‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 125 sur 151 · EMILE VERHAEREN · texte numérisé non relu

EMILE VERHAEREN

Au vent sauvage de Novembre.

Les croix du cimetière étroit, Les bras des morts que sont ces croix, Tombent comme un grand vol Rabattu noir contre le sol.

Le vent sauvage de Novembre,

Le vent,

L'avez-vous rencontré le vent

Au carrefour des trois cents routes,

Criant de froid, soufflant d'ahan,

L'avez-vous rencontré le vent,

Celui des peurs et des déroutes ;

L'avez-vous vu cette nuit-là

Quand il jeta la lune à bas,

Et que n'en pouvant plus

Tous les villages vermoulus

Criaient comme des bêtes

Sous la tempête ?

Sur la bruyère infiniment.

Voici le vent hurlant,

Voici le vent cornant Novembre.

La révolte'.

La rue, en un remous de pas,

De corps et d'épaules d'où sont tendus des bras

Sauvagement ramifiés vers la folie.

Semble passer volante — et s'affilie

A des haines, à des sanglots, à des espoirs :

La rue en or

La rue en rouge, au fond des soirs. '

Toute la mort

En des beffrois tonnants se lève;

Toute la mort, surgie en rêves,

Avec des feux et des épées

Et des têtes, à la tige des glaives.

Comme des fleurs atrocement coupées.

La toux des canons lourds,

' Extrait des Villes tentaculaires (1896). — Dans toute la poésie française, il y a bien peu de pièces aussi tragiquement belles que celle-ci.

àH{) GHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Les lourds hoquels des canons sourds Mesurent seuls les pleurs et les abois de l'heure. Les cadrans blancs des carrefours obliques, Comme des yeux en des paupières, Sont défoncés à coups de pierre :

Le temps normal n'existant plus Pour les cœurs fous et résolus De ces foules hyperboliques.

La rage, elle a bondi de terre

Sur un monceau de pavés gris,

La rage au clair, avec des cris

Et du sang neuf en chaque artère.

Et pâle et haletante

Et si terriblement

Que son moment d'élan vaut à lui seul le temps

Que met un siècle en gravitant

Autour de ses cent ans d'attente.

Tout ce qui fut rêvé jadis

Ce que les fronts les plus hardis

Vers l'avenir ont instauré ;

Ce que les âmes ont brandi.

Ce que les yeux ont imploré

Ce que toute la sève humaine

Silencieuse a renfermé.

S'épanouit aux mille bras armés

De ces foules, brassant leur houle avec lours haines.

C'est la fête du sang qui se déploie,

A travers la terreur, en étendards de joie :

Des gens passent rouges et ivres,

Des gens passent sur des gens morts;

Les soldats clairs, casqués de cuivre,

Ne sachant plus où sont les droits, où sont les tort?

Las d'obéir, chargent, mollassement,

Le peuple énorme et véhément

Qui veut enfin que sur sa tête

Luisent les ors sanglants et violents de la conquête.

— Tuer, pour rajeunir et pour créer !

Ainsi que la nature inassouvie

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Mordre le but, éperdûment,

A travers la folie horrible d'un moment :

Tuer ou s'immoler pour tordre de la vie !

Voici des ponts et des maisons qui brûlent,

En façades de sang, sur le fond noir du crépuscule ;

L'eau des canaux en réfléchit les fumantes splendeurs,

De haut en bas, jusqu'en ses profondeurs ;

D'énormes tours obliquement dorées

Barrent la ville au loin d'ombres démesurées;

Les bras des feux, ouvrant leurs mains funèbres,

Eparpillent des tisons d'or par les ténèbres;

Et les brasiers des toits sautent en bonds sauvages,

Hors d'eux-mêmes, jusqu'aux nuages.

On fasille par tas, là-bas.

La mort, avec des doigts précis et mécaniques.

Au tir rapide et sec des fusils lourds,

Abat, le long des murs du carrefour.

Des corps debout jetant des gestes tétaniques ;

Des rangs entiers tombent comme des barres.

Des silences de plomb pèsent dans les bagarres.

Des cadavres, dont les balles ont fait des loques.

Le torse à nu, montrent leurs chairs baroques ;

Et le reflet dansant des lanternes fantasques

Crispe en rire le cri dernier sur tous ces masques.

Et lourds, les bourdons noirs tanguent dans l'air :

Une bataille rauque et féroce de sons

S'en va pleurant l'angoisse aux horizons

Hagards comme la mer.

Tapant et haletant, le tocsin bat.

Comme un cœur dans un combat,

Quand, tout à coup, pareille aux voix asphyxiées,

Tîlle cloche qui âprement tintait,

Dans sa tourelle incendiée,

Se tait.

Aux vieux palais publics, d'oti les échevins d'or Jadis domptaient la ville et refoulaient l'effort Et la marée en rut des multitudes fortes, On pénètre, cognant et martelant les portes ;

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Les clefs sautent et les verrous ;

Des armoires de fer ouvrent leur trou.

Où s'alignent les lois et les harangues;

Une torche les lèche, avec sa langue,

Et tout leur passé noir s'envole et s'éparpille,

Tandis que dans la cave et les greniers l'on pille

Et que l'on jette au loin, par les balcons hagards,

Des corps humains fauchant le vide avec leurs bras épai •■

Mêmes fureurs dans les églises :

Les verrières, où des vierges se sont assises,

Jonchent le sol et s'émiettent comme du chaume;

Le Christ, rivant aux murs sa mort et son fantôme,

Est lacéré et pend, comme un haillon de bois,

Au dernier clou qui perce encor sa croix ;

Le tabernacle, où sont les chrêmes.

Est enfoncé, à coups de poings et de blasphèmes;

On soufflette les Saints près des autels debout

Et dans la grande nef, de l'un à l'autre bout,

— Telle une neige — on dissémine les hosties

Pour qu'elles soient, sous des talons rageurs, anéanties.

Tous les joyaux du meurtre et des désastres,

Etincellent ainsi, sous l'œil des astres ;

La ville entière éclate

En pays d'or coiffé de flammes écarlates;

La ville, au fond des soirs, vers les lointains houleux.

Tend sa propre couronne énormément en feu ;

Toute la nuit et toute la folie

Brassent la vie, avec leur lie,

Si fort, que par instants le sol semble trembler.

Et l'espace brûler

Et les raies et les effrois s'écheveler et s'envoler

Et balayer les grands cieux froids.

— Tuer, pour rajeunir et pour créer

Ou pour tomber et pour mourir, qu'importe!

Dompter, ou se casser le front contre la porte!

Et puis — que son printemps soit vert ou qu'il soit rouge

N'est-elle point dans le monde, toujours,

Haletante, par à travers les jours,

fia puissance profonde et fatale qui bouge !

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Œuvres à lire de Verhaeren (Hochsteyn et Damian, éditeurs, Bruxelles; Lemerre, Paris) : Les soirs (1888); Les villages illusoires (1895); Les villes tentanuliiires (1S9G); Les visages de la vie (1899); Théâtre : Le cloître; Philippe II (1901). — Critiques à consulter : Virgile Rossel, Histoire de la littérature française hors de France (1895); Henri de Régaler, Hevue blanche, tome VIII (1895); van B'ver tt P. Léautaud, Poules d'aujourd'hui (1900); A. Beauiiier, La (joesie nouvelle (1902).

Les poètes de la Suisse française.

Entre le Jura, le Léman et la ligne sinueuse qui va de Delémont à Bienne, Fribourg et Sierre, s'étend une terre bénie que même l'étranger aime parce qu'elle est belle et parce qu'elle est libre : c'est la Suisse romande*. Petite par l'étendue et par le nombre de ses habitants, cette Helvétie latine est un intense foyer de culture française. Dans ce siècle-ci, la vie littéraire y a pris une extension remarquable et les œuvres de ses penseurs ont fait rayonner au loin la gloire du nom romand. Ce noble pays compte un asse? grand nombre de bons poètes. Formés à l'école des grands littérateurs d'outre-Jura, ceux-ci ont presque tous une étroite parenté intellectuelle avec les poètes de la France ; on pourrait aisément les classer dans les différents groupes littéraires que nous avons successivement étudiés. Comme les poètes belges, ils participent aux grands courants intellectuels ou artistiques dont la vague initiale est à Paris; mais ils ont sur leurs confrères wallons cette supériorité incontestable qu'ils sont beaucoup plus euxmêmes, gardant sous l'influence irrésistible de la France, une originalité nationale qui est un vrai charme chez eux. Dans notre grande république française, centralisée à outrance, où tout ce qui ne porte pas l'estampille de Paris passe généralement inaperçu, ces poètes de la Suisse romande sont presque tous inconnus. Nous autres Français de la vieille Gaule, nous oublions trop que, par delà nos frontières, il y a des millions de francophones qui cultivent le même champ littéraire que nous. Fiers de notre superbe floraison nationale, nous ignorons qu'au-dehors poussent

• Elle comprend les cantons entiers de Genève, Vaud, Neuchàtel et une fraction des cantons de Berne, de Fribourg et du Valais, en partie germaniques. Sur 3.3:25,107 habitants, la Suisse comptait 733,220 personnes de langue française en 19UÛ.

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SOUS le grand soleil des moissons magnifiques et nous laissons perdre même les plus belles fleurs que notre génie littéraire a fait épanouir sous d'autres cieux. Dans cette clirestomathie, l'auteur a cherché à en recueillir quelques-unes. Ce n'est qu'un petit herbier qui donne une idée bien insuffisante de la flore elle-même ; du moins celui qui l'a composé peut-il l'offrir, comme un juste hommage, à cette Suisse romande qu'il aime autant que sa propre patrie.

Pour étudier les poètes romands, consulter : A. Vinet. Etudes sur le XIX' siècle; Eugène Rambert, Etudes littéraires; Philippe Godet, Histoire littéraire de la Suisse française (1889) ; Virgile Rossel, Histoire littéraire de la Suisse romande (1890) et l'excellente anthologie de M. Arthur Imer-Cuno, Chants du pays (1887). Ce dernier recueil contient un choix, beaucoup plus varié que notre propre chapitre, des poètes suisses romands.

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