‹ Chrestomathie du Moyen AgeChapitre 23 sur 112 · LE CHEVALIER AU LION · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER AU LION

Coin vos m'en avez hui preste.

Tôt m'ont vostre coup entesté.

— Par foi, fait mes sire Gauvains, 25

N'estes si estordiz ne vains

Que je autant ou plus ne soie *.

Et se je vos reconnossoie,

Espoir 2 ne vos greveroit rien.

Se je vos ai preste del mien, 30

Bien m'en avez rendu le conte

Et del chatel et de la monte;

Que larges estiiez del rendre

Plus que je n'estoie del prendre.

Mais cornent que la chose preigne, 35

Quant vos plaist que je vos apreigne

Par quel non je sui apelez,

Ja mes noms ne vos iert celez :

Gauvains ai non, fîz le roi Lot. »

Tantost com mes sire Ivains l'ot, 40

que vous m'en avez donné aujourd'hui.

Vos coups m'ont tout étourdi.

— Par ma foi, fait monseigneur Gauvain, 25

tous n'êtes point si étourdi ni si faible

que moi, si je ne le suis pas encore plus;

et si je tous reconnaissais,

peut-être n'en seriez-Tous pas fâché.

Si je vous ai donné de mes coups, 30

tous m'en avez rendu le compte

et en capital et en intérêt,

car tous étiez large pour rendre

plus que je n'étais pour prendre.

Mais, quoi qu'il en soit, 35

puisqu'il vous plait que je vous apprenne

de quel nom je suis appelé,

il ne vous sera pas caché;

j'ai nom Gauyain, fils du roi Lot. »

Aussitôt que mon seigneur Ivain l'entend, 40

1. Littéralement : <juc je ne le suis 2. Espoir est adverbe en ancien

autant, ou même que je ne le suis français. plus.

Si s'esbaist et espert toz ;

Par mautalent et par corroz

Flatist a la terre s'espee

Qui tote estoit ensenglentee,

Et son escu tôt depecié; 45

Si descent del cheval a pié,

« Ha, las, fait-il, quel mescheance!

Par trop leide mesconoissance

Ceste bataille faite avomes ',

Qu'entreconeû ne nos somes; 50

Que ja, se je vos coneùsse,

A vos conbatuz ne me fusse,

Ainz me clamasse recréant 2

Devant le cop, ce vos créant.

— Cornent, fait mes sire Gauvains. 55

Qui estes vos? — Je sui Ivains

Qui plus vos aim que rien del monde

Tant cora il dure à la reonde;

il est stupéfait et est tout éperdu

de rage et de courroux;

il jette à terre son épée

qui était toute sanglante,

son écu qui était tout brisé, lift

et met pied à terre :

•• Hélas! fait-il, quel malheur!

C'est nous être trop tristement méconnus

que d'avoir fait cette bataille,

sans avoir su qui nous étions. 50

Car moi, si je vous avais reconnu,

jamais je n'en serais venu aux mains avec vous,

au contraire je me serais déclaré vainGU

avant de porter un coup, je vous l'affirme.

— Comment! fait monseigneur Gauvain, 55

qui étes-vous? — Je suis Ivain,

celui qui vous aime plus que rien au monde,

partout où il s'étend à la ronde ;

1. Autre forme de avons; cf. sommes, çait à soutenir sa cause ou se rendait

2. Se faire, se clamer recréant, exprès- dans un combat judiciaire, ions consacrées pour celui qui renon-

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