‹ Chrestomathie du Moyen AgeChapitre 24 sur 112 · LE CHEVALIEB AU LION · texte numérisé non relu

LE CHEVALIEB AU LION

Que vos m'avez araé toz jorz

Et onoré en totes corz. 60

Mais je vos vuel de cest afaire

Tel amende et tel onor faire

Qu'outreement outrez m'otroi l.

— Ice feriiez vos por moi?

Fait mes sire Gauvains, li douz. 65

Certes, moût feroie or estouz Se je ceste amende en prenoie.

Ja certes ceste onors n'iert moie, Ainz iert vostre, je la vos lais.

— Ha, beaus sire, nel 2 dites mais! 70 Que ce ne porroit avenir.

Je ne me puis mais sostenir, Si sui atainz et sormenez.

— Certes de néant vos penez!

Fait ses amis et ses compainz. 75

Mais je sui conquis et atainz,

car vous m'avez toujours aimé,

vous m'avez honoré dans toutes les cours. 60

Mais je vous veux, pour cette affaire,

vous offrir une réparation et un honneur tel

que je me déclare ultra vaincu.

— Vous feriez cela pour moi,

dit monseigneur Gauvain, le doux chevalier? 65

Certes, j'agirais maintenant tout à fait en homme hardi

si j'acceptais cette réparation.

Non certes, cet honneur ne m'appartiendra pas,

il sera à vous, je vous l'abandonne.

— Ah! beau sire, ne dites plus cela. 70 Car il ne pourrait en être ainsi.

Je ne me puis plus soutenir,

tant j'ai été frappé et malmené!

Certes vous vous donnez une peine inutile,

reprend son ami et compagnon, 75

mais c'est moi qui suis vaincu et épuisé,

1. Allitérations fréquentes chez 2. Pour ne le. Chrcstùn de Troyes.

Ne je ne di rien |>or losange;

Qu'il n'a el monde si estrange

Cui je autretant n'en deïsse

Ainçois que plus des cous sofrisse. » 80

Ainsi parlant est descenduz;

S'a li uns a l'autre tenduz

Ses braz au col, si s'entrebaisent,

Ne de ce ! mie ne se taisent

Que chascuns outrez ne se clainl 2. 85

La tençons onques ne remaint

Tant que li rois et li baron

Vienent corant tôt environ;

Ses 3 voient entreconjoîr,

Et moût désirent a oîr 90

Que ce puet estre et qui 4 il font

Que si grant joie s'entrefont.

et je ne le dis pas par flatterie;

car il n'y a point au monde homme si étranger

auquel je n'en eusse dit autant

plutôt que de souffrir davantage vos coups. » 80

En disant ces mots, il met pied à terre;

ils se tendent l'un à l'autre

les bras au cou et s'entrebaisent.

Ils ne cessent de crier

chacun de son côté qu'il est vaincu. 85

Leur dispute ne cesse point

jusqu'à ce que le roi et les barons

arrivent autour d'eux.

Ils les voient se féliciter mutuellement

et veulent fort apprendre 90

ce qui se passe et ce qu'ils font,

eux qui s'entrefont si grande joie.

1. Ce annonce la proposition con- gatif, en usage d'ailleurs encore au tenue dans le vers suivant. xvu" siècle :

2. Subjonctif présent du verbe Apr;,s ce C()Up> Nareisse> à ,]ui dois.je clamer. [m'alteudre ".'

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