‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 110 sur 151 · HENRI DE RÉGNIER · texte numérisé non relu

HENRI DE RÉGNIER

Pareilles à des algues enlacées, Algue d'argent souple et bleui, Algue d'or que le flot verdit, Double serpent du caducée, Thyrse d'oubli, Joie éparse, douleurs passées En mes pensées.

Celle-là qui sourit est venue.

Sur sa barque de fleurs qui penche,

Des jours lointains de mon enfance;

Je l'ai connue

Assise jadis à la porte

De la vieille maison ouverte sur la mer;

Elle m'apporte

Son rire clair...

Le flot roule parmi les algues,

Des conques d'émail et de nacre ;

On y entend toute sa vie,

On y écoute son passé vivant,

Ecume, marée et vent,

Sa joie et sa mélancolie.

Te voici donc, ô songeuse 1

Qui t'accoudes en robe pâle ;

Ta barque pleure.

Lentement, sur la mer étale,

De tous ses avirons qui s'égouttent dans l'ean;

Je t'entendais jadis du fond des soirs d'ennui

Gémir avec le câble et la mâture

Et les grands et calmes oiseaux

Dont l'aile frôle le silence;

Je t'entends au fond des soirs d'ennui

Pleurer dans l'ombre ou l'Heure a fui.

Avec les ailes du Silence.

Douces pensées,

Murmure du flot sur la grève,

Remous du sable, frissons d'aile,

Pas lointains et voix lointaines.

Arabesques d'algues enlacées,

Sang terrestre qui, de veine en veine.

Coule au granit et le fait chair.

o36 CHRESTÛMATHIE FRANÇAISE

Douces pensées,

Furtives et vaines

Qui chantez de nous dans les choses.

Bercez en moi les conques closes,

Où s'endorment mes heures passées ;

Douces pensées 1

Le roseau*.

Un petit roseau m'a suffi Pour faire frémir l'herbe haute,

Et tout le pré,

Et les doux saules.

Et le ruisseau qui chante aussi ; Un petit roseau m'a suffi A faire chanter la forêt.

Ceux qui passent l'ont entendu, Au fond du soir, dans leurs pensées.

Dans le silence ou dans le vent,

Clair ou perdu,

Proche ou lointain...

Ceux qui passent en leurs pensées En écoutant au fond d'eux-mêmes.

L'entendront encore et l'entendent

Toujours qui chante.

Il m'a suffi De ce petit roseau cueilli, A la fontaine où vint l'Amour

Mirer un jour

Sa face grave

Et qui pleurait, Pour faire pleurer ceux qui passent Et trembler l'herbe et frémir l'eau; Et j'ai, du souffle d'un roseau, Fait chanter toute la forêt.

Œuvres à lire de Henri de Régnier (Librairie du Mercure de France, Paris); Les lendemains (1886); Apaisemenl (1886) ; Sites (1887) ; Episodes (IS&S); Poèmes anciens et romanesques (1890); Tel qu'en songe (1892); Aréthtise (1805); Les jeux rustiques et divins (1897); Les médailles d'argile (1900); La sandale ailée (1906). — Critiques à consulter : Ch. Morice, La littérature de tout à l'heure; Gaston Deschamps, La vie et les livres (18'JGi, et Le Temps, 14 mars 1897; F. Brunetière, L'évolution de la poésie lyrique; Edouard Rod, Le Gaulois, 28 mai 1897; G. Pellissler, Le mouvement littéraire contemporain (1901).

1 Extrait des Jeux rustiques et divins (1897). — On remarquera quelle harmonie il y a dans ces vers, écrits cependant contre toutes les règles prosodiques traditionnelles.

GUSTAVK KAHN

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