‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 123 sur 151 · GEORGES RODENBACH · texte numérisé non relu

GEORGES RODENBACH

N^ à Tournai en ISôô, mort à Paris en /.'^99.

J^a Belgique n'est pas seulement la terre planlureuse où la vie matérielle s'étale en un épanouissement joyeux; c'est aussi la patrie du mysticisme. Dans ses vieilles cités pullulent les couvents et surtout les béguinages où vivent des milliers de femmes ayant fui le monde, comme des colombes blessées. Le catholicisme monacal est l'un des traits essentiels du pays. L'œuvre de Georges Rodenljach nous fait pénétrer dans ce milieu de piété ascétique : elle chante la poésie des cloches et des cierges, le charme troublant des ombres claustrales, le mystère mélancolique des voiles blancs derrière lesquels la vie monacale s'écoule volontairement etiacée. Ce Flamand deveuu Parisien avait, comme Baudelaire, la nostalgie de la mysticité. Symboliste par bien des côtés, , il ne s'est pas borné à peindre les poétiques monastères; il a cherché à rendre également la vie des choses et tout le mystère que dégagent celles-ci. C'est un poète, un peu imprécis, mais d'une distinction rare, dans sa pénétrante mélancolie.

Le coffret i .

Ma mère, pour ses jours de deuil et de souci. Garde, dans un tiroir secret de sa commode. Un petit coffre en fer rouillé, de vieille mode, El ne me l'a fait voir que deux fois jusqu'ici.

Comme un cercueil, la boîte est funèbre et mas.sive, El contient les cheveux do ses parents déftiiils. Dans des sachets jaunis aux pénétrants parfums, Qu'elle vient quelquefois baiser le soir, pensive !

Quand sont mortes mes sœurs blondes, on l'a rouvert Pour y mettre des pleurs et deux boucles frisées ! Uélas ! nous ne gardions d'elles, chaînes brisées, Que ces deux anneaux d'or dans ce coffret de fer.

Et toi, puisque tout front vers le tombeau se penche,

0 mère, quand viendra l'inévitable jour

Où j'irai dans la boîte enfermer à mon tour

Un peu de tes cheveux..., que la mèche soil hlancho !...

' Extrait du recueil Les Tristesses (1879).

GEORGES HODENUACH 573

Béguinage flamand*.

Au loin, le Béguinage avec ses clochers noirs, Avec son rouge enclos, ses toits d'ardoises bleues Reflétant tout le ciel comme de grands miroirs. S'étend dans la verdure et la paix des banlieues.

Les pignons dentelés étaient leurs gradins Par où monte le Rêve aux lointains qui brunissent Et des branches parfois, sur le mur des jardins. Ont le geste très doux des prêtres qui bénissent.

En fines lettres d'or chaque nom des couvents Sur les portes s'enroule autour des banderolles, Noms charmants chuchotes par la lèvre des vents : La maison de l'Amour, la maison des Corolles.

Les fenêtres surtout sont comme des autels Où fleurissent toujours des géraniums roses, Qui mettent, combinant leurs couleurs de pastels, Comme un rêve de fleurs dans les fenêtres closes.

Fenêtres des couvents ! attirantes le soir Avec leurs rideaux blancs, voiles de mariées Qu'on voudrait soulever dans uu bruit d'encensoir Pour goûter vos baisers, lèvres appariées l

Mais ces femmes sont là, le cœur pacifié,

La chair morte, cousant dans l'exil de leurs chambres

Elles n'aiment que toi, pâle Crucifié,

Et regardent le ciel par les trous de tes membres !

Oh ! le silence heureux de l'ouvroir aux grands murs, Où l'on entend à peine un bruit de banc qui bouge. Taudis qu'elles sont là, suivant de leiu's yeux purs Le sable en ruisseaux blonds sur le pavement rouge.

Oh ! le bonheur muet des vierges s'assemblant ! Et comme si leurs mains étaient de candeur telle Qu'elles ne peuvent plus manier que du blanc. Elles bordent du linge ou font de la dentelle.

t de La Jrunesse blatiche (1886).

574 CHUKSTOMATHIE FRANÇAISR

C'est uû charme imprévu de leur dire « ma sa-ur » Et de voir la pâleur de leur teint diapliaue Avec un poiulillé de taches de rousseur Comme un camélia d'un hlanc mat qui se fane.

Rien d'impur n'a flétri leurs flancs immaculés, Car la source de vie est enfermée en elles Comme un vin rare et doux dans des vases scellés Qui veulent, pour s'ouvrir, des lèvres étemelles !

Cependant quand le soir douloureux est défunt, La cloche lentement les appelle à complies, Comme si leur prière était le seul parfum Qui pût consoler Dieu dans ses mélancolies !

Tout est doux, tout est calme au milieu de l'enclos; Aux offices du soir la cloche les exhorte, Et chacune s'y rend, mains jointes, les yeux clos, Avec des glissements de cygne dans l'eau morte.

Elles mettent un voile à longs plis ; le secret

De leur âme s'épanche à la lueur des cierges ;

Et, quand passe un vieux prêtre en élole, on croirait

Voir le Seigneur marcher dans un Jardin de Vierges !

Et l'élan de l'extase est si contagieux, Et le cœur à prier si bien se tranquillise, Que plus d'une, pendant les soirs religieux, L'été, répète encor les Avé de l'église ;

Debout à sa fenêtre ouverte au veut joyeux, Plus d'une, sans ôter sa cornette et ses voiles, Bien avant dans la nuit, égrène avec ses yeux Le rosaire aux grains d'or des priantes étoiles!

Souvenances.

Tel soir fané, telle heui-e éphémère suscite Aux miroirs de mes yeux les souvenirs d'un site — Sites recomposés (ju'on efit dit oubliés! —

K.MILK VEUHAKREN

D'un canal mort avec deux rangs de peupliers

Dont les feuilles vont se cherchant comme des lèvres.

Décor d'une prairie où de bêlantes chèvres

S'appellent l'une l'autre avec des voix aussi

Blanches comme leur laine et d'un air si transi...

Décor surtout de vous, vieux quais en enfilade,

Pignons, rampes de bois par-dessus l'eau malade

Où chaque feu miré se délaye eu halo,

Fro^'ile et fugitif paysage de l'eau

Qui sous un heurt de vent tout à coup s'évapore

Kt fait que l'eau se mue en sommeil incolore.

Sites instantanés, comme à peine rêvés,

En contours inmiortels je les ai conservés

Et je les porte en moi depuis combien d'années I

Seul un ciel idenlit|ue en nuances fanées,

Triste comme celui qui me les faisait voir.

Les a ressuscites de moi-même ce soir !

Et c'est ainsi toujours qu'au hasard des nuages

Revivent dans mon cœur de soulfrants paysages.

Principales œuvres de G. Rodenbach (Lemerre, éditeur, Paris) : Les TrisK^sses (1879); La Mer élégante (1881); La Jeunesse blanche (1886): En silence (1888); Le Miroir du ciel natal (1898). — Critiques à cousulter : Ch. Fuster, Les poêles du clocher (1889); Jules Lemaître, Impressions de théâtre (1895); Gaston Deschamps, La vie et les livres (1895) ; VirgUe Rossel, Histoire de la littérature française hors de France (1895); Gustave Kahn, Revice blanche, T. XII (1897); Feruand Gregh, Revue de Paris, l»'- janvier 1899; Camille Mauclair, Revue des Revuet, 15 février 1899; van Bever et Paul Léantaud, Poètes d'aujourd'hui (1900).

Page 1