TOUTES LES VOIX
Vive l'Empereur l
LE DUC, tombant à genoux.
Ah ! oui I c'est le pardon à cause de la gloire l
II dit doaeement et tristement à la plaine : Merci .
Et se relevant.
Mais j'ai compris. Je suis expiatoire.
Tout n'était pas payé. Je complète le prix. Oui, je devais venir dans ce champ. J'ai compris. Il fallait qu'au-dessus de ces morts je devinsse Celte longue blancheur, toujours, toujours plus mince. Qui renonçant, priant, demandant à souffrir, S'allonge pour se tendre, et mincit pour s'offrir 1 Et lorsque entre le ciel et le champ do bataille, Là, de toute mon âme et de toute ma taille, Je me dresse, je sens que je monte, je sens Qu'exhalant ses brouillards comme un énorme encens Toute la plaine monte afin de mieux me tendre Au grand ciel apaisé qui commence à descendre. Et je sens qu'il est juste et providentiel Que le champ de bataille ainsi me tende au ciel, Et m'offre, pour pouvoir, après cet offertoire, Porter plus purement son titre de victoire !
Il se dresse en haut du tertre, tout petit dans l'immense plaine, et se détachant les bras en croix, sur le ciel.
— Prends-moi! prends-moi, Wagraml et rançon de jadis. Fils qui s'offre en échange, hélas, de tant de fils, Au-dessus de la brume effrayante où tu bouges, Elève-moi, tout blanc, Wagram, dans tes mains rouges 1 Il le faut, je le sais, je le sens, je le veux, Puisqu'un souffle a passé ce soir dans mes cheveux. Puisque par des frissons mon âme est avertie, Et puisque mon costume est blanc comme une hostie!
Il murmure comme si «quelqu'un» seulement devait l'entendre.
Pèrel à tant de malheur que peut-on reprocher? Chntl... J'ajonte tout bas Schœnbrunn à ton rocher I...
Il reste un moment les yeux fermés, et dit :
... C'est fait!...
L'aube commence à poindre... Il reprend d'une voix forte :
Mais à l'instant où l'aiglon se résigne A la mort innocente et ployante d'un cygne, Comme cloué dans l'ombre à quelque haut portail, Il devient le sublime et doux épouvantai 1 Qui chasse les corbeaux, et ramène les aigles! Vous n'avez plus le droit de crier, champs de seigles ! Plus d'affreux rainpements sur ces bas arbrisseaux : J'ai nettoyé le vent et lavé les ruisseaux ! Il ne doit plus rester, plaine, dans tes rafales, Que les bruits de la Gloire et les voix triomphales 1
Tout se dore. Le vent chante.
Oui! j'ai bien mérité d'entendre maintenant Ce qui fut gémissant devenir claironnant!
De vagues trompettes sonuent. Une rumeur fière s'élève. Les voix, qui gémis salent tout à l'heure, lancent maintenant des appels, des ordres ardents.
De voir ce qui traînait de triste au ras des chaumes S'enlever tout d'un coup en galops de fantômes!
Des brumes qui s'envolent semblent galoper. Ou entend ua bruit de chevauchée.
LBS VOIX, au loin.
En avant 1
LB DUC
Maintenant le côté glorieux !
La poudre que la charge, en passant, jette aux yeux !
LBS voix
Chargez !
D'invisibles tambours battent des charges. LE DUC
Les rires fous des grands hussards farouches I
LES voix, poussant des rires épiques.
Ha! ha!
LB DUC
Et maintenant, ô Déesse aux cent bouches, Victoire à qui je viens d'arracher tes bâillons, Chante dans le lointain...
510 chrestomathie franoaisk
LES VOIX, au loin, dani une • Marseillaise» de rêve.
... Formez vos bataillons 1...
LE DUC
La gloire !...
Le soleil va paraître. Les nuages sont pleins de pourpres et d'éclairs. Le ciel a l'air d'une Grande Arin4e.
Oh Dieu! me battre en ce flot qui miroite!...
LES VOIX
Keul — Colonne wi demi-distance sur la droite 1
LE DUC
... Me battre en ce tumulte auquel tu commandas, 0 mon père !...
Dans le bruit de bataille qui s'éloigne, on entend très loin, entre deux batteries (le tambours, une voix métallique et hautaine.
LA VOIX
Officiers... Sous-officiers... Soldats...
LE DUC, en délire, tirant son sabre.
Oui ! je me bats !.., — Fifre, tu ris ! — Drapeau, tu claques ! — Baïonnette au canon ! — Sus aux blanches casaques !
Et taridi» que les fanfares de rêve s'éloignent et se perdent vers la gauche, dans le vent qui les balaye, tout d'un coup, à droite, une fanfare réelle éclate et c'est, brusque comme un réveil, le contraste, avec les furieux airs français qui s'envolent parmi les dernières ombres, d'une molle marche de Schubert, autrichienne et dansante, qui arrive dans le rose du matin.
LK DUC, qui s'est retourné en tressaillant.
Qu'est-ce qui vient de blanc, là, dans le jour levant? Mais c'est l'infanterie autrichienne!
Hors de lui, entraînant d'imaginaires grenadiers.
En avant !
Les ennemis! — Qu'on les enfonce! — Qu'on y entre! Suivez-moi ! Nous allons leur passer sur le ventre!
Le sabre haut, il se rue sur les premiers rangs d'un régiment autrichien qui parait sur la route.
DN OFFICIER, se jetant sur lui et Tarrêtant.
Prince! Que faites-vous? C'est votre régiment!
SYMBOLIS'iKS, DECADENTS, VERS-LIBBISTES 511
LE DUC, réveillé, avec un cri terrible.
Ah! c'est mon?...
ii regarde autour de lui. Le soleil s'est levé. Tout a repris un air naturel. De tant de morts il ne reste que Flambeau. Le duo est au milieu d'une grande plaine calme et souriante. Des soldats blancs défilent devant lui. Il voit son destin, l'accepte; le bras levé pour charger s'abaisse lentement, le poing rejoint la hanche, le sabre prend la position réglementaire, et, raide comme un automate, le duc, d'une voix machinale, d'une voix qui n'est plus que celle d'un colonel autrichien :
Halle! — Front! — A droite... aligneineuL!...
Le commandement s'éloigne, répété par les officiers. — Et le rideau tombe pendant que l'exercice commence.
Œuvres à lire d'Edmond Rostand (Eug. Fasquelle. éditeur, Paris) : Les Romanesques (1894); La Princesse lointaine (1895); La Samaritaine (1890); Cyrano de Bergerac (1897); L'Aiglon (1900). — Critiques à consulter : Jules Lemaltre, Impressions de théâtre (1895, 1896, 1898) ; Henry Fouquier, Feuilleton dn Figaro, 6 avril 1895, 29 décembre 1897 et 16 mars 1900; Francisque Sarcey, Feuilleton du Temps, 3 janvier 1898 ; E. Faguet, Journal des Débats, 3 janvier 1898 et mars 1900; A. Sabatier, Journal de Genève, du 6 février 1898; A. Filon, De Dumas à Rostand (1898); Gustave Larroumet, Le Temps, du 16 mars 1900; Jules Carrara, Gazette de Lausanne, du 22 mars 1900; Ernest Tissot, Semaine littéraire, 21 et 31 août 1901; Georges Pellissier, Le mouvement littéraire contemporain (190-1).
Sjrnbolistes, décadents, vers-libj'lstes.
On désigne sous ces trois vocables, de sens hétérogènes, tous les poètes qui, depuis Verlaine, ont réagi contre la poésie parnassienne et romantique. Comme dans toutes les écoles, il y a dans ce groupe très étendu des écrivains absolument dissemblables. En les réunissant, la classification a envisagé plutôt leurs caractères négatifs que les qualités positives qui les distinguent, La plupart d'entre eux ont cependant quelques traits communs et des liens de parenté intellectuelle; tous furent des révolutionnaires plus ou moins hardis qui tentèrent de transformer la poésie française. La révolution poétique, d'après eux, devait porter sur le fond et sur la forme. Pour le fond, les novateurs, dégoûtés du naturalisme triomphant, voulurent rétablir l'idée dans la poésie en ayant recours au
512 gurestomathie: française
symbole. Cet ëlétnent n'était pas nouveau eu français ; sans remonter aux poèmes du moyen âge, au Roman du Renard, à certains romans de la Table-Ronde et au Roman de la Rose où l'emploi du symbole est permanent, au XIX» siècle, Victor Hugo, Baudelaire, Alfred de Vigny, Sully Prudhomme l'avaient beaucoup employé ; mais les symbolistes en firent, eux, le centre de leur art, tout en lui donnant une forme différente. L'analyse philosophique des parnassiens leur paraissait usée, ils y substituèrent la synthèse poétique. La réalité les choquait ; ils eurent recours à l'abstraction et au rêve. Il leur parut qu'au lieu d'exprimer, la poésie devait plutôt suggérer; de là les profondes modifications qu'ils firent subir à la langue poétique. Celle-ci avait été, jusqu'alors, d'une grande précision; ils la rendirent imprécise, vague, flottante pour la rapprocher de la musique. Tout ce qui était net et accusé fui proscrit par eux; ils recherchèrent avant tout la nuance. Malheureusement la plupart des novateurs poussèrent ces principes, d'ailleurs excellents en partie, jusqu'aux dernières limites de l'absurde. Sous prétexte de profondeur symbolique, ils tombèrent, comme Mallarmé, dans la charade ou le logogriphe poétiques, ils déformèrent à plaisir le sens des mots et firent une langue hermétique et sybilline. Dans leur rage de musique et d'harmonie imitative, quelques-uns trouvèrent les correspondances les plus inattendues entre les arts ; se basant sur le phénomène exceptionnel de l'audition colorée, Arthur Rimbaud découvrit la couleur des voyelles: René Ghil inventa l'instrumentation poétique, où chaque consonne est assimilée à un instrument, l'ensemble des lettres formant un orchestre. Ces ridicules exagérations aboutirent à la recherche effrénée des effets, à la préciosité la plus grotesque; et, par une curieuse contradiction, les symbolistes, après avoir émis la prétention de restaurer l'idée, aboutirent à faire du mot. du verbiage sans pensée, le fond même de leurs œuvres. Un très grand nombre de ces écrivains ont l'air d'avoir transcrit, dans un état de demihallucination, sans les associations d'idées qui les relient, des fragments de rêves incohérents ou des divagations de malade. Chez quelques-uns, cependant, l'emploi du symbolisme suggestif produit des effets poétiques, d'une intensité profonde. Par le fait même que le poète ne nous enferme pas, comme les romantiques ou les parnassiens, dans les limites logiques d'une idée définie et précisée, il éveille en nous un flux de rêverie qui décuple la force de son œuvre. Par tout ce que nous ajoutons à celle-ci, nous devenons alors les collaborateurs permanents de l'écrivain. Sa poésie s'achève en quelque sorte dans notre âme. Et cela est vraiment
SYMBOLISTES, DKCADKNTS, VKRS-LIHRISTES 5i3
très original, étant donné surtout la natuie du français, si fortement influencé par des siècles d'art classique.
A un art si complètement novateur, il fallait aussi une métrique uouvelle. Continuant l'œuvre de Victor Hugo, Verlaine modifia la [)rosodie admise, il rétablit l'impair et usa fréquemment des vers de 5, 7, 9 et 11 syllabes; il restaura l'hiatus qu'avaient employé avec raison les anciens poètes; il usa de la césure avec une grande liberté et modifia très heureusement l'emploi de la rime. Ses successeurs poussèrent plus loin sa réforme, ils allèrent jusqu'au vers libre, désigné par eux sous le nom de vers polymorphe. La polymorphie consiste à faire des vers de mesures inégales, passant par toutes les polypodies connues et inconnues, allant d'un pied à quatorze pieds, car les novateurs ont créé le tétradécamètre. Dans ces vers la rime n'existe plus qu'à l'état de vestige plus ou moins fréquent, on en est revenu à l'assonance des poètes des Xle et XII* siècles: parfois l'assonance elle-même disparaît pour faire place aux vers blancs, de sorte que le morceau de poésie se distingue à peine de la prose harmonieuse, d'autant plus que, la régularité dans le rythme étant supprimée, l'élément musical, qui est 1 essentiel du vers, a disparu avec elle. Ou peut s'amuser à faire des laisses rythmiques, suivant les principes nouveaux, en découpant adroitement des pages de Chateaubriand ou de Zola, par exemple.
A l'heure actuelle, le symbolisme proprement dit est épuisé, la décadence est enterrée sous les décombres de ses monuments de préciosité et de névrose; le vers-librisme lutte encore. Les poètes les plus intelligents de l'heure actuelle, ceux qui s'intitulent naturistes, répudient le symbole, les fictions, les légendes et veulent retourner à la nature, à la vie, aux sentiments vrais; mais ils tiennent à employer le vers libre. Nul ne sait ce qui sortira du mouvement qu'ils ont créé. Leur tentative choque toutes les idées reçues et déconcerte toutes nos habitudes. On aurait tort cependant de proclamer a priori qu'ils font une œuvre impossible ou stérile. D'abord, la langue du vers n'est pas plus fixée définitivement que la langue de la prose; depuis le XI« siècle elle a constamment évolué et tout indique qu'elle évoluera forcément encore. Les nouveaux poètes ont d'ailleurs un idéal qui n'est pas à dédaigner; ils veulent créer une forme poétique moins mécanique, plus fiuide et plus musicale que celle des derniers parnassiens. Comme Claude Monet et les impressionnistes qui fixèrent sur leurs toiles les ondulations les plus fugitives de la lumière et du plein-air, ils veulent rendre tous les frissons, toutes les nuances des impressions
0l4 CHRKSTOMATHIE FRA.XrAISK
poétique». Ils y ont en partie réussi ; il y a certainement dans leurs vers plus de musique, plus d'harmonie que dans ceux d'autrefois ; mais très souvent le vers libre n'est qu'un groupement de mots absolument arbitraire, que l'auteur seul trouve musical. Il n'est donc pas possible de dire aujourd'hui ce qui sortira du verslibrisme ; quoi qu'il en soit, plusieurs des réformes accomplies par lui resteront acquises.
En résumé, l'immense efl'ort fait par l'école tricéphale que nous étudions n'a pas donné tous les résultats attendus ; il n'a pas été perdu cependant pour la poésie française ; les symbolistes ont rétabli le culte de l'idéalisme oublié, les décadents, malgré leurs ridicules exagérations, ont développé le sens de la nuance poétique, et les vers-libristes ont perfectionné, en l'assouplissant, l'instrument métrique de la France.
Pour étudier le mouvemeut symboliste et vers-Iibriste, très intéressaut à connaître, même dans ses exagérations et ses folies, consulter : Jules Tellier. yoa poètes (1888); Jean Moréas, Les premières armes du symbolisme (1889); Ch. Morice, La littérature de tout à l'heure (1889); G. Vaaor, L'art symbolique (1889) ; Jules Lemaître, Les contemporains (1889) ; Maurice Spronck, Les artistes littéraires (1889); Ferdinand Brunetière, Nouvelles questions de critique (1890); L'évolution de la poésie lyrique au XIX» siècle (1893); Mathias Morhardt, Les symboliques, Nouvelle revue, 15 février 1892; Robert de Souza, Le rythme poétique (1892); Gustave Kahn, Préface des premiers poèmes (1897); Adolphe Boschot, La crise poétique (1897); E. Vigié-Lecoq, La poésie contemporaine (1897); Henry Bérenger, Revue des Revues, 1er juin 1897; René Doumic, La question du vers libre. Revue des deux mondes, 15 juillet 1897; Jules Guilliaume. Le vers français et les prosodies modernes (1898) ; Rémy de Gourmont. Le livre des Masques; Van Bever et Paul Léautaud, Poètes d'aujourd'hui (1880-1900); J. Beaujon, L'école symboliste (1900); Adolphe Boschot. Réforme de la prosodie, Revue de Paris, 15 août 1901. Consulter aussi les collections suivantes, organes des Jeunes : La Revue blanche, L'Ermitage, Le Mercure de France,
Ni à Metz en 1844, mort à Paris en 1S96.
La tyrannie des classifications à la mode est souvent étrange : Paul Verlaine passe généralement pour avoir créé le symbolisme et cependant il n'a que très rarement employé le symbole dans ses œuvres. Une hirondelle ne fait pas le printemps ; deux ou trois pièces de sens hermi'tique ou abscons ne sauraient faire un poète symboliste. En réalité, Paul Verlaine est un lyrique décadent qui a chanté son âme sans s'inquiéter de synthèse poétique et bien loin des rêves de la fiction et de la légende. Sa vie, qui nous fait comprendre ses œuvres, fut
PAUL VERLAINB 515
celle d'un bohème détraqué, à la fois sensuel et mystique. Après avoir terminé ses études dans un lycée, il fréquenta quelque temps le Parnasse auquel le rattachent ses premiers vers. Il se maria en 1870 à la sœur du compositeur de Sivry et les vers qu'il écrivit alors nous le montrent comme le plus exquis des fiancés. Mais la Commune arrive; le poète, grâce à 'Raoul Rigault, est nommé secrétaire de la presse; les mauvais jours vont commencer pour lui. Pour éviter une condamnation après la chute de la Commune, il s'enfuit en Belgique avec son jeune ami Arthur Rimbaud, et là il commence à descendre les cercles effrayants du vice et de la misère. Sa mère et sa femme, par un dévouement admirable, le ramènent un moment au bien, mais ses passions mauvaises le ressaisissent. Un jour, dans un accès de colère féroce, il essaye de tuer Arthur Rimbaud ; il est condamné à la prison. Quand il en sort, il n'est plus le même; il se repent de ses fautes, il a honte de ses vices ; il revient aux croyances religieuses de son enfance. Il est sauvé sans doute ? Non, le vice le tient et, désormais, il vivra ballotté entre la croyance la plus ingénue et la débauche la plus vulgaire. Dans ses dernières années, malade, usé, avili, il passe sa vie dans un café hanté par les bohèmes ou dans la salle d'un hôpital. Son existence fait songer à celle de Villon. Paul Verlaine ressemble lui-même au poète du XV» siècle, mais il en diffère par un point : s'attendant à être pendu, ViUon fait un retour sur luimême et demande à ses «frères humains» de prier Dieu pour lui; Verlaine, avant de mourir, prépare un volume posthume de bases invectives, dont le fiel aigri coulera sur presque tous ceux qu'il a connus. Ce fut en somme un pauvre hère, mai? littérairement il eut du génie, comme Musset et comme Heine auxquels il ressemble par plus d'un trait. Avec une âme de primitif pleine de naïveté et de rudesse, il avait une sensibilité exquise et raffinée. Cette nature contrastée lui a permis d'exprimer des impressions poétiques que personne avant lui n'avait éprouvées. Dans son œuvre étrange, il a dit avec une sincérité sans égale, ses nobles aspirations, ses chutes, ses repentirs, mettant à nu son âme, étalant ses vices, montrant même ses pires laideurs. Une partie de ses vers est illisible ; mais ce qu'on en peut lire est exquis. Il manquait à la poésie française d'être suggestive et pénétrante, comme la musique, Verlaine a réalisé ce progrès. De ses vers se dégage un flot subtil de douce harmonie, qui circule autour de l'âme, l'enveloppe la pénètre et l'enivre d'une caresse, douce comme celle d'une main aimée.
Chanson d'automne ^
Les sanglots longs Des violoas
' Extrait des Poèmes saturniens (1866). Quand il composa ce recueil, le poète était encore un disciple de Leconte de Lisle, mais déjà, bous le parnassien perçait le lyrique décadent, comme on peut le voir dans cette pièce si touchante et si musicale.
oit» CHRESTOMATHrc FRANÇAISE
De l'automne Blessent mon cœur D'une langueur
Monotone.
Tout suffocant Et blême, quand
Sonne l'heure, Je me souviens Des jours anciens
Et je pleure ; Et je m'en vais Au vent mauvais
Qui m'emporte Deçà, delà, Pareil à la
Feuille morte.
Crépuscule du soir mystique *.
Le Souvenir avec le Crépuscule Rougeoie et tremble à l'ardent horizon De l'Espérance en flamme qui recule Et s'agrandit ainsi qu'une cloison Mystérieuse où mainte floraison
— Dahlia, lys, tulipe et renoncule — S'élance autour d'un treillis, et circule Parmi la maladive exhalaison
De parfums lourds et chauds, dont le poison
— Dahlia, lys, tulipe et renoncule — Noyant mes sens, mon âme et ma raison, Mêle dans une immense pâmoison
Le Souvenir avec le Crépuscule.
Consolatrice 2.
J'allais par des chemins perfides.
Douloureusement incertain Vos chères mains furent mes guides.
' Extrait des Poèmes saturniens . C'est une des rares pièces où Verlaine a fait du symbolisme. Le sens de ces vers est un peu difficile à trouver; en re vanche, l'harmonie en est délicieuse. L'imprécision même de cette rêverie mys tique rend parfaitement le charme troublant du crépuscule.
» Extrait de La Bonne CAorwon (1870). — Ces vers, sans titre dans le recueil, furent inspirés par la femme du poète. C'était avant la chute où sombra sa di gnité et sa joie.
PAUI. VKRI.AINE 517
Si pâle à l'horizon lointain Luisait un faible espoir d'aurore ; Votre regard fut le matin.
Nul bruit, sinon son pas sonore,
N'encourageait le voyageur ;
Votre voix me dit : « Marche encore ! »
Mon cœiu" craintif, mon sombre co'ur Pleurait, seul, sur la triste voie; L'amour, délicieux vainqueur,
Nous a réunis dans la joie.
n pleure dans mon cœur*.
Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville, Quelle est cette langueur Qui pénètre mon cœur?
0 bruit doux de la pluie Par terre et sur les toits!
Pour un cœur qui s'ennuie 0 le chant de la pluie !
Il pleure sans raison Dans ce cœur qui s'écœure.
Quoi! nulle trahison?
Ce deuil est sans raison.
C'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi.
Sans amour et sans haine.
Mon cœur a tant de peine !
Les faux beaux jours ^.
Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme, Et les voici vibrer aux cuivres du couchant.
* Extrait de» Romances sans paroles (1874). — Le malheur définitif n'a pas encore frappé le poète et pourtant il le sent venir, il a le pressentiment de sa profonde misère morale.
* Extrait de Sagesse (1880). Les années noires sont venues, le poète a été durement châtié ; il s'est repenti, il a prié Dieu, mais il a peur de retourner à 8es vices; la douleur, la foi et le repentir vont chanter un moment dans son âme.
Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ : Une tentation des pires. Fuis l'infâme.
Ils ont lui tout le jour en longs grêlons de flamme, Battant toute vendange aux collines, couchant Toute moisson de la vallée, et ravageant Le ciel tout bleu, le ciel chanteur qui te réclame.
Oh ! pâlis, et va-t-en, lente et joignant les mains. Si ces hiers allaient manger nos beaux demains î Si la vieille folie était encore en route ?
Ces souvenirs, va-t-il falloir les reluer ? Un assaut furieux, le suprême, sans doute 1 Oh I va prier contre l'orage, va prier.
Ecoutez la chanson... *
Ecoutez la chanson bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire.
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d'eau sur de la mousse !
La voix vous fut connue (et chère !) Mais à présent elle est voilée Comme une veuve désolée, Pourtant comme elle encore fière,
Et dans les longs plis de son voile Qui palpite aux brises d'automne, Caclie et montre au cœur qui s'étonne La vérité comme une étoile.
Elle dit, la voix reconnue.
Que la bonté c'est noire vie, Que de la haine et de l'envie Rien ne reste, la mort venue.
Elle parle aussi de la gloire D'être simple sans plus attendre,
' Extrait de Sagesse. — Cette pièce, «i louchante comme sentiment, est un remarquable morceau de poésie tout.; r n rimes féminines. Verlaine a tiré de merveilleux t-lTets de cette forme de vers.
Et de noces d'or et du tendre Bonhenr d'une paix sans victoire.
Accneillez la voix qui persiste Dans son naïf épithalame.
Allez, rien n'est meilleur à l'âme Que de faire une âme moins triste !
Elle est en peine et de passage L'âme qui souffre sans colère, Et comme sa morale est claire 1...
Ecoutez la chanson bien sage.
Les mains <.
Les chères mains qui furent miennes, Toutes petites, toutes belles, Après ces méprises mortelles El toutes ces choses païennes,
Après les rades et les grèves, Et les pays et les provinces.
Royales mieux qu'au temps des princes Les chères mains m'ouvrent les rêves.
Mains en songe, mains sur mon âme, Sais-je, moi, ce que vous daignâtes, Parmi ces rumeurs scélérates.
Dire à cette âme qui se pâme ?
Ment-elle, ma vision chaste D'affinité spirituelle.
De complicité maternelle, D'affection étroite et vaste ?
Remords si cher, peine très bonne, Rêves bénits, mains consacrées, 0 ces mains, ses mains vénérées.
Faites le geste qui pardonne \
' Extrait de Sagesse. Sous cette forme symbolique, le poète chante ici l'affecion perdue de sa femme, dont il voudrait obtenir le pardoa.
otO CHRESTOMATHIE FRANÇAISE
Aux pieds du Christ*.
0 mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour
Et la blessure est encore vibrante,
0 mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour.
0 mon Dieu, votre crainte m'a frappé Et la brûlure est encor là qui tonne, 0 mon Dieu, votre crainte m'a frappé.
0 mon Dieu, j'ai connu que tout est vil Et votre gloire en moi s'est installée, 0 mon Dieu, j'ai connu que tout est vil.
Noyez mon âme aux tlols de votre Vin, Fondez ma vie au Pain de votre table, Noyez mon âme aux flots de votre Vin.
Voici mon sang que je n'ai pas versé, Voici ma chair indigne de soufl'rance, Voici mon sang que je n'ai pas versé.
Voici mon front qui n'a pu que rougir, Pour l'escabeau de vos pieds adorables.
Voici mon front qui n'a pu que rougir.
Voici mes mains qui n'ont pas travaillé. Pour les charbons ardents et l'encens rare, Voici mes mains qui n'ont pas travaillé.
Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain, Pour palpiter aux ronces du Calvaire, Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain.
Voici mes pieds, frivoles voyageurs, Pour accourir au cri de votre grâce, Voici mes pieds, frivoles voyageurs.
Voici ma voix, bruit maussade et menteur.
Pour les reproches de la Pénitence,
Voici ma voix, bruit maussade et menteur.
• Extrait de Sagesse. — Le malheureux poète est tombé terrassé par le repentir, mais le Consolateur suprême lui est apparu et de son cœur blessé s'échappent, haletantes comme des sanglots, ces litanies douloureusos La pièce n'a pas de titre dans le recueil.
Voici mes yeux, luminaires d'erreur, Pour être éteints aux pleurs de la prière, Voici mes yeux, luminaires d'erreur.
Hélas 1 Vous, Dieu d'offrande et de pardon, Quel est le puits de mon ingratitude, Hélas ! Vous, Dieu d'offrande et de pardon,
Dieu de terreur et Dieu de sainteté, Hélas ! ce noir abîme de mon crime, Dieu de terreur et Dieu de sainteté.
Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, Toutes mes peurs, toutes mes ignorances. Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,
Vous connaissez tout cela, tout cela, Et que je suis plus pauvre que personne, Vous connaissez tout cela, tout cela.
Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne.
Dialog'ue mystique'.
Seigneur, j'ai peur, mon âme en moi tressaille toute, .le vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment? Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant, 0 Justice que la vertu des bons redoute ?
Oui, comment ? Car voici que s'ébranle la voûte
Où mon cœur creusait son ensevelissement
Et que je sens fluer à moi le firmament
Et je vous dis : De vous à moi quelle est la route ?
Tendez-moi votre main, que je puisse lever Cette chair accroupie et cet esprit malade. Mais recevoir jamais la céleste accolade,
Est-ce possible ? Un jour, pouvoir la retrouver Dans votre sein, sur votre cœur (|ui fut le nôtre, La place où reposa la tête de l'apôtre ?
» Ces vers, sans titre daus le recueil, sout aussi extraits de Sagesse. Ils sont d'une sincérité et d'une élévation rares. — Jules Lemaître, analysant les sentiments mystiques qui sont exprimés dans Sagesse, fait remarquer que Verlaine est le seul poète vraiment catholique de la France.
322 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE
— Certes, si ta le veux mériter, mon fils, oui, Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise De ton cœur vers les bras ouverts de mon Eglise Comme la guêpe vole au lis épanoui.
Approche-toi de mon oreille. Epanches-y L'humiliation d'une brave franchise.
Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi.
Puis franchement et simplement viens à ma table. Et je t'y bénirai d'un repas délectable Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté.
Et tu boiras le Vin de la vigne immuable Dont la force^ dont la douceur, dont la bonté Feront germer ton sang à l'immortalité.
Puis, va l Garde une foi modeste en ce mystère D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison, Et surtout reviens très souvent dans ma maison, Pour y participer au Via qui désaltère,
Au Pain sans qui la vie est une trahison. Pour y prier mon Père et supplier ma Mère Qu'il te soit accordé dans l'exil de la terre. D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison,
D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence, D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence, Enfin, de devenir un peu semblable à moi.
Qui fus, durant les jours d'Hérode et de Pilate,
Et de Judas et de Pierre, pareil à toi
Pour souffrir et mourir d'une mort scélérate 1
Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs
Si doux qu'ils sont encor d'ineffables délices.
Je te ferai goûter sur terre mes prémices,
La paix du cœur, l'amour d'être pauvre, et me» soirs
PAUL VERLAINB 523
Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs Et croit boire, suivant ma promesse, au Galice Eternel, et qu'au ciel pieux la lune glisse, Et que sonnent les angélus roses et noirs,
En attendant l'assomption dans ma lumière, L'éveil sans fin dans ma charité coutumière, La musique de mes louanges à jamais.
Et l'extase perpétuelle et la science.
Et d'être en moi parmi l'aimable irradiance
De tes souffrances, enfin miennes, que j'aimais l
— Ah ! Seigneur, qu'ai-je ? Hélas I me voici tout en larmes
D'une joie extraordinaire : votre voix
Me fait comme du bien et du mal à la fois,
Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.
Je ris, je pleure, et c'est comme un appel aux armes D'un clairon pour des champs de bataille où je vois Des anges bleus et blancs portés sur des pavois, Et ce clairon m'enlève en de fières alarmes,
J'ai l'extase et j'ai la terreur d'élre choisi.
Je suis indigne, mais je sais votre clémence.
Ah ! quel effort, mais quelle ardeur 1 Et me voici
Plein d'une humble prière, encor qu'un trouble immense Brouille l'espoir que votre voix me révéla, Et j'aspire en tremblant.
— Pauvre âme, c'est cela 1
Art poétique K
De la musique avant loule chose, Et pour cela préfère l'Impair Plus vague et plus soluble dans l'air, Sans rien on lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n'ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise :
' Extrait de Jadi$ et naguère (1884). Verlaine n'a formulé qu'assez tard ces préceptes qui sont devenus la poétique de la nouvelle école. Longtemps il ignora lui-même la révolution qu'il avait opérée.
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Rien de plus cher que la chanson grise Où l'Indécis au Précis se joint.
C'est des beaux yeux derrière des voiles, C'est le grand jour tremblant de midi, C'est, par un ciel d'automne attiédi, Le bleu fouillis des claires étoiles !
Car nous voulons la Nuance eiicor, Pas la Couleur^ rien que la nuance 1 Oh ! la nuance seule fiance Le rêve au rêve et la flûte au cor !
Fuis du plus loin la Pointe assassine, L'Esprit cruel et le rire impur, Qui font pleurer les yeux de l'Azur, Et tout cet ail de basse cuisine !
Prends l'éloquence et tords-lui son cou 1 Tu feras bien, en train d'énergie.
De rendre un peu la Rime assagie, Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où ?
0 qui dira les torts de la Rime !
Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d'un sou Qui sonne creux et faux sous la lime ?
De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée.
Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres cieux à d'autres amours.
Que ton vers soit la bonne aventure Eparse au vent crispé du matin Qui va fleurant la menthe et le thym... Et tout le reste est littérature.
L'ami perdu *.
Cette adoption de toi ponr mon enfant Puisque l'on m'avait volé mon fils réel,
* Extrait de : Amour (1888). — Dans cette pièce, Verlaine fait allnsion à Artliiir Rimbaud et à l'amitié maladive qni fnt l'une des causes de sa chute. Nous la donnons surtout parce qu'elle est un curieux spécimen de vers impairs, un des rythmes préférés du poêle.
Elle n'était pas dans les conseils du ciel, Je me le suis dit en pleurant bien souvent ;
Je me le suis dit toujours devant ta tombe Noire de fusains, blanche de marguerites, Elle fut sans doute un de ces démérites Cause de ces maux où voici que je tombe.
Ce fut, je le crains, un faux raisonnement. A bien réfléchir, je n'avais pas le droit, Pour me consoler dans mon chemin étroit De te choisir, même ô si naïvement.
Même, ô pour ce plan d'humble vertu cachée : Quelques champs autoiu* d'une maison sans faste Que connaît le pauvre, et sur un bonheur chaste La grâce de Dieu complaisamment penchée !
Fallait te laisser pauvre et gai dans ton nid, Ne pas te mêler à mes jeux orageux.
Et souffrir l'exil en proscrit courageux. L'exil loin du fils né d'un amour bénit.
Il me reviendrait, le fils des justes noces, A l'époque d'être au moment d'être homme. Quand il comprendrait, quand il sentirait comme Son père endura de sottises féroces !
Cette adoption fut le fruit défendu; J'aurais dû passer dans l'odeur et le frais De l'arbre et du fruit sans m'arrêter auprès. Le ciel m'a puni... J'aurais dû, j'aurais dû !
Œuvres à lire de Paul Verlaine (Vanier, éditeur, Paris) : Poèmes saturniens (1866); La bonne chanson (1870); Romances sans paroles (1874); Sagesse (1880) ; Amour (1888) ; Bonheur (1891). — Critiques à consulter : Jules Tellier, -Vo» poètes (1888) ; Byva-ack, TJn Hollandais à Paris en i891 ; A. Symons, National Review (juin 1892); Jules Lemaitre, Les Contemporains (1895); Ch« Morice, Paul Verlaine, l'homme et l'œuvre (1896) ; Gaspard Vallette, Semaine littéraire de Genève, 18 janvier 1896; Feruand Gregh, Revue de Paris, 1»' février 1896; Paterne Barrichon, Revue Blanche, 15 février 1896; Gaston Deschamps, La vie et les livres (1896); Emile Verhœren, Revue Blanche, T. XII (1897); Victor Charboonel, Les mystiques dans la littérature présente (1898).
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