LA GESTE DES NORMANDS OU ROMAN DE ROU
En la cité se sont tuit mis,
Guerpi ont tôt le plain pals.
Ses ornes assemble li cuens
E li evesques toz les suens. 10
Hasteins fu moût de grant voisdie
Et moût fut pleins de félonie.
La cité vit moût defensable,
Bien enforcice et bien tenable,
Vit que par force ne l'avroit, 15
Ne par force ne la prendroit;
Se par enging ne la prenoit,
Ja par force n'i entreroit.
De traïson se porpensa :
A l'evesque, as clers manda 20
Que de mal faire n'a talent;
Trop a mal fait, si s'en repent :
N'est mie venuz por mal faire,
Mais tormente out et vent contraire,
Qui a la cité le cbaça; 25
Ce peise lui qu'il i torna.
Ils sont tous rentrés dans la cité
et ont déserté toute la plaine.
Le comte assemble ses hommes
et l'évèque tous les siens. 10
Hastings était de très grande ruse
et tout plein de félonie.
Il rcmarcpia que la cité bien fortifiée
pouvait se défendre et tenir longtemps,
comprit qu'il ne l'aurait point par force, 15
qu'il ne la prendrait point d'assaut:
s'il ne la prenait pas par ruse,
jamais il n'y entrerait par force.
Il songea alors à une perfidie.
Il fit dire à l'évèque et à ses clercs 20
qu'il n'avait point désir de faire mal;
il se repent de tout le mal qu'il a fait :
il n'est point venu pour faire du mal;
mais il a eu la tempête et un vent contraire
qui l'ont poussé du coté de la cité, 25
et il est ennuyé d'y être arrivé;
Ne sait ou il est arivez ',
Fn mer a esté esgarez.
Se sains iert et il eiïst vem,
N'i seroit mie longement : 30
Mais mal a grant, ne puet errer,
Grant mestier a de sejorner :
De lot le lor riens ne demande
Fors le marchié de la viande,
Pais de venir e pais d'aler 35
Et pais de viande acheter.
Moût grant paor a de morir :
Si vuelt crestiiens devenir,
Ne puet par el 2 santé avoir,
Ço croit il bien et sait de voir. 40
Quant moût a fait de mal en France,
S'en vuelt faire sa penitance...
il ne sait où il a abordé,
il s'est perdu en mer.
S'il était bien portant et si le veut soufflait,
il ne resterait pas là longtemps ; 30
mais il est très malade et ne peut se remettre en route;
force lui est de s'arrêter;
de tout ce qu'ils ont, il ne demande rien
si ce n'est des vivres à acheter ;
paix d'aller et de venir, 35
paix de se fournir du nécessaire.
Pour lui, il a grand peur de mourir ;
aussi veut-il se faire chrétien;
cela seul peut lui rendre la santé ;
il le croit et en est persuadé. 40
De tout le mal qu'il a fait en France
il veut faire sa pénitence.
L'évèque de Luua se laisse prendre aux belles paroles de Haslings : il vient dans le camp baptiser le chef normand qui a pour parrain le comte lui-même ; il va jusqu'à leur
1. Arivez a ici son sens étymolo- 2. C'est le neutre aliud, devenu alid
gique, adripatus. et nhl, d'où cl en français.
LA GESTE DES NORMANDS OU ItOMAN DE HOU 105
arracher la promesse de le laisser enterrer, s il meurt, dans la ville. Peu après, Hastings fait le mort, el tout son camp éclate en cris de douleur :
Es vos ' et grant noise et granz criz,
Es vos granz plainz, granz ploreïz;
Ja si grant noise ne feissent 45
Se il de voir mort le veïssent.
La nuit et puis la. matinée
Firent paien moût grant criée,
Corne se chascuns d'eus son père
I veïst mort o lilz o frère. 50
Les haubers soz les cotes lées
E soz les chapes les espées,
Ont Hastein en bière aporté
A la porte de la cité.
Donc oïssiez paiens crier 55
Et esforcier de bien plorer.
Cil dedenz furent deceù
Del duel, qu'il ont si grant veù,
Voici qu'on entend force bruit et force cris,
grandes plaintes et grandes lamentations ;
ils n'auraient point fait si grand bruit .'i5
s'ils 1 avaient vu vraiment mort.
Toute la nuit et tout le matin
les païens firent très grande crierie
comme >i chacun d'eux son père
avait perdu ou son fils ou son frère. .")ii
Leurs hauberts cachés sous leurs larges cottes
et leurs épées sous les chapes,
ils emmènent Hastings dans une bière
jusqu'à la porte de la t-i té.
Vous eussiez entendu alors les cris des païens 55
qui s'évertuaient à pleurer.
Les habitants se laissèrent tromper
à cette douleur qu'ils virent si grande;
1. £'s est le latin ecce, ci le pronom vos, dans cuite expression, c--t cxplétii.
Les portes loi* firent ovrir
A ceus qui voudrent enz venir. 60
Por le pueple faire assembler,
Firent les seins par tôt soner;
Encontre o i grant procession
Yienent li clerc e li clerçon,
Crois porloient et encensiers, 65
Tuit i coroient volentiers;
De ceus qui plorent ont pitié,
Moût umblement i vont a pié,
Ne sevent mie lor feintié.
Es vos l'evesque et le clergié, 70
Es vos le comte et ses barons,
Corne s'il fussent tuit somons *;
Tuit i corent, nuls ni remaint,
Come se ço fust un cors saint;
Li un por les autres i corent 3, 75
Grant pitié ont de ceus qui plorent.
ils font ouvrir les portes
à ces hommes qui ne demandaient qu'à entrer. 60
Pour rassembler le peuple,
on sonne partout les cloches,
et, en grande procession, à leur rencontre
viennent clercs et clerçons
portant croix et encensoirs ; 65-
tous accourent sans se faire prier;
pleins de pitié pour ces hommes qui pleurent,
1res humblement ils viennent à pied,
et ne se doutent pas de leur trahison.
Voici venir l'évêque avec son clergé, 70
voici le comte avec ses barons,
comme si tous avaient été convoqués;
tous se précipitent; personne ne reste dans la ville :
on dirait que l'on va y apporter le corps d'un saint;
ils courent se chercher les uns les autres, 75-
attendris à la vue de ces hommes qui pleurent.
1. 0 est ici le latin apiu! avec le latin summonere pour submoiiere.
sens de avec; plus haut, v. 50, o cor- ;i. Courir pour, aller pour signifiaient
respond au latin aut. « aller chercher ».