‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 145 sur 151 · JULES CARRARA · texte numérisé non relu

JULES CARRARA

Né à Genève en 1859.

En 1887, quand parut La Lyre, en France on loua beaucoup l'auteur ; Maxime Gaucher, le sévère critique de la Revue bleue, lui prédit de hautes destinées poétiques. Absorbé par la dure besogne de l'enseignement public, Jules Garrara a peu produit depuis lors ; mais un seul ouvrage suffit pour consacrer un vrai talent : quand un

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coup d'essai est un coup de maître, l'oubli peut se faire sur un nom, l'œuvre n'en reste pas moins rayonnante et belle. Formé à l'école de Victor Hugo, dont il a cbanté le génie, Jules Garrara est un poète élevé, d'une forte imagination, qui manie très bien le vers romantique.

L'excellence du poète

L'auteur fait parler ici Victor Hugo, qui vient de maudire la guerre et les tyrans ; il va exposer maintenant ses grandes idées humanitaires et spiritualistes.

Oh ! le profil géant, la vaste silhouette,

Le dompteur, l'empereur, le roi, c'est le poète !

Oui, poètes, c'est vous les hommes de grand prix !

Car vous êtes rayons, car vous êtes esprits ;

Car, lorsqu'on vous a mis dans l'ombre de la terre,

Quand la tombe est sur vous, de votre front austère

Vous levez votre marbre et vous vous en allez.

Etoiles, resplendir dans les deux étoiles.

Oh ! que vous êtes grands et forts! Au seuil du temple,

0 poètes, c'est vous que l'avenir contemple ;

C'est en vous qu'il espère et c'est vous qif'il attend.

Au fond de son abîme il rêve, palpitant,

A la lumière, à la clémence, à la justice.

11 attend que le vieil univers s'engloutisse

Et qu'une dynastie intègre ait apporté

Le règne de l'Amour et de la Vérité.

Poètes, pour cela c'est sur vous que l'on compte.

L'erreur s'obstine; il faut qu'une force la dompte.

Cette force, c'est vous, car vous venez d'en haut.

Vous possédez autant de clarté qu'il en faut

Pour peindre au ciel la fresque immense de l'aurore.

La fleur Fraternité vous attend pour éclore,

Et quand tous les remparts d'ombre seront détruits.

Elle prodiguera ses parfums et ses fruits.

Ce but est votre but, ces efforts sont les vôtres.

A l'œuvre donc ! allez, voyants ! allez, apôtres I

Allez, les conquérants, et revenez vainqueurs

Avec une moisson glorieuse de cœurs !

0 peuples, qui courbez votre tête opprimée,

Voici les bous soldats, voici la grande armée 1

» Extrait de La Lyre (1887).

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Hommes, inclinez-vous ! Vous, femmes, souriez t

Allez cueillir des fleurs ! apportez des lauriers l

Ils se contenteront de ces humbles ofiFrandes.

S'ils frappent, ouvrez-leur vos portes toutes grandes ;

S'ils ont faim, partagez avec eux votre pain,

Et, s'ils sont fatigués, vos chaises de sapin.

Mais ce n'est point cela que leur désir réclame.

Ce qu'ils veulent que vous leur donniez, c'est votre âme

Accordez-la-leur toute, et quand ils s'en iront,

Demandez la faveur de les baiser au front

Et de serrer leur main puissante et magnanime.

Puis, reconduisez-les jusqu'au bord de l'abîme.

C'est de là qu'ils venaient. Alors, rentrés chez vous,

Vous vous étonnerez de trouver l'air plus doux.

Le foyer plus brillant, le sommeil plus paisible.

Ce sera comme si quelque fée invisible.

Prompte comme l'oiseau qui chante au bord d'un toit,

En passant eût touché votre maison du doigt.

Chaque chose à vos yeux sera transfigurée,

Et votre ciel aura ces splendeurs d'empjrée

Qui consolent, et font trouver au travailleur

La fatigue plus douce et le travail meilleur.

Sous vos yeux passeront des visions joyeuses ;

Vous entendrez chanter des voix mystérieuses.

Et quand vous dormirez, les anges descendront

Mettre des battements d'ailes sur votre front.

Ces rayons, ces douceurs, ces paix, ces harmonies,

Vous les devrez à ces passants, à ces génies.

Pour une heure, ils vous ont rendu l'éternité,

Et c'est ainsi qu'ils paient votre hospitalité.

Oh ! les poètes sont ce qu'il faut à la terre !

Ils sont la source vive où l'on se désaltère.

Pure comme un cristal, douce comme le miel,

Et la seule ici-bas qui reflète le ciel.

0 lumière ! lumière ! éclate ! voici l'heure

Où va s'évanouir dans l'ombre ce qui pleure.

Où l'espérance aura remplacé les regrets.

Voici que resplendit au ciel l'astre Progrès !

Voici la Liberté ! voici la Délivrance !

Voici le râle éteint de l'hyène Souffrance

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A qui le bon chasseur a mis sa lance au flanc 1

L'horizon était noir, voici qu'il devient blanc!

Voici que tout là-bas, dans des splendeurs de rêve.

Le radieux soleil Humanité se lève !

Voici l'éclosion de rimiiiuable azur !

Et tandis que s'engouffre à l'occident obscur,

Dans le blêmissement des ténèbres prochaines,

L'ancien monde chargé d'opprobres et de chaînes,

Pour succéder aux temps qui viennent de finir,

Voici l'incorruptible et superbe Avenir !

Hommes, battez des mains à cette aurore immense 1

Voici l'apothéose humaine qui commence !

Voici qu'à l'horizon plein d'éblouissements,

Comme un bandeau brodé de divins diamants,

Se mêle à l'arc-en-ciel des gloires infinies

La constellation sereine des génies.

Ils sont tous là, les vrais, les seuls témoins de Dieu.

Une place d'honneur reste vide au milieu,

Et tandis que vers eux toutes les mains se tendent

Et que les astres les regardent, ils attendent.

Comme s'ils espéraient quelque suprême absent.

Et bientôt, au milieu du groupe éblouissant.

Surgit, sublime, et la tête d'étoiles ceinte,

Pour guider le triomphe et chanter l'hymne sainte,

Ce maître, ce sauveur, ce martyr, ce proscrit,

Cet homme-Dieu, ce Dieu fait homme, Jésus- Christ l

Allez, libérateurs, et parcourez le monde !

L'antique chêne humain >. oesoin qu'on l'émonde.

Coupez ces rameaux secs, témoins des temps passés.

Corrigez ! redressez ! taillez ! éclaircissez !

Sur la terre, de l'ombre et du mal coutumière,

Képandez à grands flots l'amour et la lumière !

Que dans chaque âme humaine éclose un ciel tout bleu.

Jours de gloire, arrivez 1 descends, règne de Dieu !

Viens, parmi nous, ô Toi, la Puissance, Toi, l'Etre !

Viens, viens ! nous t'attendons poiu* que tu sois le Maître

Viens, pour que nous puissions embrasser tes genoux!

Viens, ta force est terrible et ton sourire est doux !

Viens, toi qui fis les fleurs, la femme et les étoiles 1

Viens, éclaire nos yeux ! viens, déchire nos voiles !

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Viens, pour que nous soyons dans ton sein abîmés I Hommes, voici TAmour ! aimez! aimez! aimez! Aimez le créateur des astres et des roses ! Il est, il est, il est par-dessus toutes choses. Au-delà de l'abîme et par delà le temps ! Gloire à Lui 1 Gloire à Lui !

Sur la mort d'une petite fille.

Ne pleurez pas sur ceux qui meurent.

Ceux qui s'en vont sont délivrés.

Mais il ne reste de navrés Que les cœurs de ceux qui demeurent.

Ceux qui s'en vont sont les oiseaux.

Les délicates hirondelles Qui franchissent d'un seul coup d'ailes La terre, le ciel et les eaux.

Celles-là sont les bien-aimées.

Ce sont celles que Dieu bénit Et qui s'en vont faire leur nid Dans un parc de fleurs embaumées.

Pures comme au jour baptismal, Pleines de grâce et d'harmonie.

Elles ont la paix infinie De ceux qui n'ont point fait de mal.

Oh ! pouvoir arracher son aile Aux murs d'une froide prison l Pouvoir atteindre à l'horizon Où brille une aurore éternelle !

Vers les hauteurs d'où rien n'abat Pouvoir prendre un vol grandiose.

Parvenir à l'apothéose Sans avoir souffert du combat 1

Quel rêve d'or insaisissable, OEuvre d'un plus divin pinceau, Peut-on faire sur un berceau, Idole d'argile et de sable !

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Puisque votre amour caressant N'avait dans votre cœur île mère Pas de plus exquise chimère, Pas d'idéal plus ravissant;

Puisque vous ne rêviez pour elle Que ce bonheur délicieux Dont les anges au fond des cieux Ont tous le reflet sur leur aile;

Dieu ne vous a-t-il pas donné Ce que le monde vous renie ?

Après l'avoir ainsi bénie.

Direz- vous qu'il a condamné?

Et saviez-vous si cette terre.

Où sont gravés ses premiers pas.

Peut-être ne lui cachait pas Quelque épouvantahie mystère ?

Bénissez plutôt le destin De ne pas vous avoir comprise ; Bénissez-le de l'avoir prise Fraîche et pure comme un matin.

Kl songez de conibien dépasse Notre humaine félicité La bienheureuse éternité An sein de l'éternel espace!

A un jeune homme riche *.

Jeune homme, si ton cœur n'a pas un peu d'amour, L'aurore de tes jours est une fin de jour,

Triste comme la nuit qui tombe ; C'est une lampe d'or qu'on met sous le boisseau ;

» Extrait du Recueil des publieatitma de ta Société havraise d'étude» div iej(1899).

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