HENRI DE REGNIER
Né à Honfleur en 1864.
C'est l'écrivain le plus remarquable de l'école symboliste. Et d'abord il possède la première qualité du poète : il est inspiré. Ce n'est pas pour cacher les pauvretés de son àme ou par simple snobisme qu'il use du symbole ; cette manière de concevoir les thèmes poétiques est chez lui en quelque sorte fonctionnelle : il voit ainsi la nature, la vie et le monde de la pensée. Son second mérite est d'être clair. Les créations de son esprit ont souvent l'imprécis du rêve ; elles flottent devant nos yeux comme un beau nuage changeant où notre regard perçoit de caressants et fugitifs mirages, mais sa forme est nette, précise, compréhensive dans sa riche complexité poétique. C'est chez lui surtout que se produit, par suggestion symboliste, cette collaboration du poète et du lecteur, dont nous avons parlé plus haut et qui nous semble si heureuse. A la fois très noble et très délicat, Henri de Régnier connaît les musiques berceuses qui charment l'âme, les fleurs de songe dont le parfum endort le noir souci, les visions de pénombre mystérieuse, si douces à celui qui pense au delà. Et sa poésie n'est jamais banale. C'est une gerbe de fleurs rares et délicates, aux parfums pénétrants, un écrin de perles précieuses aux doux reflets.
Sonnets*.
J'avais marché longtemps, et dans la nuit venue, Je sentais défaillir mes rêves du matin ; Ne ni'as-tu pas mené vers le Palais lointain Dont l'enchantement dort au fond de l'avenue,
Sous la lune qui veille unique et singulière Sur l'assoupissement des jardins d'autrefois Où se dressent, avec des clochettes aux toits, Dans les massifs fleuris, pagodes et volière?
» Extrait des Sites (1887).
HBNRI DE RÉCNIER 531
Les beaux oiseaux pourprés dorment sur leurs perchoirs, Les poissons d'or font ombre au fond des réservoirs, Et les jets d'eau baissés expirent en murmures ;
Ton pas est un frisson de robe sur les mousses,
Et tu m'as pris les mains entre tes deux mains douces
Qui savent le secret des secrètes serrures.
Nous irons vers la vigne éternelle et féconde En grappes, pour y vendanger le Vin d'oubli ; Le soir n'a plus de pourpre et l'aurore a pâli, Et la promesse ment aux lèvres du Vieux Monde ;
Nous irons vers la rive où triomphe un décor D'étangs muets et de sites en somnolence, Où vers une mer morte un fleuve de silence Bifurque son delta parmi les sables d'or ;
Toi, la Vivante 1 et la diseuse de paroles.
Tu voulus m'enchaîner aux nœuds des vignes folles.
J'ai brisé le lien de fleurs du bracelet.
Hors le tien, tout amour, ô Mort, est dérisoire
Pour qui sait le pays mystique et violet
Où se dresse vers l'autre azur la Tour d'Ivoire.
En allant vers la ville'...
En allant vers la Ville où l'on chante aux terrasses
Sous les arbres en fleurs comme des bouquets de fiancées,
En allant vers la ville où le pavé des places
Vibre au soir rose et bleu d'un silence de danses lassées.
Nous avons rencontré les filles de la plaine
Qui s'en venaient à la fontaine.
Qui s'en venaient à perdre haleine,
Et nous avons passé.
La douceur des ciels clairs vivait en leurs yeux tristes,
Les oiseaux du matin chantaient en leurs voix douces,
Oli 1 si douces avec leurs yeux de bonne roule
Et si tendres avec leurs voix de colombes indicatrices !
Elles s'assirent pour nous voir, tristes et sages,
lueurs mains jointes semblaient garder leurs cœurs en cage.
' Extrait des Poèmes anciens et romanesques (1890) .
332 CHRESTOMATHIE FRANÇAISB
Les ballerines ont croisé nos chemins
Et nous ayons suivi leurs fards, leurs rires, leurs tambourins
Pour les perdre un soir d'ombre au détour du chemin...
Nous allons vers la Ville où l'on chanle aux terrasses
Sous les arbres en fleurs chercher les Fiancées,
0 cloches d'allégresse au silence des places,
r^es cloches tremblent comme des fleurs balancées l
Nos espoirs entreront par les portes ouvertes
En vols de papillons légers aux vastes ailes,
Avec les hirondelles
Qui s'en viennent inertes,
Lasses d'avoir passé et repassé les mers.
Et vers les angles noirs et sur les pavés clairs
Nos espoirs volèteront en ombres joyeuses
Gomme des pétales de fleurs merveilleuses
Que pleut le soir d'avril aux tresses des fileuses.
Les Pèlerins ^.
Là-bas, en le recul profond du crépuscule, La Ville est violette de brume, décor De mystère, de silence et de crépuscule, Evanoui parmi de l'ombre en un peu d'or, Qui s'efface aux dômes de cendre et d'hyacinthe. Et la Ville en le soir est grave et presque sainte. Très doux et leurs pieds nus sur les chemins déserts, Très lents et leurs pieds nus aux cailloux meurtriers. Les pèlerins vont deux à deux appariés Comme les hâleurs noirs le long des fleuves clairs. Leur dextre est prompte aux hauts saints qui font fleurir Aux cœurs bons le désir de partir avec eux Vers quelque sépulcre en la marche d'un Ophyr Et vers le carrefour où siège le Lépreux Qui tend sa main de plaie à l'étranger qui passe. Ils n'ont ni bourdon, ni coquille, ni sandale; Ils ignorent le lieu, le pays et la place Et partent sans levier pour disjoindre la dalle Et pour guides, hélas l ni l'Ange, ni l'Etoile. En la foi seule, ayant pleuré les agonies, La mort du songe et les tristesses infinies, Qu'il est beau de marcher ainsi sous les étoiles 1 > Extrait des Poèmes anciens et romanesques.
HENRI DE HÉGNIER 533
Les faces <.
Des faces graves sont au fond de nos Espoirs...
Graves sous l'or qui les couronne
De fleurons de flamme et de jaspes noirs,
Et leur regard évoque un songe où des mains donnent
La main aux mains sûres et bonnes
De celui qui les va guider, le bel Espoir,
Vers nous, pour qu'en nos soirs
Rayonnent
Les douces faces à jamais sur nos Espoirs.
Des faces tristes sont au fond de notre joie...
Pour de guirlandes que s'ornent les cyprès.
Leur ombre est-elle moins triste sur les prés ?
Si longtemps que le crépuscule atermoie,
Ne faut-il pas qu'il choie ?
La Chimère qui grimpe de ses griffes aux fleurs des soie^-
Retombe des plis déchirés,
Le sourire s'aggrave de soins invétérés
Et toute douleur larmoie
Aux faces, hélas, de notre joie.
Des faces pâles sont au fond de nos passés...
Dans l'ombre
Où s'annulent des opales dépéries,
Où s'éteignent des rubis lassés ;
Des songes pâles errent par la forêt de nos passés
Et pleurent aux sources taries
Qui ne mireraient plus leurs faces effacées,
Et les soirs aveugles aux pierreries
Ne savent plus ou ont passé
Les faces pâles de nos passés.
Des faces mortes sont au fond de nos silences...
De grandes ailes ont plané sur les eaux.
Le marbre et le basalte et l'ombre et le silence
Erigent, dans la Nuit, des tombeaux
Où la face sculptée au fronton du silence
Eternise sa vigilance
Extrait de Tel qu'en songe (1892).
334 CHRKSTOMATHIE FRANÇAISE
A revoir sa durée aux taciturnes eaux .
Quels beaux Espoirs dorment au fond de nos silences
Près des Passés assis an seuil de leurs tombeaux 1
Les autres ^ Je songe aux autres...
Qu'est-il advenu de leurs soirs, là-bas, dans l'ombre, là-bas
Qu'est-il advenu de leurs pas ?
De sa face hautaine où de son âme haute,
De l'orgueil d'un ou du rire d'un autre?
Où les ont menés le malheur ou la faute ?
Qu'est-il advenu d'eux, dans leurs soirs, là-bas,
De leur douleur, de leur tristesse, de la vôtre,
Vous l'un de ceux-là et vous l'autre,
Qu'est-il advenu de vos pas?
J'entends des flèches dans le vent
Et des larmes dans le silence,
Qu'est-il de vos destins dans les couchers en sang ?
Au fond des mornes ciels de cendres et de vent.
Votre face s'est-elle vue à la fontaine.
Eaux sans jouvence,
Où l'on s'apparaît à soi-même.
On heurte là-bas à des portes
Et j'entends qu'on mendie au coin des carrefours;
Mon soir est inquiet de vos jours ;
J'entends des voix basses et des voix fortes,
Celle qui prie et qui gourmande, et tour à tour,
Comme vivantes et comme mortes
Au fond des jours.
A-t-il trouvé la clef, a-t-il ouvert la porte?
Joie ou Douleur, qui fut l'hôtesse?
S'il est advenu de leurs soirs
Ce qui advint de leurs espoirs...
Que la Nuit vienne sur nos soirs!
Refrain *.
Douces pensées !
Comme la mer chantait, ce soir-là, sur la grève Le refrain éternel des heures brèves?
Douces pensées,
• Extrait de Tel qu'en songe.
' Extrait de : Les Jeux rustiques et divins (1897).