AI.KRKD UE MUSSET 1S
De même, dans ma bourse, il ne faut qu'un écu
(Jui tourne les lalous, et le reste est perdu.
Tout ce que je possède a quelque ressemblance
Aux moulons de Pauurge : au premier qui cominenco,
Voilà Panurge à sec et son troupeau tondu.
iiélas ! le premier pas se fait sans qu'on y pense.
Ma poche est comme une île escarpée et sans boids ', Ou n'y saurait rentrer quand on en est dehors. Au moindre fil cassé, l'écheveau se dévide : Entraînement funeste et d'autant plus perfide, Que j'eus de tous les temps la sainte horreur du vide, Et qu'après le combat je rêve à tous mes morts.
Un soir, venant de perdre une bataille honnête, Xe possédant plus rien qu'un grand mal à la tête, Je regardais le ciel, étendu sur un banc, Et songeais, dans mon âme, aux héros d'Ossian. Je pensai tout à coup à faire une conquête; Il tressaillit en moi des phrases de roman.
Comme j'en étais là de mon raisonnement, Enfoncé jusqu'au cou dans celte rêverie. Une bonne passa, qui tenait un enfant.
Je crus m'apercevoir que le pauvre innocent Avait dans ses grands yeux quelque mélancolie. Ayant toujours aimé cet âge à la folie,
Et ne pouvant souffrir de le voir maltraité.
Je fus à la rencontre, et m'enquis de la bonne
Quel motif de colère ou de sévérité
Avait du chérubin dérobé la gaîlé.
« Quoi qu'il ait fait d'abord, je veux qu'on lui pardonne.
Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne. »
(C'est mon opinion de gâter les enfants.)
Le marmot là-dessus, m'accueillant d'un sourire,
D'abord à me répondre hésita quelque temps ;
Puis il tendit la main et finit par me dire :
« Qu'il n'avait pas de quoi donner aux mendiants. »
Le ton dont il le dit, je ne peux pas l'écrire.
1 Paraplirase ironique d'ua vers de Boileau: a L'honneur est comme une ile escarpée et sans bords. »
KSS CHRESTOMAÏHIE FRANi;AISR
Mais vous savez, lecteur, que j'étais ruiné; J'avais encor, je crois, deux écus dans ma bourse; C'était, en vérité, mon unique ressource, La seule goutte d'eau qui restât dans la source. Le seul verre de vin pour mon prochain dîné; Je les lirai bien vite, et je les lui donnai.
11 les prit sans façon, et s'en fut de la sorte. A quelques jours de là, comme j'étais au lit, La Fortune en passant., vint frapper à ma iiorte. Je reçus de Paris une somme assez forte. Et très heureusement il me vint à l'esprit De payer l'hôtelier qui m'avait fait crédit.
Mon marmot cependant se trouvait une fille,
Anglaise de naissance et de bonne famille.
Or, la veille du jour fixé pour mon départ,
Je vins à rencontrer sa mère par hasard.
C'était au bal, — Au bal il faut bien qu'on babille :
Je fis donc pour le mieux mon métier de bavard.
Une goutte de lait dans la plaine étliérée Tomba, dit-on, jadis, du haut de firmament '. La Nuit, qui sur son char passait en ce moment. Vit ce pâle sillon sur sa mer azurée, Et, secouant les plis de sa robe nacrée. Fit au ruisseau céleste un lit de diamant.
Les Grecs, enfants gâtés des Filles de Mémoire, De miel et d'ambroisie ont doré cette histoire ; Mais j'en veux dire un point qui fut ignoré d'eux : C'est que, lorsque Jiinon vit son beau sein d'ivoire En un fleuve de lait changer ainsi les deux. Elle eut peur tout à coup du souverain des dieux.
Elle voulut poser ses mains sur sa poitrine ; Et, sentant ruisseler sa mamelle divine. Pour épargner l'Olympe, elle se détourna ; Le soleil était loin, la terre était voisine ; Sur notre pauvre argile une goutte en tomba; Tout ce que nous aimons nous est venu de là
' La voie lactée.
ALFRED 1)K MUSSET lî)9
C'était un bol enfant ({lie cette jeune mère ; Un véritable enfant, — et la riche Angleterre Plus d'une fois dans l'eau jettera son lllet Avant d'y retrouver une perle aussi chère ; En vérité, lecteur, pour faire son portrait, Je ne peux mieux trouver qu'une goutte de lait.
Jamais le voile blanc de la mélancolie
Xe fut plus transparent sur un sang pins vermeil.
Je m'assis auprès d'elle et parlai d'ilalie ;
Car elle connaissait le pays sans pareil .
Elle en venait, hélas ! à sa froide patrie
Rapportant dans son cœur un rayon de soleil.
Nous causâmes longtemps, elle était simple et bonne, Ne sachant pas le mal, elle faisait le bien ; Des richesses du cœur elle me fit l'aumône. Et, tout en écoutant comme le cœur se donne. Sans oser y penser, je lui donnai le mien ; Elle emporta ma vie et n'en sut jamais rien.
Le soir, en revenant, après la contredanse,
Je lui donnai le bras, nous entrâmes au jeu ;
Car on ne peut sortir autrement de ce lieu.
« Vous partez, me dit-elle, et vous allez, je pense,
D'ici jusque chez vous faire quelque dépense ;
Pour votre dernier jour il faut jouer un peu. »
Elle me fit asseoir avec un doux sourire.
Je ne sais quel caprice alors la conseilla:
Elle étendit la main et me dit : «Jouez là.»
Par cet ange aux yeux bleus je me laissai cumlnirc.
Et je n'ai pas besoin, mon ami, de vous dire
Qu'avec quelques louis mon numéro gagna.
Nous jouâmes ainsi pendant une heure entière, El je vis devant moi tomber tout un trésor ; Si c'était rouge ou noir, je ne m'en souviens guère ; Si c'était dix ou vingt, je n'en sais rien encor; Je partais pour la France^ elle pour l'Angleterre, Et je sortis de là les deux mains pleines d'or.
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Quand je rentrai chez moi, je vis cette richesse, Je me souvins alors de ce jour de détresse Où j'avais à l'enfant donné mes deux écus. C'était par charité : je les croyais perdus. De Celui qui voit tout je compris la sagesse : La mère, ce soir-là, me les avait rendus.
Lecteur, si je n'ai pas la mémoire égarée, Je t'ai promis, je crois, en commençant ceci, Une bonne fortune; elle finit ainsi.
Mon bonheur, tu le vois, vécut une soirée ; J'en connais cependant de plus longue durée Que je ne voudrais pas changer pour celui-ci.
Lucie *.
Mes chers amis, quand je mourrai, Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré, La pâleur m'en est douce et chère, Et son ombre sera légère A la terre où je dormirai.
Un soir, nous étions seuls, j'étais assis près d'elle ;
Elle penchait la tête, et sur sua clavecin
Laissait, tout en rêvant, floller sa blanche main.
Ce n'était qu'un murmure : on eût dit des coups d'aile
D'un zéphyr éloigné glissant sur des roseaux,
El craignant en passant d'éveiller les oiseaux.
Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques
Sortaient autour de nous du calice des fleurs.
Les marronniers du parc et les chênes antiques
Se berçaient doucement sous leurs rameaux en pleurs.
Nous écoutions la nuit ; la croisée enir'ouverle
Laissait venir à nous les parfums du printemps;
Les vents étaient muets, la plaine était déserte ;
Nous étions seuls, pensifs, et nous avions quinze ans.
Je regardais Lucie. — Elle était pâle et blonde.
Jamais deux yeux plus doux n'ont du ciel le plus pur
Sondé la profondeur et réfléchi l'azur.
Sa beauté m'enivrait ; je n'aimais qu'elle au monde ;
' Ecrit eu 1835. Voici une des plus douces élégies de la poésie française et peut-être la plus toucbaute.
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Mais je croyais l'aimer comme on aime une sœur, Tant ce qui venait d'elle était plein de pudeur ! Nous nous lûmes longtemps ; ma main touchait la sienne, Je regardais rêver son front triste et charmant, Et je sentais dans l'âme, à chaque mouvement. Combien peuvent sur nous, pour guérir toute peine, Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur. Jeunesse de visage et jeunesse de cœur. La lune, se levant dans un ciel sans nuage, D'un long réseau d'argent tout à coup l'inonda. Elle vit dans mes yeux resplendir son image ; Son sourire semblait d'un ange : elle chanta.
Fille de la douleur, Harmonie ! Harmonie ! Langue que pour l'amour inventa le génie ! Qui nous vint d'Italie, et qui lui vint des cieux 1 Douce langue du cœur, la seule où la pensée. Cette vierge craintive et d'une ombre ofTensée, Passe en gardant son voile et sans craindre les yeux ! Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire Dans tes soupirs divins, nés de l'air qu'il respire, Tristes comme son cœur et doux comme sa voix ? On surprend un regard, une larme qui coule ; Le reste est un mystère ignoré de la foule. Gomme celui des flots, de la nuit et des bois !
Nous étions seuls, pensifs ; je regardais Lucie. L'écho de sa romance en nous semblait frémir. Elle appuya sur moi sa tête appesantie. Sentais-tu dans ton cœur Desdémona gémir, Pauvre enfant ? Tu pleurais ; sur ta bouche adorée Tu laissas tristement mes lèvres se poser, Et ce fut ta douleur qui reçut mon baiser. Telle je t'embrassai, froide et décolorée, Telle, deux mois après, tu fus mise au tombeau ; Telle, ô ma chaste fleur ! tu t'es évanouie. Ta mort fut un sourire aussi doux que ta vie, Et lu fus rapportée à Dieu dans ton berceau.
Doux mystère du toit que l'innocence habite, Chansons, rêves d'amour, rires, propos d'enfant,
El toi, charme inconnu dont rien ne se défend, Qui fit hésiler Faust au seuil de Marguerite, Candeur des premiers jours, qu'êtes-vous devenus ? Paix profonde à ton âme, enfant ! à ta mémoire l Adieu 1 ta blanche main sur le clavier d'ivoire, Durant les nuits d'été, ne voltigera plus...
Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière ^
J'aime son feuillage éploré,
La pâleur m'en est douce (H chère,
El son ombre sera légère
A la terre où je dormirai.
La nuit de mai^.