‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 107 sur 151 · STÉPHANE MALLARMÉ · texte numérisé non relu

STÉPHANE MALLARMÉ

Ni à Paris en Ï84S, mort à Valvins en 1808.

Quand Verlaine mourut, les Jeunes, qui ont la prétention de former le ro?(f-Pari5 esthétique, proclamèrent Stéphane Mallarmt'j3?-mee des poètes. Voilà un prince qui ne régnera jamais au paj's de la Clarté, et parmi les féaux sujets, rangés sous sa bannière symboliste, il y en a bien peu certainement qui peuvent se vanter de le comprendre. Cet écrivain éminemment abscons est l'homme des symboles ; la réalité sensible n'est pour lui qu'une série de signes extérieurs qu'il transpose dans son art avec une inlassable patience. Platonicien convaincu, il pense que la nature est une création de notre esprit. Partant de cette idée, la fonction de la poésie lui paraît être de créer une vie supérieure de rêve, accessible aux seules âmes éprises d'idéal et capables de l'effort nécessaire. Quand Mallarmé écrit, il poursuit son rêve intérieur dont il note les phases en de vagues traductions sans liaisons logiques ; nous sommes censés suivre en nous ce qui se passe en son àme. Au-dessus de la réalité vulgaire, le prince des poètes crée une autre réalité meilleure ; malheureusement sa langue est d'une telle obscurité que la céphalalgie nous gagne à vouloir saisir le sens de cette suprême réalité incohérente. Les critiques de la jeuneécole louent vivement le poète de cette herméticité et s'extasient devant ses rébus symbolistes. D'après eux, pour être vraiment belle, la poésie ne doit être ouverte qu'à quelques initiés qui recréent en eux les émotions à demi exprimées du poète. Quelquefois celui-ci se plaît à donner plusieurs sens superposés à ses vers, de sorte qu'on n'est même pas sûr d'arriver à atteindre la vraie création symboliste ; qu'importe? Pourquoi attacher tant d'importance à l'élément intellectuel de la poésie ; il suffit que ceUe-ci soit une pure musique, qu'elle suggère de vagues émotions, même sans rien exprimer du tout. Ces choses-là ont été gravement écrites par des gens qui ne sont pas les premiers venus... G Boileau, éminent apôtre de la Raison, qu'eût pensé votre grande âme î...

Apparition ^

La luae s'attristait. Des séraphins en pleurs Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs Vaporeuses, tiraient de mourantes violes De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles.

« Ce» vers et les suivants sont extraits du recueil intitulé Vers et prose, morceaux choisis (1803). — Avant d'être le prince des poètes sybillins, Mallarmé fut un parnassien remarquable. On pourra voir dans cette pièce vraiment ex- ({uise quelle perte fit la littérature française le jour oii il eut la malencontreuse idée de créer pour nous une réalité supérieure, au lieu de continuer à écrire des vers délicats et compréhensibles.

STÉPHANK MALLARMÉ S27

— C'était le jour béni de ton premier baiser. Ma songerie aimant à me martyriser S'enivrait savamment du parfum de tristesse Que même sans regret et sans déboire laisse La cueillaison d'un Rêve an cœur qui l'a cueilli. J'errais donc, l'œil rivé sur le pavé vieilli, Quand, avec du soleil aux cheveux, dans la rue Et dans le soir, tu m'es en riant apparue. Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté Qui jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gâté Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.

Les fenêtres.

Las du triste hôpital et de l'encens fétide Qui monte en la blancheur banale des rideaux Vers le grand crucifix ennujé du mur vide, Le moribond, parfois, redresse son vieux dos.

Se traîne et va, moins pour chauffer sa pourriture Que pour voir du soleil sur les pierres, coller Les poils blancs et les os de sa maigre figure .\ux fenêtres qu'un beau rayon clair veut htàler,

Et sa bouche, fiévreuse et d'azur bleu vorace, Telle, jeune, elle alla respirer son trésor, Une peau virginale et de jadis! encrasse D'un long baiser amer les tièdes carreaux d'or.

Ivre, il vit, oubliant l'horreur des saintes huiles, Les tisanes, l'horloge et le lit infligé, La toux; et quand le soir saigne parmi les tuiles, Son œil, à l'horizon de lumière gorgé,

Voit des galères d'or, belles comme des cygnes, Sur un fleuve de pourpre et de parfums dormir En berçant l'éclair fauve et riche de leurs lignes Dans un grand nonchaloir chargé de souvenir l

Ainsi, pris du dégoût de l'homme à l'âme dure Vautré dans le bonheur, où ses seuls appétits Mangent, et qui s'entête à chercher cette ordure Pour l'offrir à la femme allaitant ses petits,

CHRESTOMATHIE FRANOAISE

Je fuis et je m'accroche à toutes les croisées D'où l'on tourne le dos à la vie, et, béni, Dans leur verre, lavé d'éternelles rosées, Que dore la main chaste de l'Infini,

Je me mire et me vois ange ! et je meurs, et j'aime

— Que la vitre soit l'art, soit la mysticité — A renaître, portant mon rêve en diadème. Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !

Mais, hélas ! Ici-bas est maître : sa hantise Vient m'écœiirer parfois jusqu'en cet abri sûr, Et le vomissement impur de la Bêtise Me force à me boucher le nez devant l'azur.

Est-il moyen, ô Moi qui connais l'amertume. D'enfoncer le cristal par le monstre insulté, Et de m'enfuir, avec mes deux ailes sans plume

— Au risque de tomber pendant l'éternité?

L'Azur 1.

De l'éternel Azur la sereine ironie Accable, belle indolemment comme les fleurs. Le poète impuissant qui maudit son génie A travers un désert stérile de Douleurs.

Fuyant, les yeux fermés, je la sens qui regarde Avec l'intensité d'un remords atterrant Mon âme vide. Où fuir? et quelle nuit hagarde Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant?

Brouillards, montez, versez vos cendres monotones Avec de longs haillons de brume dans les deux Que noiera le marais livide des automnes El bâtissez un grand plafond silencieux 1

Et toi, sors des étangs léthéens et ramasse

En t'en venant la vase et les pâles roseaux,

Cher Ennui, pour boucher d'une main jamais lasse

Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.

Encor ! que sans répit les tristes cheminées Fument, et que de suie une errante prison

• Cette pièce étrange peut donner une idée de la seconde manière de l'auteur.

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