‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 118 sur 151 · JEAN MORÉAS · texte numérisé non relu

JEAN MORÉAS

Et rendaient attentifs celui qui dans la mer Jette ses lourds filets et celui qui, en l'air, Dresse un piège invisible, et ceux qui d'aiguillons Poussent parmi les champs les bœufs creuse-sillons. Priapt" même, alors, sur le seuil d'un verger, En bois dur figuré, semblait m'encourager. Ma flûte ne sait plus, hélas! me réjouir, Mon cœur est travaillé de crainte et de désir. Adieu, roseaux amis que savait pertuiser, Pour être les premiers, ma main ! Je veux creuser La tige du lotus ; s'il est vrai que sa fleur, En apaisant la faim, apaise la douleur El fait à l'homme errant sur Neptune écumeux Oublier sa patrie et ses antiques dieux. Lorsque j'v soufflerai, avecque mon haleine Peut-être envolera ma peine.

Etrennes de Doulce.

Ses yeux parmi Ses joues, ses lèvres de couleur,

Ses yeux sont comme fleur De violette au bouquet joli.

Et son sourire Et son franc dire Enchantent le mal qui me veut occire.

Mieux qu'en avril ni mai Gentil oiseau Du bois ramé Ne berce somme De pastoureau ; C'est pourquoi Doulce je la nomme.

Ni le nom de Mélusine

Pourtant Ni le nom d'Argentine Ou lie la comtesse de Flassand, Ni celui plus fameux de la reine Qui mourut d'aimer.

Ne valent pour la nommer.

Le nom qu'elle tient de sa marraine.

CHRESTOMATHIE FRAXflAISE

Nom qui m'êtes courtois échansoa, De loyal heur, en ma chanson, Las, faudra-t-il toujours vous taire?

0 doux nom si gracieux Qui faites pleurer mes yeux Quand ma bouche vous profère.

Pour couronner ta tête, je voudrais Des fleurs que personne ne nomma jamais. Lavande, marjolaine, h«Mianthème, Et la rose que le luth vanta, Et le lis sans tache que Perdita Souhaitait pour le prince de Bohême; L'oeillet, la primevère, les iris, Et tous les trésors de Chloris :

Gerbe seraient pauvre et défaite Pour couronner ta tête.

Le retour.

Pétrée, chère têtel Pareille au blond épi que la faucille guette; 0 Pétréa, génisse indocile au servage, Moins douce est la saveur de la pomme sauvage

Que ta bouche.

Contre des hommes belliijueux que la trompette enivre, Mes bras tendirent l'arc d'aubier où la sagette vibre ; Mais ils sauront aussi s'illustrer d'une lutte Plus bénigne, ô Pétrée, et j'appris les secrets Des pertuisés roseaux et de la curve tlûte.

C'est temps nouveau quand de ses traits

Diane n'ensanglante les forêts.

C'est quand Jouvence fait à Dioné service. 0 gracieuse enfant, que clairs et simples sont tes yeux l

Déjà l'astre de Bérénice Guide vers l'Occident le Bouvier paresseux.

Pour que lu cèdes à mes pleurs.

Ma main a dévidé des fils à sept couleurs. Chantant l'air redouté.

J'ai répandu la cendre

FRANCIS VIÉLÉ-GRIFFIN 533

Des herbes de bonté.

La voix du rossignol fait ton âme plus tendre, Et le favone agace, comblant mes vœux, La couronne de pin qui mêle tes cheveux.

Sylve XV.

Moi que la noble Athène a nourri,

Moi l'élu des Nymphes de la Seine, Je ne suis pas un ignorant dont les Muses ont ri.

L'intègre élément de ma voix Suscite le harpeur, honneur du Vendômois ; Et le comte Thibaut n'eut pas de plainte plus douce Que les lays amoureux qui naissent sous mon pouce. L'Hymne et la Parlhénie, en mon âme sereine, Seront les chars vainqueurs qui courent dans l'arène;

Et je ferai que la Chanson

Soupire d'un tant courtois son, Et pareille au ramier quand la saison le presse.

Car par le rite que je sais, Sur de nouvelles fleurs, les abeilles de Grèce

Butineront un miel français.

Œuvres à lire de Jean Moréas (Léon Vanier, éditeur, Paris) : Les Syrtea (1883- 1884); Les Cantilènes (1884-1886); Le pèlerin passionné (1891); Stances (1900- 1901) ; Iphigénie (tragédie, 1903). — Critiques à consulter : Gh. Morice, La liltéraUtre de tout à l'heure (1889) ; Anatole France, La vie littéraire (1892) ; Ch.Gidel, Histoire de la littérature française (18;i8); G. Pellissier, Le mouvement littéraire contemporain (1901).

FRANCIS VIÉLÉ-GRIFFIN

Né à Norfolk, en Virginie, en iS64.

Descendant d'un protestant français exilé, quoique né lui-même dans rAmérique du Nord, Viélé-Griffin est un poète absolument francisé, dont l'influence s'exerce activement sur une partie de la jeune école. Il ne se rattache que par une partie de son œuvre au symbolisme. Ce qu'il chante surtout c'est la vie, sans la fiction ou le symbole. Lyrique, sincère et spontané, il dit tout simplement son âme délicate et douce, en des vers sinueux, d'un charme discret, caressant comme une musique de nocturne. C'est peut-être lui qui a fait du vers libre l'application la plus intelligente et la plus artistique. Telle qu'il la conçoit, cette forme prosodique n'est pas le renversement purement anarchique des règles traditionnelles, mais un procédé plus complet, plus étendu, plus subtil et plus musical, permettant de mouler exactement le style sur la pensée poétique, en vue d'un effet lyrique plus sincère. Le naturisme, la tendance idéoréaliste de la jeune école poétique actuelle, dérive en grande partie de Viélé-Griffin.

534 CHRESTOMATHIK FRANr.AlSK

Pour rêver*.

Voici, pour vivre une heure, un rêve riverain,

Les sables et les saules gris, el le serein

Espace du ciel clair, el toutes les prairies

Vers l'occident, oîi vont les génisses nourries

Di; fleurs et d'herbe douce, et lu peux vivre, ainsi,

Ignorant quel hasard t'a mené jusqu'ici.

Rieur du rire inconscient, rêveur du rêve

Gai des forêts d'avril où sourd un chant de sève.

Car le jour est joyeux el la fleur s'endort : On y pourrait cueillir le reflet des fleurs d'or.

Il s'envole de blancs flocons aux toisons grises

Des nuages, épars aux plaines inconquises

En lents troupeaux brouleurs et que pousse, berger

Invisible des infinis, un vent léger,

Si léger que son vol à peine effleure l'oude...

Et la passivité de celte heure est féconde. Ces heures-là 2.

Ces heures-là nous furent bonnes.

Comme des sœurs apitoyées; Heures douces et monotones, Pâles et de brumes noyées.

Avec leurs pâles voiles de nonnes.

Ne valaient-ils donc pas nos rires, Ces sourires sans amertumes Vers le lourd passé dont nous fûmes?

Ali 1 chère, il est des heures pires Que ces heures au voile de brumes.

Elles passaient en souriant

— Comme des nonnes vont priant —

Dr lueurs opalines baignées.

Les douces heures résignées.

Va, nos âmes sont encor sœurs l)i;s heures de l'automne grises, Dont la pénombre dans nos cœurs Estompait les vieilles méprises, Et nous ne voyions plus nos pleurs.

• Extrait de Cueille d'Avril (1885).

» Extrait de Joies (1888-1889).

IBANGIS VIÉLÉ-GRIFFIN B55

Celle qui passe ^ .

Celle qui passe m'a soun

— L'azur est plus pâle et l'air est rose — Celle qui passe sans une pause, Vaguement tendre comme une Chose, Comme un ruisseau, comme un pré lleuri

— Celle qui passe m'a souri —

Tout est joie, et tout chante et prie

— Celle qui passe a rayonné — L'Avant hier est pardonné,

La messe d'amour a sonné Aux clochettes de la prairie :

Celle qui passe a rayonné.

Rien n'est plus du jour et de l'heure :

Celle qui passe a souri des rayous ;

Mon âme flotte par les sillons

Avec la brise et les papillons.

Je suis le jour même qui chaule et fleure.

— Celle qui passe a souri des rayons. —

Avec un peu de gaîté blonde,

Eu rayou par la roule qui grimpe ;

Avec un peu de ton rire — (une onde

Qui jaillit et poudroie 1) — Avec, ô,stou doux rire où se fonde Mon rêve déchu de son vieil Olympe

Et qui pleure de joie ; Avec un froufrou de jupe — (une aile !) — Avec un éclat des yeux — (ô rayons !) La vie est légère et la vie est belle Et mon âme chante en les carillons.

L'étape 2.

Arréle-toi,

Ecoute-moi, mon frère qui passes; Tais-loi :

' Extrait de Joies.

« Entrait du recueil Les Cygnes (1885-1891).

5o6 CHRESTOilATHlE FRANÇAISE

Je sais notre âme tendre et lasse,

Que lu marchais sans regarder, ni voir.

Vers quelque espoir

Ancien et cher — ou jeune, ii peine aimé,

Comme un rire entrevu qu'on suit, moqueur.

Ou comme un long regard perdu qu'on va cliercliani.

Marchant,

Marchant — d'octobre en mai;

Je sais ton cœur^ mon cœur.

Vois; pense avec mes paroles choisies; Malgré le lourd reflux de ton sang Qui bat ta tempe tlols sur flots, Uéve en mes paroles choisies :

Avec ton gai sifflet par les genêts Et tout le blond soleil éblouissant,

— Si bien que tu marchais les yeux mi-clos Sur la route qui te menait —

Tu n'étais joyeux que de quelque espoir?

C'est d'elle? avec un baiser à cueillir?

Je sais ton cœur — on n'est pas gai à moins;

Vers son baiser qui sait vieillir

Marche, ivre, donc, au long des jeunes foins :

On n'est pas ivre à moins.

Si ce n'est d'elle — assieds-toi ; tu es Iriste; Hors celle-là, il n'est pas d'autres joies; La vie est grave et la mort est sinistre : Avec son envergure au vol démesuré, Son ombre sur la vie est d'un oiseau de proie.

Certes, tu n'auras pas désespéré; Serrant ta volonté autour de loi

— Comme on serre un manteau trempé de pluies — Tu marches droit,

Tu te sais immortel et tu délies

Le temps que tu sais leurre.

Mais tu as peur de mourir, même iitie heure

— Une heure!... tu le vois bien, l'heure t'éireint, Mon frère humain.

FRANCIS VIÉLK-GRIFFIN 55"

Tu es triste;

Tout souvenir est un tombeau sans Clirist,

La route qui t'a mené jusqu'ici

D'un vieux souci vers un jeune souci

— Si tu te retournais, la main au front,

Ainsi que celui qui regarde au loin.

Ainsi ([ue font

Aux portes des tombeaux les hauts veilleurs de marbre —

La roule est toute de croix bordée,

Et d'arbre en arbre...

Ton bel amour, ta jeune idée !

Si bien que tout rire d'un sanglot se faus..e Et que ton cher espoir se fait atroce.

0 crois-moi qui me souviens de demain :

La haute joie est douloureuse et telle

Qu'en sa douleur l'âme exulte immortelle,

Pleurer est doux par-dessus toutes choses ;

Assieds-toi près de moi ;

Quand j'ai pleuré la tête entre les mains

J'ai vu, entre mes doigts, ce lent jour gris luut rose :

Alors, mon âme eut foi.

Et toi, ma sœur qui passes.

Je te sais triste aussi, bien que tu fasses.

Bien que tu pares de gaité l'inquiétude.

Bien que tu traînes aux cailloux, fleurdelysés,

Les pans ailiers de ta robe de prude,

Ou, bien que tes lèvres soient pleines de baisers

Que ta main prend et lance — ainsi qu'une pauvresse

Qui, pour se croire riche, vide à poignées

Aux autres mendiants sa sébile d'aumône ;

Ton âme est en détresse.

Fille de l'homme.

Hors ta petite fièvre

Jolie au gré du désir, ton miroir.

Que sais-tu de ta grâce? Si, même, elle est ?

La tristesse t'a fait signe chaque soir

Montrant la vie, aussi, et ce qu'elle valait,

.^58 CHRESTOMATIIIK FHAM;a1SK

Si bien qu'en tremble un peu ta pauvre lèvre Et que ton long regard s'en est voilé.

Assieds-toi là, ma sœur, et pleure :

Pleurer est beau par-dessus toutes choses ; 11 n'est qu'une heure, elle demeure éternelle en métamorphoses :

1/heure de pitié sainte et d'amour surliiiiiiain Oui pleure jusqu'à sourire... enfin.

Diptyque *.

Voici la plaine aux grands blés roux

Que rêvait un moine de Fiésole;

Regarde la faux qu'on y voit luire :

La faux est belle.

Qui vole

A tire-d'aile,

Gomme une aile noire dans les blés roux ;

La Mort est belle et sans paroles,

Et fauche et fauche à larges coups

Et sa moisson est bonne et belle.

L)e sa faucille

Le bel Amour glane des fleur

Parmi l'éteule,

(ilane et pleure

El chante

Et marche seul

Sans épouvante ;

Et la Mort marche devant Lui

Avec sa faux qui luit et luit

— Drapée d'aube en son linceul —

Fauche sans parole et sans bruit

Le million des grands épis.

La voici sur le ventail d'or ; Elle pousse la charrue d'au Ion me :

Le long champ déferle en sillons Charriant le chaume pâle et mort; Et derrière Elle, 11 marche encore Avec encor des épis d'or

Extrait des Cygnes.

FKA^CIS JA&IMBS 659

Dans ses cheveux d'adolescent.

Avec, encor, le même chaul El sème, encore, aux vieux sillons.

Dans l'or du soleil pâlissant.

Sème les cœurs par millions.

Veux-lu pleurer alors qu'il chante:'

Aimer c'est mourir et renaître;

Quel pauvre leurre t'épouvante ?

Redoutes-tu de te connaître ?

Regarde encore et fais la vie

Selon la vision de joie :

La faucille d'Amour dévie,

La faux comme une aile s'éploie ;

Vois : l'Amour fauche de son aile

Les plus hauts lys que pleurent les saules.

La Mort fait halte et sa faux noire

Est comme une aile.

Est comme une aile, à sou épaule !

Réjouis- toi et sache croire.

Œuvres à lire de Viélé-Griffla (Société du Mercure de France, Paris) Poi'^mcs et poésies (1885-1895): La légende ailée de Wieland le forgeron (1899). — Critiques à consulter : Henri Ghéon, L'Ermilapt /année 189i!); G. Pellissier. Le mouvement littéraire contemporain (lOOli.

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