LE CHEVALIEB AU LION
Que vos m'avez araé toz jorz
Et onoré en totes corz. 60
Mais je vos vuel de cest afaire
Tel amende et tel onor faire
Qu'outreement outrez m'otroi l.
— Ice feriiez vos por moi?
Fait mes sire Gauvains, li douz. 65
Certes, moût feroie or estouz Se je ceste amende en prenoie.
Ja certes ceste onors n'iert moie, Ainz iert vostre, je la vos lais.
— Ha, beaus sire, nel 2 dites mais! 70 Que ce ne porroit avenir.
Je ne me puis mais sostenir, Si sui atainz et sormenez.
— Certes de néant vos penez!
Fait ses amis et ses compainz. 75
Mais je sui conquis et atainz,
car vous m'avez toujours aimé,
vous m'avez honoré dans toutes les cours. 60
Mais je vous veux, pour cette affaire,
vous offrir une réparation et un honneur tel
que je me déclare ultra vaincu.
— Vous feriez cela pour moi,
dit monseigneur Gauvain, le doux chevalier? 65
Certes, j'agirais maintenant tout à fait en homme hardi
si j'acceptais cette réparation.
Non certes, cet honneur ne m'appartiendra pas,
il sera à vous, je vous l'abandonne.
— Ah! beau sire, ne dites plus cela. 70 Car il ne pourrait en être ainsi.
Je ne me puis plus soutenir,
tant j'ai été frappé et malmené!
Certes vous vous donnez une peine inutile,
reprend son ami et compagnon, 75
mais c'est moi qui suis vaincu et épuisé,
1. Allitérations fréquentes chez 2. Pour ne le. Chrcstùn de Troyes.
Ne je ne di rien |>or losange;
Qu'il n'a el monde si estrange
Cui je autretant n'en deïsse
Ainçois que plus des cous sofrisse. » 80
Ainsi parlant est descenduz;
S'a li uns a l'autre tenduz
Ses braz au col, si s'entrebaisent,
Ne de ce ! mie ne se taisent
Que chascuns outrez ne se clainl 2. 85
La tençons onques ne remaint
Tant que li rois et li baron
Vienent corant tôt environ;
Ses 3 voient entreconjoîr,
Et moût désirent a oîr 90
Que ce puet estre et qui 4 il font
Que si grant joie s'entrefont.
et je ne le dis pas par flatterie;
car il n'y a point au monde homme si étranger
auquel je n'en eusse dit autant
plutôt que de souffrir davantage vos coups. » 80
En disant ces mots, il met pied à terre;
ils se tendent l'un à l'autre
les bras au cou et s'entrebaisent.
Ils ne cessent de crier
chacun de son côté qu'il est vaincu. 85
Leur dispute ne cesse point
jusqu'à ce que le roi et les barons
arrivent autour d'eux.
Ils les voient se féliciter mutuellement
et veulent fort apprendre 90
ce qui se passe et ce qu'ils font,
eux qui s'entrefont si grande joie.
1. Ce annonce la proposition con- gatif, en usage d'ailleurs encore au tenue dans le vers suivant. xvu" siècle :
2. Subjonctif présent du verbe Apr;,s ce C()Up> Nareisse> à ,]ui dois.je clamer. [m'alteudre ".'