‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 124 sur 151 · EMILE VERHAEREN · texte numérisé non relu

EMILE VERHAEREN

Né à Saint'Amand (Flandre) en 1855.

C'est le poète le plus original et le plus puissant de la Belgique. A ses débuts, sous l'influence du naturalisme français, il écrivit des vers d'un réalisme un peu cru où revivait le tempérament savoureux des peintres coloristes de la Flandre. Depuis lors, il s'est tourné vers le symbolisme et son talent s'est magnifiquement épanoui. Il possède à la fois le sens affiné du mystère, l'énergie dominatrice du sentiment et la puissance expressive. Malgré ses attaches françaises, c'est un poète très personnel et vraiment belge. Aucun autre ne peut donner une idée aussi complète de ce qu'il y a de remarquable et de frappant dans l'àme neuve de la jeuno Belgique.

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Le moulin '.

Le moulin tourne au fond du soir, très lentement, Sur uu ciel de tristesse et de mélancolie, 11 tourne, et tourne, et sa voile, couleur de lie, Est triste, et faible, et lourde, et lasse, infiniment.

Depuis l'aube, ses bras, comme des bras de plainte, Se sont tendus et sont tombés; et les voici Qui retombent eucor, là-bas, dans l'air noirci Et le silence entier de la nature éteinte.

Un jour souffrant d'hiver parmi les loins s'endort, Les nuages sont las de leurs voyages sombres, Et le long des taillis, qui ramassent leurs ombres, Les ornières s'en vont vers un horizon mort.

Sous un ourlet de sol, quelques huttes de hêtre Très misérablement sont assises en rond ; Une lampe de cuivre est pendue au plafond El patine de feu le mur et la fenêtre.

Et dans la plaine immense et le vide dormeur. Elles fixent, — les très souffreteuses bicoques — Avec les pauvres yeux de leurs carreaux en lo(|ues, Le vieux moulin qui tourne, et las, qui tourne et meurt.

La neige 'K

La neige tombe iudiscontinûment Comme une lente et longue et pauvre laine, Parmi la morne et longue et pauvre plaine, Froide d'amour, chaude de haine.

La neige tombe infiniment

Comme un moment —

Monotone — dans un moment;

La neige choit, la neige tombe.

Monotone, sur les maisons

Et les granges et leurs cloisons ;

La neige tombe et tombe

Myriadaire, au cimetière, au creux dns tombes

« Extrait des Soirs {i%2&).

î Extrait deB Villages illusoires (1895).

EMILE VERHAKKEN 577

Le tablier des mauvaises saisons

ViolemmeQt là-haut est dénoué ;

Le tablier des maux est secoué

A coups de vent, sur les hameaux des horizons.

Le gel descend au fond des os

Et la misère au fond des clos,

La neige et la misère au fond des âmes ;

La neige lourde et diaphane

Au fond des âtres froids et des âmes sans flamme

Qui se fanent dans les cabanes.

Aux carrefours des chemins tors

Les villages sont blancs comme la mort;

Les grands arbres, cristallisés de gel,

Au long de leur cortège par la neige.

Entrecroisent leurs branchages de sel.

Les vieux moulins où la mousse claire s'agrège

Apparaissent comme des pièges

Tout à coup droits sur une butte ;

En bas, les toits et les auvents

Dans la bourrasque, à contre vent^

Depuis Novembre luttent ;

Tandis qu'infiniment la neige lourde et pleine

Choit par la morne et longue et pauvre plaine.

Ainsi s'en va la neige au loin

En chaque sente, en chaque coin.

Toujours la neige et son suaire,

La neige pâle et mortuaire^

La neige pâle et inféconde,

En folles loques vagabondes

Par à travers l'hiver illimité du monde.

Le vent *.

Sur la bruyère longue infiniment Voici le vent cornant Novembre.

Sur la bruyère infiniment Voici le vent Qui se déchire et se démembre,

Extrait des Villages illr*3oires.

En souffles lourds battant les bourgs.

Voici le vent,

Le vent sauvage de Novembre.

Aux puits des fermes

Les seaux de fer et les poulies

Grincent.

Aux citernes des fermes

Les seaux et les poulies

Grincent et crient

Toute la mort dans leurs mélancolies.

Le vent rafle le long de l'eau

Les feuilles mortes des bouleaux,

Le vent sauvage de Novembre ;

Le vent mord dans les branches

Des nids d'oiseaux ;

Le vent râpe du fer

Et peigne au loin les avalanches,

Rageusement, du vieil hiver.

Rageusement, le vent,

Le veut sauvage de Novembre.

Dans les étables lamentables

Les lucarnes rapiécées

Rallotent leurs loques falotes

De vitre et de papier.

— Le vent sauvage de Novembre ! —

Sur sa bulle de gazon bistre

De bas en haut, à travers airs.

De haut en bas, à coups d'éclairs.

Le moulin noir fauche, sinistre,

Le moulin noir fauche le vent.

Le vent,

Le vent sauvage de Novembre.

Les vieux chaumes à cropelons * Autour de leurs clochers d'église Sont soulevés sur leurs bâtons ; Les vieux chaumes et leurs auvents Claquent au veut,

< Ce provincialisme sigoiâe ; à quatre pattes.

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