FRÉDÉRIC MONNERON
Sa nuageuse haleine an-dessus des champs bleus,
Effaçant des forêts les feuillages houleux...
L'heure où le Dieu d'amour, tlu ciel ouvrant les roses,
rs^ous entretient tout bas de la fuite des choses,
Où nos derniers amis et nos rêves joyeux
Dansent autour de nous, murmurant des adieux.
Le barde, au bord du lac, sur l'humide prairie
S'endormit, absorbé dans cette rêverie ;
El son âme, étreignant l'air mortel, mais plus pur,
S'éleva par degrés sur ses ailes d'azur.
Mais lorsqu'il fut au seuil du divin sanctuaire, Où ne monte jamais aucun bruit de la terre... « D'où viens-tu ? » demanda le Seigneur radieux. « J'ai perdu mon amour, et je cherche les cieux, Dit-il, en secouant les larmes de son aile ; Là-bas, je n'entends plus ton hymne solennelle. Ni les doux souvenirs dont l'ange triste et beau Endormait autrefois mon enfance au berceau. Dans le profond azur mon œil ne sait plus lire Ces livres infinis où s'empreint ton sourire. Et moi, qui pris ma source en ton éternité, De ton beau souvenir je fus déshérité. »
Elle dit. A ces mots chantaient les chœurs des anges. Mêlant à leurs soupirs d'ineffables louanges. Sous leurs voiles légers, ils pleuraient à genoux ; Mais la harpe du Christ leur répondit à tous : « Il est vers mon beau ciel d'étroites avenues. Des sentiers détournés, des routes inconnues Qu'explorent vers le soir de rares exilés. Ils chantent leurs destins, qui leur restent voilés. Leur astre est une larme, et leur foi la souffrance ; Mais leur chant de regrets est presque une espérance.., Allez de celui-ci finir le triste sort ; Préparez le départ du poète qui dort.... »
a Suis-moi, dit à cette âme un sylphe au frais visage (Le plus léger des vents dont se plaint le feuillage). Sur la terre je dois descendre ce matin ; Tu franchiras les airs dans mon char argentin. »
590 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE
L'âme entoura du vent la taille svelte et pure, Et s'enfuit avec lui dans l'immense verdure... Elle y leva des flots vagues, harmonieux. Puis, devenant rosée au doux rayons des cieux, Elle tomba soudain, perle fraîche et discrète, Sous l'ombrage des bois, dans une violette.
Rosée, amour des fleurs ! fraîche larme du ciel,
Eclose d'un baiser des vents et d'Ariel !
Larme plus fraîche encor que des songes d'enfance,
De ce barde tu fus la nouvelle existence !
Surpris par l'air du soir, il était déjà mort,
Et la belle nature eut son dernier accord.
Les anges de la nuit qui l'ont pris sur la grève,
Dans les cieux pour toujours ont prolongé son rêve.
A vous ^
Quand sur les champs du soir la brume étend ses voiles, Lorsque, pour mieux rêver, la Nuit au vol errant, Sur le pâle horizon détache en soupirant Une ceinture d'or de sa robe d'étoiles;
Lorsque le crépuscule entr'ouvre, aux bords lointains,
Du musical éther les portes nuageuses ;
Alors, avec les vents, les âmes voyageuses
Vont chercher d'autres cieux dans leurs vols incertains.
La mienne s'en retourne auprès de vous, fidèle ; Mais bientôt un remords la surprend en chemin, Et, jeune mendiante, implorant votre main. Elle vous tend la sienne, en se voilant d'une aile.
Car c'est le repentir d'avoir aimé trop peu, Qui, de l'exil, vers vous la rappelle angoissée, Comme une ombre sortant de sa tombe glacée. Surprise par la mort sans avoir fait d'adieu.
Non 1 je n'ai pu comprendre et votre âme et la terre Que de loin, quand les ans sont venus tout finir. Et mon cœur n'a fleuri qu'autour du souvenir, Comme autour du tombeau l'églantier solitaire.
' Cette poésie, extraite du même recueil que la précédente, est un petit chefd'œuvre de lyrisme élégiaque; Lamartine l'eût signée.