EUGÈNE RAMBERT
Né à Clarens en 1830, mort à Lausanne en tSS6.
L'admirable auteur des Alpes suisses, dont nous avons montré l'importance comme prosateur dans le premier volume de cet ouvrage, fut aussi un poète de valeur, une nature inspirée, qui exprima en vers de nobles sentiments et de beaux symboles. Imprégné de littérature française, Rambert doit sa forme parfois un peu laborieuse à la fois aux classiques et aux romantiques, mais par le fond il est essentiellement original. Sa poésie est nationale dans le sens élevé du mot, sans aucune des banalités provinciales qui déparent certains poètes helvétiques. Esprit vigoureux et sain, âme sensible et dr'licate, le peintre des Alpes représente, comme poète, ce qu'il y a de meilleur dans le caraiiènvaudois.
Les lavandières i.
Les filles du hameau lavaient leurs robes blanches.
— Elles avaient dansé fort avant dans la nuit, — Et l'eau de la rivière écumait sous les planches D'où le linge tordu ruisselait à grand bruit.
La première, une blonde au regard doux et tendre, Belle enfant de seize ans, ne croyant point au mal,
— Rien qu'à la voir passer les cœurs se laissaient prendre. S'entretenait tout bas des souvenirs du bal.
« Elles n'en savent rien, les filles du village; Lui seul a mon secret, et seule j'ai le sien. Hier, de son amour un baiser fut le gage. Ma joie est d'être aimée et qu'on n'en sache rien. »
Une autre, une brunette à la bouche rieuse. En regardant ses sœurs chantait à haute voix, Légère voix d'oiseau, sémillante et moqueuse, Faite pour affoler tous les échos des bois.
' Extrait dus Poésies (1874) .
EUGÈNE KAMBKHT (506
« Elles le savent bien, les filles du village;
Pour moi la danse est tout, pour moi l'amour n'est rien.
Je me ris des garçons et de leur vain parlage.
Ma gloire est d'être libre et qu'on le sache bien. »
Et les autres riaient et gazouillaient entre elles. Seule, une pâle enfant soupirait à l'écart ; On ne l'eût pas comptée au nombre des plus belles, Pourtant ses grands yeux bleus avaient un beau regard.
« L'ont-elles deviné, les filles du village? Lui seul a mon amour et je n'ai pas le sien. Hier, plus d'une larme a mouillé mon visage. Mon lot est de souffrir et qu'il n'en sache rieo. »
Notre Rhin^
Le Rhin que vous chantez dans vos vers fratricides, Ce Rhin, fantôme impur, vieille divinité, Qui n'a jamais lavé son lit ensanglanté, Le Rhin des conquérants et des vautours avides, — Qu'il soit à vous, qu'il soit à vous !
Notre Rhin, libre enfant, frère jumeau du Rhône, Sur l'Alpe, en son berceau, n'a que des rêves d'or; Il est fier, il est libre, il est jeune, il est fort ; Le sang n'a pas souillé les fleurs de sa couronne; — Il reste à nous, toujours à nous !
Lioba *.
Tout vrai Suisse a un ranz étorael au fond du cœur. Sainte-Bi.:i;ve.
D'où nous Tient-il, ce vieux refrain, Qui fait pleurer, qui fait sourire ?
' Extrait des Poésies. Ecrit en 1869, après une soirée où l'on avait lu le Hhin allemand de Becker et la réponse d'Alfred de Musset.
» Extrait des Poésies. — Lioba est un mot du patois romand qui signifie vache; c'est aussi le cri d'appel des bergers pour rassembler leurs troupeaux. Dans le Ram des vaches des Colombettes, c'est le premier mot du refrain.
(iOri CHRKSTOMAtHiE PRANQAISB
D'où nous vient il. que veut-il dire.
Ce ranz naïf, grave et serein, Lioba, lioba?
Voix des bergers, voix des abîmes, Voix des torrents, des rocs déserts, Il vient à nous du haut des airs, Comme un écbo des blancbes cimes.
Lioba, lioba !
Sur l'Alpe aux flancs vertigineux Il flotte dans l'air qu'on respire ; Aux forêts le vent le soupire.
Et les monts se disent entre eux :
Lioba, lioba!
Dans cette idylle douce et fière La Liberté nous a souri.
Combien de fois le cor d'Uri A-t-il sonné sur la frontière Lioba, lioba !
Exilés sous d'autres climats, Regrettons-nous l'Alpe fleurie ?
Ce vieux refrain, c'est la patrie Qui nous suit, chantant sur nos pas Lioba, lioba !
Dans les douleurs de l'agonie, De Sempach le héros vainqueur • L'écoutait au fond de son cœur Eclater en flots d'harmonie.
Lioba, lioba !
Voix de courage, voix d'amour.
Au timbre fort, joyeux et tendre.
Nos fils aussi sauront l'entendre Et l'accompagner à leur tour.
Lioba, lioba !
Laissons à d'autres les chimères, Gloire, grandeurs, tristes appas l Le seul bien qui ne lasse pas.
Nous l'avons reçu de nos pères.
Lioba, lioba!
ÈUUÈNE RAMUKKT 00/
La liberté simple et sans fard, Suisse, voilà ton apanage !
Garde-la pure d'âge en âge, La liberté du montagnard.
Lioba, lioba !
Pour dominer l'orchestre immense Dans le concert des nations.
Il faut des hautes régions Qu'au ciel toujours ce chant s'élance:
Lioba, lioba !
Fleur de deuil • .
J'ai pris les deux enfants qui nous restent encore, Et je les ai conduits dans la chambre du mort. Devant ces yeux éteints, cette bouche glacée, Cette immobilité du corps sans la pensée, Le plus jeune des deux comprit qu'un tel sommeil, C'était l'éternité muette et sans réveil. Alors, en sanglotant se jetant vers sa mère, Il ne sut que crier ! « Je veux mon petit frère, Je le veux ! »
Vers le soir, on apporta des fleurs, De pâles fleurs d'orange aux suaves senteurs, On en mit un bouquet dans sa main froide et blanche ; Bientôt son petit lit se couvrit de pervenche, De couronnes de buis, de myrte, de jasmin; Et quand les deux enfants furent, le lendemain, D'eux-mêmes visiter la couche funéraire, Ils revinrent disant que l'heureux petit frère, Avec ses fleurs d'orange et sa robe de lin, Partait pour une fête en un pays lointain.
Œuvres à lire d'Eugène Rambert (F. Rouge, éditeur, Lausanne) : Poésies (1874; Les Fleurs de deuil (1895). Dernières poésies (1887). Pour ses œuvres en prose voir le premier volume de cette Cfireslomathie. — Critiques à consulter; Henri Warnery, Eugène Rambert; Philippe Godet, Virgile Rossel, ouvrages cités.
1 Extrait des Fleurs de deuil, le recueil le plus poignant du poète, écrit avec les larmes d'un père frappé au cœur.
60S GHRESTOMAI'HIE FRANÇAISE
M""« MELLEY (mélanie rochat)
Née aux Charbonnières (Vaud), en 1829, morte à Lausanne en 1896.
Amie de Juste Olivier et d'Eugène Rambert, M™» Melley eut, comnir ses deux célèbres compatriotes, le culte de la poésie. Elle écrivit poussée par un invincible besoin d'épancher son cœur, sans aucune préoccupation livresque. La muse fut pour elle une consolatrice et une amie. Ame tendre, délicate, distinguée, d'une haute valeur morale, elle aurait pu être un remarquable écrivain si elle avait eu un plus grand souci de l'art. Telle qu'elle est, avec ce qu'il y a parfois d'inachevé dans sa forme, c'est un poète d'une réelle valeur. Elle fut une fleur du foyer ; à la fenêtre de celui-ci s'épanouissent souvent les plus délicates, et le passant charmé, qui ne fait que les entrevoir, devine quelle suave parfum elles peuvent répandre autour d'elles. Quand on lit les vers de M°" Melley, c'est cette impression de suavité qu'on éprouve.
Les faucilles *.
Bien qu'il ne souffle dans les airs
Pas de tempêtes.
Frissonnez, fleurs des rocs déserts,
Courbez vos têtes !
Voici venir par les chemins
Les jeunes filles; Voici que brille dans leurs mains
L'arc des faucilles;
Sous leurs chapeaux au noir velours
Vives, alertes.
Coupant, en chaatant leurs amours,
Les tiges vertes,
Vois, dans ces merveilleux jardins,
Quelles cueillettes!
Changeant en foin sec de l'andain
Mille fleurettes.
Chacune y passera, bien sûr.
Rouge corolle, Pétale comme un œil d'azur.
Aigrette folle.
• Extrait de Jours envolés (1892). M™» Melley est un des poètes qui ont le mieux rendu la montagne et ses scènes rustiques.
M"l« MELLEY C)(>9
Là-haut, si la faucille court
De roche en roche, C'est qu'avec son nuage lourd,
L'hiver s'approche.
Pour les pauvres gens du chalet Quand la fleur pousse,
C'est pour que donne plus de lait La vache rousse.
Quel trésor, ces bouquets joyeux,
Dans leur misère !
Pour nous c'est le lu.xe, et pour eux
Le nécessaire.
n faut donc bien nous résigner:
La fleur nous quitte,
Car l'on n'en va pas épargner La plus petite ;
Pas même ces fouillis exquis
D'ombelle blanche Dont nous commencions le croquis
L'autre dimanche ;
Ni chardon lilas, ni bouquet
D'humbles fougères Sur la corniche où se risquait L'aigle naguères;
Ni campanule aux fleurs d'azur.
Dans la ravine...
Car la faucheuse a le pied sûr,
L'œil qui devine.
Qu'a donc l'abeille à butiner
Après vos rondes ?
Votre fer va tout moissonner,
0 Parques blondes !
Je n'aime pas si brusquement
Que tout s'achève.
Comme finit en un moment
Le plus beau rêve
610 CHRESTOMATHBE FRANÇAISE
Je sais bien qu'elles vont passer,
Les fleurs si frêles, Que l'ouragan les fait danser
Comme des ailes.
Mais quand l'automne et les vents froids
Brisent la feuille.
Je me sens au cœur moins d'effrois:
C'est Dieu qui cueille.
A Gétroz'.
C'était dans le pays verdoyant de forêts, Le val que l'Eau noire partage,
Où les jeunes, il semble, ont le rire plus frais, Où les bons vieux prennent plus d'âge.
C'était au pied des bois de mélèze et sapin. Où l'écureil frôle sa queue.
Et dans l'air il passait sur auelque souffle alpin Comme un parfum de sauge bleue.
Et dans ce pays d'or où meurent les soucis,
Sur le bord d'un champ qui surplombe,
Parmi les gazons verts un couple était assis, Roucoulant comme la colombe.
Blottis au raz du sol, les mains sur les genoux, Dans une pose peu classique.
Jeune fille et garçon goûtaient les instants doux Dérobés au travail rustique.
Si le gars était beau, je ne le sais vraiment, Pas plus si la belle était blonde;
Ce que j'affirmerais, c'est que pour le moment C'étaient des heureux de ce monde.
Et Gétroz, sur ses rocs, étage comme un fort, De ses chalets guettait l'iilylle.
Avec ses chemins creux, ses œillets sur le bord Du plus rustique péristyle;
'Extrait de Jours envolés.
M«ne MELLEY 611
Ses vieux degrés où l'eau du bassin toujours plein
Vient ruisseler dans la bardane; Où le curé, rêveur ainsi qu'un Jocelyn
Egare une sombre soutane.
Et ce qui m'est resté de ce tableau naïf,
La ville semblant à cent lieues, G'esl la divine paix du monde primitif,
Et le parfum des sauges bleues.
Dans une nuit d'hiver *.
C'est une nuit d'hiver glacée,
Où l'on n'entend nul bruit humain ; «
L'aube nouvelle est commencée
De l'aujourd'hui qui fut demain.
Tout est silence et solitude.
Dans les jardins enténébrés.
On n'entend que le souffle rude Des vents sur les rameaux givrés;
Peut-être au loin la voix qui pleure D'un pauvre chien saisi d'effroi, Ou bien le guet proclamant l'heure.
Quand deux coups sonnent au beffroi.
Alors éclate un cri sonore Qu'un roulement funèbre suit...
Il se tait... retentit encore:
Là-bas, voici le train de nuit.
Fumée au vent, comme il chemine !
Les vagons roulent sur le rail.
L'employé veille à sa machine Comme un pilote au gouvernail ;
Et le noir chauffeur sans se plaindre, Poudré de charbon jusqu'aux dents, D'un feu qui ne doit pas s'éteindre Attise les brasiers ardents.
' Extrait des Poésies intimes (1897). Ce sont les derniers vers de l'auteur; iU furent écrits en janvier 1896, un mois avant sa mort. Elle s'oublia elle-même jusqu'au bout et c'est la sainte pitié qui inspira ses derniers accents.
Et chaque nuit, qu'il neige ou vente.
Que l'eau ruisselle à leurs fronts nus, IVIalgré l'ombre et son épouvante, S'en vont ces martyrs inconnus.
Se fiant à ces gens qui veillent, Peut-être au péril de leurs jours, Les voyageurs eu paix sommeillent Sur les coussins et le velours.
Travailleur de la uuil glacée, Fidèle esclave du devoir, Qui donc t'accorde nue pensée
Quand tu fuis dans l'horizon noir?
Œuvres à lire de M""« Melley (F. Payot, éditeur, Lausanne) : Jours envolés (1892); Poésies intimes (1897). — Critique à consulter : Philippe Godet, Notice en tète des Poésies intimes.
Né à Genève en i842.
C'est l'un des meilleurs représentants de l'Ecole parnassienne eu Suisse et, sans contredit, l'artiste en vers le plus habile de son pays, car tout ce qu'il a écrit est d'une qualité rare. Disciple de Leconte de Lisle, il aime surtout les sombres méditations philosophiques, les grands faits du passé et la poésie exotique ; les sujets nationaux l'ont moins tenté, sans doute, parce qu'il faut à son imagination l'ampleur des grands rêves. Gomme le poète belge van Hasselt, mais dans une langue poétiquement bien supérieure, Edouard Tavan a publié aussi des vers rythmiques; ces vers, d'aiUeurs conformes aux principes de la prosodie traditionnelle, sont, en ce qui le concerne, basés sur l'accent tonique, renforcé de l'accent rhétorique ou oratoire. Ils ont pour caractère essentiel une disposition régulière des groupes naturels de la diction française, groupes d'un ou de plusieurs mots déterminés par les toniques qui frappent leur dernière syllabe sonore, formant ainsi des pieds de deux, de trois et de quatre syllabes. Dans la versification française ordinaire^ ces groupes se succèdent, sans ordre précis, d'un vers à l'autre, comme dans ces vers de Musset :
Rtgiettez-Tous/ le temps/ où le ciel/ sur la terre Marchait/ et respirait/ dans un peu/pie de dieux...
Edouard Tavan les dispose, au contraire, de manière à obtenir une parfaite symétrie de coupe et d'allure, ce qui permet de faire des vers de neuf, onze, treize et quatorze syllabes, plus harmonieux que ceux
des vers-libristes, si contraires parfois au génie de notre langue. La strophe suivante donnera une idée de ce système rythmique, qui ressort très bien dans la lecture à haute voix :
Lugubrement/ se lamentait/ le glacial/ décembre,
Comme un long pleur/ d'éternel ennui.
Dans le silen/ce, il me souvient/ qu'envahissant/ ma chambre L heure sonnait/ lentement/ minuit.
La tentative d'Edouard Tavan n'a pas été comprise par la critique ; elle est cependant originale et intéressante ; nous croyons fermement qu'on en tiendra compte un jour ou l'autre, car elle ajoute à la métrique française des ressources qui ne sont pas à dédaigner. Quoi qu'on en pense, l'auteur n'en est pas moins un poète profond, noble, inspin'', d'une grande valeur littéraire.
Les Trépassés*.
Vous qui reposez dans les cimetières, Sous les croix de bois, sous les marbres lourds, Dormez-vous ainsi vos nuits tout entières D'un morne sommeil dans les tombeaux sourds?
Ou serait-il vrai que dans vos ténèbres On ne s'endort pas si bien que l'on croit, Que vous connaissez des réveils funèbres, Que vous avez peur, que vous avez froid ;
Qu'en ce lit glacé, la main qui tâtonne Cherche à ramener les plis du linceul.
Qu'on entend gémir le vent de l'automne Et que l'on est triste et que l'on est seul ?
Dans le désespoir d'un effort suprême, Vous levez alors le couvercle dur, Et le pâle éclat de votre front blême A relui soudain sur le tertre obscur.
La rafale a pris les branches du saule, L'arbre convulsé lutte dans la nuit;, Il couvre de pleurs votre froide épaule; Le feuillage mort tourbillonne et fuit.
Au ciel désolé ne luit nulle étoile, La lune vous jette un reflet changeant, Et, dp peur saisie, à demi se voile Sors le noir nuage aux franges d'argent.
' Cette pièce et la suivante sont extraites de Fleurs de rêve (1889).
L'ombre se remplit de frissons étranges, Minuit tristement pleure dans la tour : C'est l'heure funèbre où les mauvais anges Errent sans repos jusqu'au point du jour.
Pauvres trépassés, légères fumées, Vous montez alors sur l'aile des vents ; Fouettés du regret des choses aimées, Vous vous en venez parmi les vivants.
Entrés sans l'ouvrir par la porte close, Vous avez franchi le seuil bien connu, Et dans la maison lors(|ue tout repose. Le plancher gémit sous votre pied nu.
Au foyer du soir qu'on éteint à peine, On entend craquer les tisons mourants; Renaissant parfois, la flamme incertaine Prête sa lueur à vos pas errants.
Mais l'heure s'écoule, et, de chambre en chambre, Vous interrogez chaque souvenir :
Déjà cette nuit du sombre novembre.
Cette longue nuit est près de finir.
Et le chant du coq, qui vous effarouche. Vous chasse d'un vol plus précipité, — Et vous rogagnez votre froide couche Afin de dormir votre éternité.
La douleur du taureau*.
Tout le jour, à l'écart couché dans les rosages. Le taureau noir, le roi sombre des hauts alpages, Au flanc de la prairie a gémi tristement. Dans la blonde va|)eur de son poitrail fumant. Exhalant vers le ciel des plaintes inconnues. Les filles des chalets près de lui sont venues; Elles l'ont appelé des noms accoutumés.
Offrant à sa douleur les herbages aimés, Caressant doucement, pour soulager sa peine. De leurs tremblantes mains son large cou d'ébène.
1 C'est une des meilleures pièces d'inspiration suisse écrite par l'anteur; sou i-aractère épique cadre bien avec la tendance habituelle du poète, naturellement iiorté vf,r8 les grands sujets.
Il est demeuré là. — Les vaches aux longs pis,
Les petits veaux craintifs dans les buissons tapis,
Paissaient joyeusement les gazons et les mousses;
Sous les branches des pins montrant leurs têtes roussf--
Les génisses, avec de grands yeux innocents,
De leurs roses naseaux soufflaient sur les passants.
Et fuyaient en chassant les taons avec leur queue.
Les sommets endormis sous l'immensité bleue Dentelaient vaguement les vaporeux lointains, Sur les pentes couraient les ruisseaux argentins, Les herbes s'inclinaient sous une tiède haleine. Les grands bois se taisaient, toute l'Alpe était plein^ De parfums, de rayons et de gais tintements; Mais il est resté sourd à ces appels charmants, Et dédaigneux des siens et des douces paroles. Et de la combe verte, où, sous les vieux arolles, Les belles du troupeau mugissaient leurs amours, A tout indifférent et gémissant toujours, Il est demeuré là, farouche et solitaire, Dans le rosage en fleurs étendu sur la terre. Quand l'ombre des chalets s'allongea sur les prés, A l'heure où le jour fuit sur les monts empourprés. Où le lointain adieu des âmes envolées, Dans les cloches du soir s'exhale des vallées. Tout à coup, sous l'effort d'un élan furibond. Le taureau menaçant s'est levé d'un seul bond; De son regard oblique il a fouillé l'espace, Et, plus impétueux que l'ouragan qui passe, Il a, sous le galot pressé de ses pas lourds. Ebranlé sourdement les pentes de velours : — On eût dit le fracas des neiges entraînées.
Dans le vertige affreux de courses effrénées. Sa vaste silhouette, ainsi qu'un noir démon, Passait et repassait à la croupe du mont Qu'envahissait déjà l'ombre des nuits paisibles.
Parfois, comme entouré d'ennemis invisibles. Il s'arrêtait soudain, reculait frémissant, Abaissait son front large, arquait son dos puissanl. Et. déchaînant l'éclat de sa rage insondable.
616 CHRBSTOMATHIS FRANÇAISE
Recommençait au loin sou galop formidable, Frappait, frappait le vide et les fantômes vains, Broyait le sol, lançait les blocs dans les ravins . Puis, dans l'enivrement terrible de sa force, Au sein d'un tourbillon de cailloux et d'écorce, Eventrant les vieux pins sous ses cornes de fer. Il jetait dans la nuit des beuglements d'enfer. Tous ont fui, redoutant ses coups épouvantables, Et la terreur les tient blottis dans les étables; Le vieux tueur de loups, le robuste vacher, .Xi le fort bûcheron, n'ont osé l'approcher. .\ucun pouvoir humain ne s'en peut rendre maître; 11 faut un exorcisme, et l'on attend le prêtre...
Et, depuis quatre jours, bà-haut, sous les cieux clair Le mufle tout sanglant et les yeux pleins d'éclairs, Avec un roulement d'échos qui l'accompagne. L'énorme taureau noir beugle dans la montagne.
Rayons d'octobre '...
Rayons d'octobre, azur calme et triste, Que voulez- vous de notre cœur las ?
Rayons ambrés, rayons d'améthyste.
Feuillages d'or, montagnes lilas.
Tout assoupi de brume automnale.
Gomme uu lointain sourire d'amour, Le soleil brille, au fond du ciel pâle. Dans la splendeur tranquille du jour.
Sous cet éclat lissé d'ironie, De vains reflets, de rêves fanés, Je vais suivant la sente jaunie...
Et les derniers espoirs sont glanés.
Je vais foulant les feuilles tombées.
Où sont les fleurs du temps qui n'est plus ? Fleurs et chansons se sont dérobées Dans le halo des jours révolus.
' Extrait de La Muse romande (1800-1891). Cette poésie rythmique e&t formoe lie vers qui doivent être scandés de la manière suivante avec une tonlqne à la fin de chaqup pied :
Hayons d octo/bre azur/ calme et triste
Celte langueur de l'air où murmurent De longs échos au rythme chantant, C'est le parfum des choses qui furent, C'est l'âme en pleurs des roses d'antan.
Les ans m'ont pris mes rêves d'artiste, Et sur leur tombe ils sonnent le glas. Que voulez-vous, rayons d'améthyste, Feuillages d'or, montagnes lilas ?
Dies irsB *.
Voici là-bas, à l'horizon qui flambe incandescent,
Surgir l'aube ardente des jours de terreur et de sang ;
Dans le ciel noir, lourd de sanglots, d'angoisse et de désastres.
J'ai senti sur nos fronts peser la colère des astres ;
Folle de haine, ivre de faim, la bêle qui dormait ;
Rugit au loin dans le cœur des foules : La Tour de science et d'espoir n'aura pas son sommet ;
Fière Babel, je t'entends qui croules.
Tes murs d'orgueil, sous le levier des âpres volontés. Sans fin, s'étageaient à travers les obstacles domptés ; Plus qu'un effort, plus qu'une pierre, et l'or de tes coupoles Lancerait ses rayons plus loin que la brume des pôles; Et dans la fièvre oîi bourdonnait leur tâche de Titans,
Les peuples las, sous la rude étreinte. Râlaient, en mêlant au fracas des marteaux haletants
Le désespoir de leur morne plainte.
Meneurs du siècle, heureux du jour, ô race d'insensés. L'écho formidable de l'ombre a crié : « C'est assez ! » Votre égoïsme, en sa fureur toujours inassouvie, A rompu sous son poids les fers des forçats de la vie ; Dans ses haillons leur foule blême attache un œil de fe,
Sur vos destins tout filés de soie ; Grondante, elle roule et s'agite, et, l'impie, elle veut
Prendre sa part du soleil de joie.
« Extrait de la Semaine littéraire du 13 mars 1897.
Cette belle pièce est d'un rythme un peu compliqué, mais qui produit uu grand effet à la lecture; nous en donnons plus loin le rythme figuré; on remarquera l'ampleur poétique qu'ont ces vers de quatorze syllabes.
Q{g CHRESTOMATHIE FRANÇAISE
Assez longtemps, fils de baal, la fièvre qui vous inorù A pu promener ses sabbats de luxure et de mort ; Devant l'idole, assez longtemps leurs folles saturnales Ont jeté pour encens l'honneur de vos âmes vénales. Du chàtinjent l'heure a sonné; déjà son pas qui vient,
Son pas sinistre, a glacé mes veines ; Déjà sa grande ombre est sur vous et sa poigne vous tient,
Vous, votre race et vos œuvres vaines.
L'air a frémi ; dans les éclairs de hauts embrasements J'ai vu les palais s'écrouler et les temples fumants, Sous leurs débris ensevelir vos dogmes hypocrites; Vos canons et vos arts, vos lois de ténèbres écrites, Tout votre orgueil dans le brasier des haines entassé;
Et, ricanant ses longs rires sombres.
J'ai vu la Vengeance appuyée à son glaive lassé.
Rouge de sang, sur de noirs décombres.
La voix de Dieu passe semblable aux flots des océans ; Son souffle a déjà balayé tant d'empires géants ! Tant de cités, qui ne sont plus que poudre et que mystère, Ont aussi pour un jour mené leur vain bruit sur la terre I Voici venir ce que marquait le doigt rigide et sûr
Des mages saints et des saints prophètes ; Pour vous, comme alors pour la gloire insolente d'Assur,
Je vous le dis, c'est la fin des fêtes.
Ces vers doivent être scandés de la manière suivante, d'après les accents
tonique et rhétorique; »n saisira vite ce qui en constitue le rythme : / / / /
Voici là-bas/, à l'horizon/ qui flam/be incandescent,
Surgir/ l'aube arden/te des jours/ de terreur/ et de sang
Dans le ciel noir/, lourd de sanglots/, d'angois/se et de désastres/,
J'ai senti/ sur nos fronts/ peser/ la cole/re des astres ;
Folle de hai/ne, ivre de faim/, la bè/te qui dormait / / /
Rugit au loin/ dans lo cœur/ des foules : / / / / /■
La Tour/ de scieu/ce et d'espoir/ n'aura pas/ son sommet ;
Fière Babel/, je t'entends/ qui croules.
Œuvres à lire d'Edouard Tavan (Pavot et C", éditeurs, Lausanne): Fleurs de réue(1899). La Coupe d'Onyx (1003). La versification rylhraique dans La Revue de l'enseignement des langues vivantes, août 1896. — Critiques à consulter : Albert Bonnard, Gazette de Lausanne, 26 décembre 1888; A. Sabaticr, Journal de Genève, 20 janvier 1889; Ernest Tissot, La Quinzaine, mai 1889 ; Virgile Rossel, Histoire de la littérature française hors de France (1895); Jules Regard, Tribune de Lausanne, 11 avril 1899 ; Jean Violette, Le Genevois, 28 mai 1901.
Né à Neuchâtel en 1850.
Critique remarquable et justement redouté, journaliste brillant, Philippe Godet est actuellement le prosateur romand qui manie le mieux la langue française. D'autres ont plus de force ou de coloris, aucun ne possède à un égal degré les qualités essentielles à notre idiome : la logique, la clarté, l'aisance, la souplesse, la nuance, la finesse, la rapidité. Ecrivain plein de verve, il a cette ironie supérieure qui donne à l'esprit toute sa force et tout son attrait. Gomme poète, bien qu'il n'ait pas écrit des œuvres comparables à ses ouvrages en prose, il montra un talent très original. Ses vers sont d'une fantaisie charmante : le sentiment sérieux et délicat y coudoie l'ironie ailée. On y sent toujours l'ab solue sincérité d'un homme de cœur et d'un homme d'esprit, maniani la langue poétique avec une aisance parfaite.
Evasions *.
Quand, après nn iour de labeur, Tout me paraît morose et fade, Au pays du rêve enchanteur Je m'évade.
Venant de plaider gravement Quelque vol avec escalade, Vers la Muse au rire charmant Je m'évade.
Quand un tribun sur le pavois M'assourdit par mainte tirade.
Pour oublier son aigre voix, Je m'évade.
Au sortir d'un cercle de sols.
Où l'esprit souffre et se dégrade.
Rêve, j'enfourche tes chevaux, Je m'évade.
Loin des cuistres et des faiseurs.
Charlatans grandis par l'estrade, I Loin des faux dévots, des poseurs,
Je m'évade.
1 Extrait du recueil Le cœur et les yeux (1881) .
Avec Elle, loin des humains, Je fais mainte folle escapade, Et, suivant ses riants chemins, Je m'évade.
Librement et sans nul témoin.
Nous prolongeons la promenade...
Ainsi, plus loin, toujours plus loin Je m'évade.
Le cœur toujours plus dégoûté De la vulgaire mascarade, Vers l'éternelle vérité Je m'évade.
Monde menteur, aux faux atours, Je veux te haïr — sans bravade — Jusqu'à ce qu'enfin pour toujours Je m'évade.
Premier voyage *.
Il est parti tout seul, en vagon, comme un homme! J'étais là, sur le quai, le regardant partir ; Imhu dans le fin fond du cœur, mais fier, en somme, Il riait, triomphant, à son père, martyr...
Il me semblait que tout ce qui fut ma jeunesse. Jours heureux, berceau rose où je l'avais bercé, liOngs espoirs que le cœur à vingt-cinq ans caresse. Que tout cela fuyait dans un lointain passé.
Puisqu'il était quelqu'un, qu'étais-je donc moi-même? Ne l'ai-je pas tenu dans mes bras tout petit? Ce ii'était qu'un poupon qu'on amuse et qu'on aime... — Pendant que je rêvais ainsi,... le train partit.
J'entendis le sifflet de la locomotive.
Le bruit lourd des vagons, les cris et les adieux, Et je pus voir encor — vision fugitive — Disparaître l'enfant que je suivais des yeux.
I lîxtrait lin recueil Les Réalités (1886).
Méchante vision que j'ai longtemps suivie, En mon cœur désolé toujours tu resteras !... Il me semblait que cette infidèle, la vie, Qui me l'avait donné, l'arrachait de mes bras !
La rive aimée*.
Ne dites pas que mon lac est morose : Moi je lui trouve un charme sans pareil ! L'avez-vous vu quand le ciel gris et rose S'y réfléchit au coucher du soleil ?
L'avez-vous vu, les matins de septembre, Quand un léger brouillard le voile encor. Et que son eau, couleur d'opale et d'ambre, A l'infini des océans sans bord ?
Si dans son sein les montagnes voisines Ne mirent point l'éclat d'un front altier. Dieu l'a bordé de modestes collines Pour que le ciel s'y mirât tout entier...
Mais l'horizon quelquefois est en fête, . L'Alpe se montre en vêtement royal Dans le miroir qui réfléchit son faîte... Alors, alors mon lac est sans rival !
Et puis, voici la ville tant aimée,
Son fin profil au ton joyeux et clair,
Se détachant comme un riant camée
Sur l'ample fond de Chaumont toujours verl
Là-bas enfin, du côté de la France, Entre deux monts au gracieux contour, Le ciel, baigné d'une lueur intense, Ruisselle d'or à la chute du jour. ..
Depuis qu'en moi mon âme chante et vibre, A ce spectacle accoutumant mes yeux, Je sens mon cœur lié par chaque fibre A ce pays que j'aime toujours mieux.
Extrait dus Réalités. Il s'agit ici du lao de Neuchàtel.
Gtt CHRESTOMATHIE FRANÇAISE
J'ai vu la mer ou farouche ou SCTeioe, J'ai contemplé sa colère el ses jeux : Calme aujourd'hui comme une jeune reiue, La mort réside en ses flancs orageux ;
Mais la beauté sévère de ses plages N'a point, ô lac, banni ton souvenir, Et j'ai connu le plus beau des voyages. Quand près de toi Dieu m'a fait revenir.
Ah ! si jamais la fortune contraire Loin de tes bords m'emportait, doux pays, De son ennui rien ne pourrait distraire Ni consoler ce cœur que tu remplis ;
Pour achever ma tâche commencée.
Je n'aurais plus ni courage ni foi ; Ton souvenir briserait ma pensée...
Et je mourrais de vivre loin de toi !
A quelqu'un qui me traitait de « Bourgeois » ^ .
Bourgeois? — C'est, ma foi, bien possible! J'ai, s'il faut en faire l'aveu, Des principes, l'âme sensible.
Et j'aime le coin de mon feu.
Je ne couche pas sur la paille. Je m'habille, je mange et je bois, Je dors, je fume, je travaille...
Décidément, je suis bourgeois.
Je crois qu'on peut être honnête homme
Sans mépriser l'argent comptant,
Et si je touche quelque somme.
J'ai le front d'en être content ;
Je ne dédaigne point l'escompte,
Et je paie à la fin du mois
Mon boucher, — sans crever de houle:-
Que voulez-vous? Je suis bourgeois.
Quand je lis des vers, de la prose, Je redoute un éclat trompeur;
■ l'extrait de» Rëalitëti.
PHILIPPE GODBT
ff23
Je veitt yoir clair ea toute chose,
Et l'obscurité me fait peur.
Les «déliquescents» me font rire,
Aux fous je refuse ma voix ;
Je crois au bon sens de la lyre :
Que voulez-vous ? Je suis bourgeois.
Quand la muse, riante et belle.
Au matin, vient me réveiller,
Et que tout en moi se rebelle
Contre le devoir journalier.
Le gros bon sens me pousse à faire
Stupidement ce que je dois;
C'est le devoir que je préfère :
Que voulez-vous ? Je suis bourgeois.
Parmi les bonheurs de la vie, Je crois à ceux qui sont tout près ; J'apprends à borner mon envie Aux plaisirs exempts de regrets; Pour moi, la plus aimable fête Est à mon foyer, — et je crois Qu'avoir des enfants n'est pas bête...
Que voulez-vous ? Je suis bourgeois.
Quand j'avais vingt ans, j'osais croire,
Poète, à l'avenir lointain ;
Je rêvais d'honneur et de gloire
Et j'avais foi dans mon destin.
Aujourd'hui... suis-je bien le même?
Guéri du songe d'autrefois,
Toute ma gloire, c'est qu'on m'aime.
Que voulez-vous ? Je suis bourgeois.
J'ai la foi naïve et première.
Celle qu'on m'enseigna jadis :
Je crois encore à la prière, Je crois au diable, au paradis ; Je crois au Dieu de mon enfance, En dépit des railleurs, j'y crois...
J'y crois surtout si je l'offense...
Que voulez-vous? Je suis bourgeois.
CHRESTOMATHIB FRANÇAISE
Bourgeois, vous dis-je ! — Et je le reste, Tâchant de faire de mon mieux, Satisfait d'un état modeste Qui ne me fait point d'envieux, Heureux d'aimer, heureux de vivre, Certain de mourir une fois, SCu- aussi de ce qui doit suivre...
Que voulez- vous? Je suis bourgeois.
Œuvres à lire de Philippe Godet (Saudoz et Berthoud, éditeurs, Neuchàtel) : Le cœur et les yeux (1881) ; Les RéoAilés (1886) ; Neuchàtel Suisse (1808). — Critiques à consulter : Virgile Rossel. Histoire de la littérature française hors de France ; Philippe Moanier, La Suisse du 26 juillet 1898.