‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 140 sur 151 · ACTE V Scène IL · texte numérisé non relu

ACTE V Scène IL

Le major Davel a voulu délivrer le pays de Vaud du joug des Bernois, .\bandounô et trahi par ses propres compatriotes, qui ne comprennent pas sou noble idéal, il a été livré lâchement aux autorités bernoises, mis à la torture et condamné à la décapitation. Il attend la mort avec l'héroïsme d'un chrétien convaincu. Le pasteur de Saussure, venu pour lui apporter une dernière consola tien, l'a quitté; Davel se jette à genoux pour prier.

La scène se passe à Lausanne, dans la cellule de la tour Saint-Maire, en 172;i

DAVEL, à genoux.

Ce jour est le plus beau de ma vie. 0 mon Maître, Je tombe à tes genoux et ne veux plus connaître Que la grande douceur de m'approcher de Toi. Les mystiques élans d'une invincible foi Ont élevé mon cœur jusques aux pieds du Juste ; J'ai péché, mais je crois à ta clémence auguste; Je meurs, mais pour entrer dans ton éternité. Tu m'as parlé, mon Dieu ; t'ai-je mal écouté ?

' Davel, poème dramatique en cinq actes, représenté pour la première fois par la Société littéraire de Lausanne, le 24 janvier 1898. à l'occasion dn centenaire de l'indépendance du canton de Vaud.

646 CHRESTOMATUIE FRANÇAISE

Aurais-je mal servi moQ pays et sa cause?

Non, non... Mais que raa mort, ô Seigneur, le dispose

A bénir cette terre où j'ai vécu ! Soutiens

Ce peuple, fais surgir de ses rangs des chrétiens

Fidèles à ta loi plutôt qu'à leur Eglise :

Si l'esprit rajeunit, la lettre paralyse;

Que chacun le bâtisse un temple dans son cœur 1

De mes ennemis même, éloigne la rigueur,

Dispense tes bienfaits à tous avec largesse,

Protège ceux que j'aime et les comble sans cesse.

Et prends ton serviteur en profonde pitié !

Se relevant.

J'eusse voulu du moins accomplir à moitié

La tâche que j'avais proposée à mon rêve ;

Je n'ai pas même pu semer un grain qui lève :

A peine avais-je fait le geste du semeur,

Que ma main roidissait, pareille au cep qui meurt.

Enfuis, les courts espoirs; dissipés, les beaux songes

Qui m'aviez enivré de sublimes mensonges !

Un coup de vent qui passe, et vous avez vécu;

Je n'avais pas lutté, j'étais déjà vaincu.

Mais ne faiblissons pas avant l'heure suprême t

Dieu gardo l'avenir, et qui doute blasphème...

Et mon œuvre, d'ailleurs, n'aura pas été vain,

Et ma a Belle Inconnue » a su le mot divin.

0 Bernois 1 ma défaite est un triomphe encore ;

Car je vous ai montré le mal qui vous dévore.

Car je vous ai contraints de le voir. Des abus,

Des désordres sans nom qu'on ne réprimait plus.

Pesèrent lourdement sur ma pauvre patrie.

Un règne d'égoïsme, un règne d'incurie

Doit finir, si l'orgueil ne vous aveugle pas.

Jusqu'ici, sous son joug, le peuple a parlé bas.

Mais ne spéculez point sur son cœur débonnaire.

Sa voix peut éclater comme un coup de tonnerre...

11 se dirige vers la fenêtre, d'où tombe un pâle rayon de lumière.

L'aurore va paraître au bord du ciel vermeil : Un dernier rêve encore avant le grand sommeil !

Il ee jette sur sa couche.

Dormir!.,

VIRGILE ROSSKL 647

Page 1