GUSTAVE KAHN
Né en 1859.
Ce poète passe généralement pour l'inventeur du vers libre. Dans l'école symboliste, il a donc une remarquable originalité, puisqu'il a trouvé ou réalisé, après Verlaine, une nouvelle forme prosodique. Des critiques pointilleux, prétendent, il est vrai, qu'il y a mille manières de faire d'exécrables vers et que Gustave Kahn les connaît toutes. Ce jugement est très injuste ; quand l'auteur abandonne le charabia sybillinde Stéphane Mallarmé, il est un poète exquis. Dans ses œuvres, comme dans celles de tous les décadents, il y a un peu trop de licornes, de paons, de cygnes, de glaïeuls, de lys, de palais crépusculaires, de landes infrangibles, de rosaces lunaires, de rampes ocellées ; ce sont là jeux de prince symboliste. Cet abus n'empêche pas Gustave Kahn d'être un écrivain très original ; il a une grande puissance d'inspiratiou et sa langue est riche d'images.
Vers les havres*.
Vers le plein ciel qui se dérobe
tangue la barque évanescente,
la barque aux citrines voilures des vesprées désespérées
par les pleurs des vagues et l'ocellure de leurs robes.
Les havres exilés de là la haute mer
les havres désirés dès les matins éphémères :
à quelle ancre fixés les repos de la haute mer.
Et les chevaliers blancs fuyards du marécage les yeux vers l'iufini du regret primordial si calmes d'épuiser dans la coupe éternelle le désespoir qui se fixe en perpétuelles ritournelles attendent le magique, le soudain cordial pour guérir le temps, des âges.
Vers le plein ciel qui se dérobe les barques éployées sur la mer multiplient les cadences des rames perpétuelles vers les havres enfuis de là la haute mer.
1 Extrait des Palais nomades (1887). — Nous conservons à ces vers et aux suivants la disposition que leur a donnée l'auteur. Les symbolistes n'emploient pas les majuscules au commencement du vers quand la phrase n'est pas finie. En cela, ils ont raison. En revanche, leur ponctuation est très criticable.
538 CHRSSTOMATHIE FRANÇAISE
La rue ' .
La rue comme ua regret sans fin s'endort
et les pas lointains s'en vont comme à regret. —
Dans l'heure en brume et sans décor
les âmes tristes prennent le pas plus lent de la douleur et du regret.
Dans les lointains précipités les roues bruissent au plus vite, c'est plus de douleur dans un regret sans essor. et personne n'est plus qui se souvienne, ni plus vite mène une joie de marche vers un divan de meilleur sort.
La rue comme une plainte oscille dans la brume, fallotes les lumières en espace, et sur les places comme des déserts de cœur s'étendent et regrettent. Les pas plus lents se meurent de mémoire et de regret.
Le feu».
Le feu trille ; des doigts longs montent comme des \Tille8 subites, en l'air noir ; le feu danse, dans sa nappe large se creusent comme des anses. L'azur et l'or se poursuivent et se terrassent dans une course vive.
Le feu rit d'un large grésillement dans la poutre qu'il ronge longtemps, puis triomphe d'un élan.
Le feu rougeoie, fête des feux de joie sur l'amas blanc de neige des plaisirs de songe.
Le feu brille, le feu crie parmi des débris.
(Test un collier d'or jeté dans l'air noir.
Le feu siffle, les vents l'accompagnent de leurs cymbales. Ils viennent en hordes de Tantales
' Extrait des Chansons d'amant (1896).
' Extrait du Livre d'images (1897). — Dans ce dernier recueil, l'auteur est à peu près sorti du symbolisme proprement dit pour conter des légendes et peindre la nature et la Tie.
GDSÏAVK KAHN 539
qui n'emportent des choses qu'une flammèche et un bruit Le vent passe et gifle et rien ne détruit.
Le feu siffle joyeux et grandit toujours plus près du ciel, car il monte en forêt
frondante de fracas, et plus près de la terre il s'assied
abaissant de ses bras les plus durs piliers et la voûte sous son doigt craqua.
Le feu s'étire ; c'est un vieux dieu
qui veut l'autel large et le temple immense
et veut se réverbérer sur les hauts lieux,
message de fête, liesse ou transe ; quand il crépite seul tout au fond des forêts faisant éclater l'arbre de par mille cognées et carbonisant le chevreuil, personne ne prend le deuil.
Le feu veut l'autel dans la ville, et le râle charbonnant dans les capitales et ses oiseaux d'or en essaims viennent agacer le tocsin et fondent les cloches, fondent les cloches.
L'espérance aux lourdes galoches qui cliquettent sur terre son pas de vieille fatiguée ramassera les lourds débris pour la fonte, pour la fonte. Comme une serve elle marche courbée et se brûle les mains aux décombres pour une ombre, pour une ombre.
Son sarreau est vieux, sa cornette est laide et ses yeux chassieux choient en gouttelettes, et voici le seigneur Feu qui se pavane, qui se pavane parmi sa cour de grands serpents et de bouffons couronnés d'or qui s'avancent en trompettant :
540 GHRESTOMAÏHIE FRANÇAISE
il n'est qu'une gloire au moade sautons à la ronde sur les toits, les inurs, l'église et la maison. Vive le feu, vive le feu l
L'image Rolande
C'est ici que le cœur de Roland s'est brisé, dit la légende eu robe blanche.
Ici la rivière plonge ses replis clairs, parmi les hautes herbes et les frêles roseaux, au pied du plus fleuri et feuillu des coteaux, et quelques pans de mur sont couronnés d'un lierre ombreux et profond, comme si, depuis les âges lointains où cps murs cernaient une fraîche église, il accumulait là ses vigueurs sombres contre la pierre ; et c'est parmi le seul frôlis des hirondelles au repos tranquille du sol et la lumière une paix comme un dimanche au ciel, tel que l'humble paysanne, en son labeur, le rêve.
Car Roland n'est pas mort au soir de Roncevaux 1
Mais sauvé du péril par l'aide des saints anges, •
il suivit sa piété, comme les flèches d'argent
du courant se dirigent vers la mer sans limite.
11 fut le pèlerin que la forêt abrite
de son manteau charitable et des réseaux
toufius de ses sentiers d'asile.
Il navrait bourreaux et géants,
puis évitant l'ombre des villes s'en allait priant sous l'azur et les branches.
Et les pas de Roland visitèrent maintes landes et gravirent les glaciers dans l'aurore des cimes et redescendirent, glissant aux abîmes où le torrent se joue des brindilles des chênes, et s'arrêtèrent au seuil candide des ermites pour demander la route au vieillard en prière jusqu'à ce que son âme fût parée des guirlandes de la grâce confuse et de la douce innocence, lys et roses des jardins où s'assied Marie.
' Eîttrait du Livre d'images. — Voir plus haut Le Cor, da Vigny, page 142 et La Fille de Roland, page 462