les vierges et les grands saints;
il voit les cornes de la lune et les tètes annuelles: 15
il voit courir les levrettes, et les poissons nager dans la mer.
Charles eut le visage fier et tint sa tète droite.
Un juif entra alors et fixa ses yeux sur lui;
à peine eut-il vu le roi Charles qu'il commença à trembler :
1. Si ici correspond au latin sic; la compte que pour Jeux syllabes dans lu conjonction latine si est en ancien vers : virg(e)nes.
français se. 5. Levrieres ne compte que pour trois
2. Dans le moutier. syllabes ; il n'y avait pas diérèse pour l'e
3. Nen est le latin non qui a cette précédé d'une muette et d'une liquide, forme devant une voyelle. Dans La Fontaine encore, sanglier est
4. Dans virgenes l'accent porte sur la dissyllabe. première syllabe; par suite, le mot ne
PELERINAGE DE CHARLKMAGNE 9
Tant out fier lo visage, ne l'osât esguarder, 20
A pou que il ne chiedet, fuiant s'en est tornez
Et si montet d'eslais toz les marbrins degrez,
Et vint al patriarche, pris li en a parler' :
« Alez, sire, al mostier por les fonz aprester;
Orendreit me ferai baptizier et lever-. 25
Doze comtes vi ore3 en cel mostier entrer,
Avuec els lo trezime, onc ne vi si formet4.
Par lo mien escientre5, ço est medesmes Deus;
Il et li doze apostle vos vienent visiter. »
Quant lot li patriarches, si s'en vait conreer; 30
Et out mandet ses clers en albes areez0,
Il les fait revestir et chapes afubler.
A grant procession en est al rei alez.
Li emperedre s'est encontre lui levez
Et out trait son chapel; parfont li at clinet. 35
Vont sei entrebaisier, noveles demander,
son visage lui parut si fier qu'il n'osait le regarder. '20
Peu s'en faut qu'il ne tombe. Il s'en retourne précipitamment,
gravit le plus vite qu'il peut les degrés de marbre du palais,
arrive auprès du patriarche, et lui dit :
« Allez, Sire, au moutier pour préparer les fonts;
je veux me faire sur-le-champ tenir sur eux et baptiser. 25
Je viens de voir entrer au moutier douze comtes,
et avec eux le treizième; je n'ai jamais vu rien de si beau.
Par ma foi! c'est Dieu lui-même;
c'est lui qui vient vous visiter avec ses douze apôtres. »
Dès que le patriarche l'entend, il va s'apprêter. 30
ordonne à ses clercs de revêtir leurs aubes
et de revêtir leurs chapes et de s'en affubler.
Il se dirige vers le roi en grande procession.
L'empereur s'est levé pour venir à sa rencontre;
il tire sa couronne, s'incline profondément. 35
Tous deux s'embrassent et s'interrogent.
1. C'est-à-dire il se mil » lui parler, devenu adverbe et signifie « maintelocution courante en ancien français, riant, ii liii'-t^nt
2. Le verbe lever accompagne ordî- 4. Participe passé employé ï « - ï an
nairement baplizier; il signifie « tenir neutre.
sur les fonts ». 5. V. p. li. n. 1.
3. Ore représente le latin horam C. Littéralement : en aubes aarnis.
1(1 CHUES lO.MATIIIi: DU MOYEN AGE
lît dist li patriarches : « Dont estes, sire, ne/. ?
Onques nen osât om en cest mostier entrer,
Se ne li comandai o ne li oi rovet.
— Sire, jo ai non Charles, si sui de France nez; 40
Doze reis ai conquis par force et par harnet,
Lo trezime vois querre dont ai oit parler1.
Vin en Jérusalem por l'amistet de Deu,
La croiz et le sépulcre sui venuz aorer. »
Et dist li patriarches : « Sire, molt estes her, 45
Sis ass en la chaiere ou sist medesmes Deus;
Aies non Charles Maignes sor toz reis coronez. »
« D'où ètes-vous, Sire, dit le patriarche?
Nul n'osa jamais entrer en ce moutier
sans que je le lui aie ordonné ou l'en aie prié. —
Sire, je m'appelle Charles et je suis né en France. 40
J'ai conquis douze rois par force et par vaillance;
je vais à la recherche d'un treizième dont j'ai ouï parler.
Je suis venu à Jérusalem pour l'amour de Dieu;
je suis venu adorer la croix et le sépulcre. — ■
Sire, reprend le patriarche, vous êtes vraiment noble; 45
vous vous êtes assis dans la chaire où s'assit Dieu lui-même:
ayez nom Charlez le grand, couronné sur tous les rois. »
I x Ie SIÈCL1
Préliminaires de la bataille.
Charlemagne est en train de repasser les Pyrénées, et l'arrière-garde est encore en Espagne sous la conduite de
1. Il s'agit de Hugon, roi de Cons- a menti. Elle nomme le roi Hugon; et
tautinople. Au début du poème, en c'est ainsi que Charlemagne part avec
effet, Charlemagne ayant mis sa cou- des barons pour aller à Jérusalem
ronne sur la tête et son épée au côté, adorer les saintes reliques et se mettre à
demande à sa femme si elle connaît un la recherche de ce roi qu'on lui dit
homme sous le ciel qui sache mieux être plus beau et plus gracieux que
porter couronne et gloire. Elle prétend lui.
en connaître un. Fureur de Charle- 2. La langue poétique au moyen âge
magne qui l'oblige à désigner ce rival mélangeait souvent le tutoiement et le
inconnu et lui tranchera la tête si elle voussovemenl.
Roland, d'Olivier et de dix autres pairs. Les Sarrasins, sur les conseils du traître Ganelon. s'avancent avec des forces immenses pour l'attaquer aux gorges de Roncevaux. Olivier, du haut d'une éminence. les a vus s approcher et il est effrayé de leur nombre.
Dist Oliviers : « Paien ont grant esforz ;
De noz Franceis m'i semblet aveir pou.
Compaing Rodlanz, car sonez vostre corn :
Si l'odrat Charles, si retornerat l'ost. »
Respont Rodlanz : a Jo fereie cjue fols1 : 5
En dolce France en perdreie mon los.
Serapres ferrai de Durendal granz cols :
Sanglenz en iert li branz entrescpue a l'or.
Félon paien mar2 i vindrent as porz :
Jo vos plevis, tuit sont jugiet a rnort. 10
— Compaing Rodlanz, l'olifant car sonez; Si l'odrat Charles, ferat l'ost retorner, Socorrat nos li reis o3 son barnet. »
Respont Rodlanz : « Ne placet Damedeu
Olivier dit : « Les païens ont grande puissance,
et de nos Français il nie semble y avoir peu.
Ami Roland, sonnez donc de votre cor;
Charles l'entendra, ainsi l'armée reviendra sur ses pas. —
Ce serait folie de ma part, dit Roland; 5
j'en perdrais ma gloire dans la douce France.
Je vais aussitôt frapper grands coups avec Durendal ;
la lame en sera ensanglantée jusqu'à la garde d'or.
Les païens félons vinrent pour leur malheur aux défilés.
Je vous le jure, tous sont condamnés à mort. — 10
Ami Roland, sonnez donc de votre olifant;
Charles l'entendra; il fera retourner l'armée;
le ri>i nous secourra avec tous ses barons. —
A Seigneur Dieu ne plaise, répond Roland,
1. Ellipse : je ferais ee qu'un fou ferait, mal à propos, i la mauvaise heure. Cette façon Je parler se retrouve ;î. <>. préposition, do apu '. encore au xvnr siècle. Bens de la préposition qui l'a rempla-