‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 122 sur 151 · VALERE GILLE · texte numérisé non relu

VALERE GILLE

Ni à Britxelles en JSG7.

L'école parnassienne compte en Belgique plusieurs repn'senlanls ; Valère Gilie est, à notre avis, celui qui a porté au plus haut dcj^ré les qualités de l'ûcole. Nourri de la plus pure moelle classique et avec cela très moderne, il a fait revivre les grandes scènes antiques on des vers somptueux et souples, d'une belle allure artistique. Depuis quelques années, il fait partie de la rédaction de La Jeune Belgique où il défend les grandes traditions françaises avec un lumineux talent.

Crépuscule ^

Entends-lu, dans la paix des campagnes, la caille? Hélios a tourné vers l'ombre ses chevaux, Les vaches aux pieds ronds reviennent des travaux; Tout est bien ; le chien veille et notre lait se caille.

Près du ruisseau qui rit dans son lit de rocaille El dont le vif argent fuit eu mille écheveaux, Viens sous l'orme, avec moi, goûter les vins nouveaux, En cadençant nos chants sur la lyre d'écaillé.

Ce bosquet, qu'un dernier rayon d'or colora, Te plaît-il ? Avançons. Aux bruits de l'Agora Je préfère l'oubli dans celte liiiinble retraite.

fit qu'un autre à présent rêve un destin guerrier. Il m'est plus doux, ami, de couronner ma tête Du myrte pacilique et du chaste laurier.

« Extrait de La Cithare (1897).

VAl.KltE (Jll.LK 5t)9

Les Barbares'.

Ne se rappelant plus les morts de Marathon,

A coups de pique, à coups de fouet et <le l)âton,

Xerxès wait chassé ses troupeaux de l'Asie.

Il voulait cette perle, Hellas. Sa fantaisie

Etait d'avoir dans Suse et dans Persépolis

Des esclaves d'Argos, belles comme des lis :

Pour tromper ses ennuis et ses songes moroses,

Leur beauté fleurira dans ses jardins de roses.

Il verra les enfants de ce peuple orgueilleux

Servir dans ses palais vastes comme les cimix;

Ils charmeront les yeux des dix mille convives

Qui, dans les cours d'albâtre où chantent les eaux vives,

Sous les rosiers en fleurs et les clairs catalpas,

Chaque jour, vêtus d'or, partagent son repas.

Tel est son bon plaisir. Quant aux vierges hautaines

De la sévère Sparte et de la libre Athènes,

Il songe à les oll'rir à sa mère Atossa.

Il riait. Qu'est-ce donc que la Grèce ? Il fixa

Son regard de faucon sur ses pâles satrapes

Et dit : Malheur à ceux qui résistent ! En grappes

Je les ferai lier aux cèdres de mon parc ;

Us entendront ronfler la corde de mon arc,

Je couperai leurs mains, leur nez et leurs oreilles,

Jamais on aura vu des vendanges pareilles ;

J'irai, je briserai les membres et les fronts,

Je dompterai les mers et percerai les monts;

Ormulz aura son temple à la cime du Pinde.

Il avait étendu la main ; du fojid de l'Inde

Jusqu'à la zone où règne un éternel hiver.

Un bruit confus, semblable à celui de la mer.

Gronda sur son royaume, et dura quatre années.

Au signal des buccins, les hordes déchaînées S'ébranlent. On croit voir déborder l'océan.

Extrait de La Cithare.

►70 CHRKSTOMATHIE FRANÇAISE

Une rumeur s'élève ainsi qu'un ouragan, El, partout, l'horizon fourmille d'une foule Mouvante, monstrueuse et noire, dont la houle N'expire qu'aux confins des mondes habités. C'est le vomissement de toutes les cités. Les boucliers, les arcs, les cuirasses, les pagnes Se confondent. Une ombre envahit les campagnes; Le soleil s'obscurcit sous d'épais tourbillons. Et, sept jours et sept nuits, passent des bataillons. Sordides et hideux, pêle-mêle et sans nombre. Traînant, comme un filet, avec eux la nuit sombre. La terre a disparu sous eux ; et par moment Leur tumulte, leurs cris et leur piétinement D'un bout à l'autre font trembler toute l'Asie.

Impassible, au milieu de sa garde choisie, Sur son quadrige d'or éclatant, le Grand Roi, Le Maître devant qui la terre dans l'elTroi, Lorsqu'il commande, tremble et se lient en silence, L'Irrésistible à l'œil de Dragon, dont la lance Ebranlerait le monde, et dont les bras ouverts Sur les peuples courbés étreindraient l'univers, Xerxès, dont le cheval hennissait à l'aurore. S'avance vers l'Hellas au rivage sonore. .%1 n'oserait braver sa colère. La mer Un instant lui résiste, il lui dit : « Flot amer, Que t'ai-je fait ? Sois donc docile à mes esclaves. » II la fouette, lui met une paire d'entraves. Et la dompte en vainqueur sous le joug de ses nefs. Ses troupeaux confondus, harcelés par les chefs, Passent. 11 marche avec la famine, et le fleuve Où son bétail grouillant se repose et s'abreuve. Quand sonne le départ, laisse à nu son limon. Il a bu le Scamandre, il boira le Slrymon. Tous ont fui : le fracas de ses armes consterne Ceux qui voudraient jeter au fond d'une citerne, Egorger et livrer en pâture au corbeau Les hérauts réclamant pour lui la terre et l'eau. Nul cri de désespoir ou d'orgueil ne rallie

VALKRIÎ (îll.LE 571

f.es peuples affolés d'IIellas. L;i Thessalie

Implore, et la Doride envoie? un vil présent.

Mais le Grand Roi poursuit sa marche, môprisaiil

Ceux qui se sont soumis comme dos chiens serviles.

11 a vu trois cents lils de Sparte aux Thermopyles,

Après s'être battus ainsi que des lions,

Egorgés à la fin par ses deux tni liions.

Il est fier : n'a-t-il pas la force avec la ruse?

Il a fait proclamer sa victoire dans Suse ;

Et maintenant qu'il a pour trône le sommet

Du mont Oegaléos où la mer se soumet.

Il veut, ce jour, ayant Athènes pour rivale,

Se donner le plaisir d'une lutte navale.

Les flottes d'un élan se sont jointes : le choc

Retentit formidable, et roule et se disperse;

Le ciel s'est obscurci sous une noire averse

De traits, et les flots lourds se heurtent tout d'un bloc.

De nos vaisseaux Ares se sert comme d'un soc Pour labourer ses champs. Les navires du Perse Se sont cabrés, et sous le rostre qui les perce, Refoulés vers la rive, éclatent sur le roc.

La nuit monte, et toujours luttent les plus illustres... Sur le pont, à la proue, accrochés aux aplustres. Mais voici que la lune épanche sa clarté. ..

Et l'on voit, tout à coup, resplendir la Pairie, Les sommets glorieux et le golfe argenté. Et la mer, libre enfin, de cadavres fleurie.

Œuvres à lire cle Valère Gille (Fisi^hbacher, éditeur, Paris) : Le Château des merveilles; La Cithare; Le Collier d'opales (1899); Le Coffret d'ébène (1901). — Critiques à consulter : Virgile Rossel, Histoire de la littérature française hors de France; Pol de Mont, Poètes beUjes d'expression française (1899).

Page 1