‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 43 sur 151 · CHRESTOMATHIE FRAN(]AISE · texte numérisé non relu

CHRESTOMATHIE FRAN(]AISE

« Et comme au bord des claires eaux Frissonnait mon écorce grise, Sous le pied leste des oiseaux Ou les caresses de la brise !

« L'hiver venait chassant l'été; Tout s'abritait au toit des villes ; Seul, je gardais la majesté Des existences immobiles !

« Et, dressant mon squelette noir Sur la nudité des champs mornes, Silencieux dans mon espoir Des rajeunissements sans bornes,

« J'attendais des temps plus heureux, Où sur mes branches découvertes Le chant des merles amoureux Ferait pousser des feuilles vertes!

fc Plus de nids ! plus de vents dans l'air, Secouant à flots mon feuillage !

La hache a, comme un pâle éclair, Frappé mon tronc durci par l'âge ;

« Et, traîné des vallons charmants Au chantier brutal des banlieues, J'ai senti mes os, par moments, Crier sous la scie aux dents bleues !...»

La pauvre bûche pleure encor ; Mais déjà dans ses mille étreintes Le feu, comme un grand poulpe d'or.

Fait, sans pitié, mourir ses plaintes.

L'âme légère du vieux bois.

Moitié brise et moitié rosée, Lihre pour la première fois, Flotte sur la cendre embrasée...

Poésies complètes de Bouilhet (Lemerre, éditeur, Paris). — Principaux drames eu vers: M"" de Montarcy (1850) ; La Conjuration d'AmIxiise (1806). — Critiques à consulter : Gustave Flaubert, Pr^/ace des Dernières Chansons (1870); H. de la Ville de Mirmout, Louis Bouilhet (188S) ; G. Lausoii, Hisluire de la Ultcrature française (1894); Ch. Gidcl, Histoire de ta littérature française (1898).

BAUDELAIIU-: 219

BAUDELAIRE (Charles)

Né et mort à Paris, lS-il-1867.

Par certains côtes de son génie poétique, Baudelaire se rattache au roinanlisme, dont il a du reste accentué quelques-uns des défauts ; par d'autres, c'est di'jà un précurseur de la poésie impersonnelle. Il est très difficile de porter sur son œuvre un jugement équitable, tant il y a en lui de choses qui repoussent : bizarrerie étrange, sensualité basse et vulgaire, affectalion ridicule de satanisme, perversité lugubre, mysticisme macabre. Sa poésie morbide distille tous les poisons de l'àmc. C'est un poète de décadence morale. Pourtant dans son œuvre malsaine, flore vénéneuse éclosesur le fumier d'une civilisation malade, il y a aussi des Heurs admirables dont on peut respirer le parfum exquis. Ce rêveur fantastique et macabre a été un grand poète, et Victor Hugo a pu lui dire avec raison : « Vous avez créé un frisson nouveau. » Dans un coin de son âme étrange et complexe, il y avait un sentiment profond de la foi religieuse, l'horreur des vices hideux qui baillèrent son imagination déréglée, une grande puissance d'idéalisation symbolique. C'est par ces qualités de pi'emier ordre qu'il restera.

L'albatros i.

Souvent, pour s'amuser, les hoiiiines d'équipage Premieul des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les goulTres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches, Qiie ces rois de l'azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons Iraîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu'il est comi(iue et laid l L'un agace son bec avec un brùle-gueule. L'autre mime, en boitant, l'inlirme qui volait!

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer; Exilé sur le sol au milieu des huées.

Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

' Ces vers et les suivants ont été publiés en 1857.

220 CHRESTOMATHIK FRANÇAISK

Correspondances *.

La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles; L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers.

Gomme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité.

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, — Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,

Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens.

Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

Harmonie du soir *.

Voici venir les temps où, vibrant sur sa tige. Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ; Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ; Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ; Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige ; Valse mélancolique et langoureux vertige ! Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige ; Un cœur tendre, qui hait le nrant vaste et noir ! L>e ciel est triste et beau comme un grand reposoir; Le soleil s'est noyé dans son sang (jui se fige...

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir, Du passé lumineux recueille tout vestige! Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige... Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

' Les personnes qui aiment tous les arts et en conjiireuuent le luiignge esthétique saisiront le sens profijad de cette pièce, oii Baudelaire a roniarquablemenl di'Imi, en quelques lignes, ce qu'on pourrait appeler a l'unité des forces artistiques. »

' Voiri un exemple très curieux de poésie symbolislc , à comparer avec Iijs pièces de Henri de Régnier reproduites plus loin.

bauoelâirb 221

Spleen *.

Quand le ciel bas el lourd pèse comme uu couvercle Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis, Et que de l'horizon embrassant tout le cercle Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide, Où l'Espérance, comme une chauve-souris.

S'en va battant les murs de son aile timide Et se cognant la tête à des plafonds pourris;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées D'une vaste prison imite les barreaux.

Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie El lancent vers le ciel un affreux hurlement Ainsi que des esprits errants et sans patrie Qui se mettent à geindre opiniâtrement,

— Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir, Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,

Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Le gouffre.

Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.

— Hélas! tout est abîme, — action, désir, rêve. Parole ! et sur mon poil qui tout droit se relève Mainte fois de la Peur je sens passer lèvent.

En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève, Le silence, l'espace affreux et captivant... Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.

J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou, Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où ; Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres,

1 Ici et dans la pièce suivante, c'est le romantique macabre qui parle, hanté par ses sombres visions.

222 • CHRESÏOMATUIE FRANÇAISE

Et mon esprit, toujours du vcrlige hanté,

Jalouse du néant l'insensibilité.

— Ahl ne jamais sortir des Nombres et desEIrcsl

L'idéal du poète *.

Vers le Ciel, où son œil voit un trône splendide,

Le poète serein lève ses bras pieux,

Et les vastes éclairs de son esprit lucide

Lui dérobent l'aspect des peuples furieux :

« Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la soiillVaiice Comme un divin remède à nos impuretés Et comme la meilleurs et la plus pure essence Qui prépare les forts aux saintes voluptés !

Je sais que vous gardez une place au Poète Dans les rangs bienheureux des saintes Légions, Et que vous l'invitez à l'éternelle fêle Des Troues, des Vertus, des Dominations.

Je sais que la douleur est la noblesse unique Où ne mordront jamais la terre et les enfers, Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique Imposer tous les temps et tous les univers.

Mais les bijoux perdus de l'antique Paimyre, Les métaux inconnus, les perles de la mer, Par votre main montés, ne pourraient pas sirHlre A ce beau diadème éblouissant et clair ;

Car il ne sera fait que de pure lumière,

Puisée au foyer saint des rayons primitifs.

Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,

Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs ! »

L'œuvre de Baudelaire ne peut être lue qu'en extraits, dans une cbrestomatliie. Pour les personnes qui auraient besoin de l'étudier plus à fond, voici la liste des principaux travaux critiques faits sur lui : Théophile Gautier, Notice des Œuvres complètes (1868) ; Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine (1885) ; Maurice Spronck, Les Artistes littéraires (1889) ; Guyau, L'art au point de vue sociologique ; Ed. Schérer, Eludes sur la littérature contemporaine ; Anatole France, La vie littéraire ; Lanson, Histoire de la littérature française.

1 Ces vers si purs montrent la partie vraiment saine de l'àme du poète; ils confirment ce que nous avons dit dans la notice qui lui est consacrée.

THÉODORE DE BANVILLE 'H'.i

yé à Moulins en 1823, mort à Paris en tSOl.

Si de Banville, homme de cœur et de distinction, n'avait donné à un de ses principaux recueils le titre significatif d'0<?e5 f'unambulesques, il serait irrévérencieux de le comparer à un danseur de corde; mais cette comparaison est justifiée par l'aveu même du poète. Il a dansé toute sa vie, merveilleusement d'ailleurs, sur la corde lyrique : c'est le plus grand des funambules poétiques. Son œuvre renferme un curieax mélange de Ivrisme fantaisiste, de comique charmant, de description plastique et d'observation moyenne. Le fond n'y compte presque pas, car il avait peu d'idées et des sentiments très calmes : ses vers sont pres(]ue toujours écrits avec des riens. En revanche la forme y tient une place considi'-rable. BanviUe professait un véritable culte pour le style prosodique et l'eurythmie savante ; la rime, dont il a donn'' une curieuse théorie, dans son Traité de poésie française, était pour lui réL''ment essentiel du vers. La plupart de ses œuvres, très utiles à ('■tudier à cet égard-là, sont des jeux de métrique et de rythme. Chez lui, révolution verbale des romantiques s'achève en étincelante fantaisie de versificateur virtuose. Influencé par ses fortes études classiques, il renoua, lui aussi, dans ses vers, la tradition gréco-latine. Par là et par son culte de la forme, il est un des précurseurs du Parnasse contemporain.

Le saut du tremplin *.

Clown admirable, en vérité !

Je crois que la postérité, Dont sans cesse l'horizon bouge, Le reverra, sa plaie au flanc.

^ Il était barbouillé de blanc, De jaune, de vert et de rouge.

Même jusqu'à Madagascar Son nom était parvenu, car C'était selon tous les principes Qu'après les cercles de papier, Sans jamais les estropier Il traversait le rond des pipes.

De la pesanteur affranchi.

Sans y voir clair il etit franchi

' Extrait des Odes funambulesques (1857). Cette pièce donne bien une ide'e Ju genre bauvillosque par excellence : le bouiTon uni au lyrique, la rime rare et inattendue produisant l'eiTet comique.

224 OHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Les escaliers de Piranèse.

La lumièrp qui le frappait, Faisait resplendir son toupet Comnne un brasier dans la fournaise.

Il s'élevait à des hauteurs Telles, que les autres sauteurs Se consumaient en luttes vaines.

Ils le trouvaient décourageant, Et murmuraient : « Que! vif-argent Ce démon a-t-il dans les veines?»

Tout le peuple criait : «Bravo ! »

Mais lui, par un etfort nouveau, Semblait raidir sa jambe nue, Et, sans que l'on sût avec qui, Cet émule de la Saqui * Parlait bas en langue inconnue.

C'était avec son cher tremplin.

Il lui disait : « Théâtre, plein D'inspiratioD fantastique, Tremplin qui tressailles d'émoi Quand je prends un élan, fais-moi Bondir plus haut, planche élastique!

« Frêle machine aux reins puissants Fais-moi bondir, moi qui me sens Plus agile que les panthères.

Si haut que je ne puisse voir Avec leur cruel habit noir Ces épiciers et ces notaires !

« Par quelque prodige pompeux, Faih-moi monter, si tu le peux, Jusqu'à ces sommets où, sans règles, Embrouillant les cheveux vermeils Des planètes et des soleils, Se croisent la foudre et les aigles.

« Jusqu'à ces éthers pleins de bruit, Où, mêlant dans l'affreuse nuit

' Célèbre danseuse du second empire.

THÉODORJB DB BANVILLE 225

Leurs haleines exténuées.

Les autans ivres de courroux Dorment, échevelés et fous, Sur les seins pâles des nuées.

« Plus haut encor, jusqu'au ciel pur I Jusqu'à ce lapis dont l'azur Couvre notre prison mouvante!

Jusqu'à ces rouges Orients Où marchent des dieux flamboyants, Fous de colère et d'épouvante.

« Plus loin I plus haut ! je vois encor

Des boursiers à lunettes d'or,

Des critiques, des demoiselles

Et des réalistes en feu.

Plus haut ! plus loin ! de l'air ! du bleui

Des ailes ! des ailes ! des ailes! »

Enfin, de son vil éclial'aud, lie clown sauta si haut, si haut, Qu'il creva le plafond de toiles Au son du cor et du tambour.

Et, le cœur dévoré d'amour, Alla rouler dans les étoiles.

La morte K

^Ils se disent, ma colombe, Que tu rêves, morte encore, Sous la pierre d'une tombe :

Mais, pour l'àme qui t'adore, Tu t'éveilles ranimée, 0 pensive bien-aimée !

Par les blanches nuits d'étoiles, Dans la brise qui murmure, Je caresse tes longs voiles.

Ta mouvante chevelure.

Et tes ailes demi-closes Qui voltigent sur les roses !

1 Extrait des Exilés (1874), le meilleur ouvrage du poète. — Pièce écrite eu 1S59; elle constitue un joli essai de poésie en riines féminines, dont Paul Verlaine et, apri's lui, les symbolistes ont donné de remarquables exemples.

0 déliœs ! je respire

Tes divines tresses blondes l

Ta voix pure, cette lyre,

Suit la vague sur les ondes,

Et, suave, les effleure.

Comme un cygne qui se pleure l

La belle Aude*.

En arrivant dans sa ville aux cent tours, Charles s'écrie : « Ah ! cœurs pleins d'artifice ! Ah ! mécréants ! pourvoyeurs de vautours ! Il faut enfin qu'on vous anéantisse.

Que tous les pairs de ma cour de justice Viennent, dit-il, me trouver sans délais : Je veux qu'on parte et qu'on les avertisse. » Mais en passant le seuil de son palais,

Sous un habit d'argent où l'émeraude Jette ses feux près du rubis sanglant, Il voit venir près de lui la belle Aude Aux fins cheveux d'or pâle et ruisselant. « Sire, dit-elle, et tout en lui parlant^ Elle attachait sur lui ses yeux de flamme, Où donc est-il votre neveu Roland, Qui m'a juré de me prendre pour femme ?

A ce discours le puissant Empereur,

Le vieux lion courroucé, le grand chêne,

Baisse la tête et frémit de terreur.

De larges pleurs brûlants, des pleurs de haine,

Tombent à flots dans sa barbe hautaine ;

« Hélas ! dit-il, ce faiseur de travaux,

Cet artisan d'exploits, mon capitaine,

Le bon Roland, est mort à Roncevaux.

Mais, ô ma sœur ! amie au col de cygne, Je te promets un époux, fils d'aïeux Fiers de lignage et de valeur insigne Pour te servir à la face des cieux.

Il séchera les larmes de tes yeux

1 Extrait des Exilés. — Pièce écrite en 1860.

Qui pleureraient toujours de chers fantômes. C'est mon Louis, je ne puis dire mieux : Il est moa fils, il aura mes royaumes. »

Aude sourit. Vite, un rayon charmant Fleurit sa lèvre austère que l'on vante . « Je le vois bien, dit-elle doucement A l'Empereur tout glacé d'épouvante, Vous vouliez donc railler votre servante ! Vous m'avez dit ces choses-là par jeu ! Que, Roland mort, Aude reste vivante!

Cela ne plaise à notre Seigneur Dieu ! »

Elle pâlit. Comme dans la campagne

Se brise un lys, la jeune fille ainsi

Se laisse choir aux pieds de Charlemagne,

Le cœur brisé par un si grand souci.

Sa lèvre est blême et son cœur est transi,

La voilà morte et froide et son front penche.

Morte à toujours ! Dieu lui fasse merci

Et dans les cieux prenne son âme blanche I

L'empereur tremble et tressaille ; d'abord Il ne la croit que pâmée ; il la frôle ; Il la soulève en tremblant, lui si fortl La tête, hélas 1 retombe sur l'épaule.

Va, c'en est fait, ô perle de la Gaule ! Ses tongs cheveux, tandis qu'elle s'endort, Tombent pareils à des branches de saule : C'est bien le doigt farouche de la mort.

Charles, pensif, navré dans ses tristesses, Ayant connu cette vaillante amour, Au même instant mande quatre comtesses Qu'il fit venir en grand deuil à sa cour Pour veiller Aude aux bras blancs nuit et jour. Et puis elle eut sa place aux pieds des Anges, Dans un moutier de nonnains, doux séjour Où de Marie on chante les louanges.

Sa blanche tombe est sous un noir buisson Où l'aubépine étend ses longues branches. Le rossignol en suave chanson

Y vient la nuit jeter ses notes franches; La violette et les sombres pervenches Semblent gémir sur un trépas si beau, Et l'on verra des roses toutes blanches Pendant mille ans fleurir sur son tombeau.

Car elle est morte, aimable entre les vierges 1

Et Ganelon attend son jugement,

Vil, enchaîné, meurtri, fouetté de verges.

Mais Aude morte égale son amant.

Dans le sépulcre elle dort fièrement.

Et Charles pleure encor cette pucelle

Qui fut sans tache ainsi qu'uu diamant,

Et brave cœur et gente demoiselle.

Le sanglier 1.

(^'était auprès d'un lac sinistre, à l'eau dormante, Enfermé dans un pli du grand mont Erymantlie, Et l'antre paraissait gémir et, tout béant, S'ouvrait, comme une gueule affreuse du néant; Des vapeurs en sortaient, ainsi que d'un Averne. Immobile, et penché pour voir dans la caverne, Hercule regarda le sanglier hideux.

Les loups fuyaient de peur quand il s'approchait d'eux, Tant le monstre elîaré, s'il grognait dans sa joie, Semblait efl'rayant, même à des bêtes de proie, il vivait là, pensif. Lorsque venait la nuit, Terrible, emplissant l'air d'épouvante et de bruit En cassant les lauriers au pied des monts sublimes. Il allait dans le bois déchirer ses victimes; Puis il rentrait dans l'antre, auprès des flots dormants. Couché sur la chair morte et sur les ossements, fl mangeait, la narine ouverte et dilatée. Et s'étendait parmi la boue ensanglantée. Noir, sa tanière au front obscur lui ressemblait. Les ténèbres et lui se parlaient. Il semblait. Enfoui dans l'horreur de celle prison sombre, Qu'il mangeait de la nuit et qu'il mâchait de l'ombre.

i l':xtrait des Exilés. Cette pièce est de 1862.

THÉODOllE DE BANVILLE 229

Hercule, que sa vue importune lassait, Se (lit : « Je vais serrer son cou dans un lacet ; Ma main étouffera ses grognements obscènes, Et je l'amènerai tout vivant dans Mycènes. » Et le héros disait aussi : « Qui sait pourtant, S'il voyait dans les cieux le soleil éclatant, Ce que redeviendrait cet animal farouche ? Peut-être que les dents cruelles de sa bouche Baiseraient l'herbe verle et frémiraient d'anionr. S'il regardait l'azur éblouissant du jour! ^)

Alors, entrant ses doigts d'acier parmi les soies Du sanglier courbé sur des restes de proies. Il le traîna tout près du lac dormant. En vain, Blessé par le soleil qui dorait le ravin, Le monstre déchirait le roc de ses défenses. Il fuyait. Souriant de ces faibles offenses, Hercule, soulevant ses flancs hideux et lounls, Le ramenait au jour lumineux. Mais toujours. Attiré dans sa nuit par un amour étrange. Le sanglier têtu retournait vers la fange, Et toujours, l'effrayant d'un sourire vermeil, Le héros le traînait de force au grand soleil.

A un enfant \

Enfant dont la lèvre rit Et, gracieuse, fleurit iComme une corolle éclose, Et qui sur ta joue en fleurs Portes encor les couleurs Du soleil et de la rose !

Pendant ces jours filés d'or Où tu ressembles encor A toutes les choses belles.

Le vieux poète bénit Ton enfance, et le doux nid Où ton àme ouvre ses ailes.

Hélas! bientôt, petit roi.

Tu seras grand ! souviens-toi

■ Extrait des Exilés. La pièce est de 1865.

De notre splendeur première .

Dis tout haut les divins noms.

Souviens-toi que nous venons Du ciel et de la lumière.

Je te souhaite, non pas De tout fouler sous tes pas Avec un orgueil barbare, Non pas d'être un de ces fous Qui sur l'or ou les gros sous Fondent leur richesse avare ;

Mais de regarder les cieux !

Qu'au livre silencieux Ta prunelle sache lire, Et que, docile aux chansons, Ton oreille s'ouvre aux sons Mystérieux de la lyre !

Enfant bercé dans les bras De ta mère, tu sauras Qu'ici-bas il faut qu'on vive Sur une terre d'exil Où je ne sais quel plomb vil Retient notre âme captive.

Sous cet horizon troublé, Ah ! malheur à l'Exilé Dont la mémoire flétrie Ne peut plus se rappeler, Et qui n'y sait plus parler La langue de la patrie !

Mais le ciel, dans notre ennui, N'est pas perdu pour celui Qui le veut et le devine, Et qui, malgré tous nos maux, Balbutie encor les mots Dont l'origine est divine.

Emplis ton esprit d'azur !

Garde-le sévère et pur,

Et que ton cœur, toujours digne De n'être pas reproclié, Ne soit jamais plus lâché Que le plumage d'un cygne l

Suuviens-toi du paradis^ Cher cœur ! et je te le dis Au moment où nulle fange Terrestre ne te corrompt, Pendant que ton petit front Est encor celui d'un ange.

Andromède ^

Andromède gérait dans le désert sans voile, Nue et pâle, tordant ses bras sur le rocher. Rien sur le sable ardent que la mer vient lécher, Rien ! pas même un chasseur dans un abri de toile.

Rien sur le sable, et sur la mer pas une voile !

Le soleil la déchire, impitoyable archer.

Et le monstre bondit comme pour s'échapper

De la vierge qui meurt, plus blanche qu'une étoile.

Ame enfantine et douce, elle agonise, hélas ! Mais Persée aux beaux yeux, le meurtrier d'Atlas, Vient et fend l'air, monté sur le divin Pégase.

Il vient, échevelé, tenant son glaive d'or, Et la jeune princesse, immobile d'extase, Suit des yeux dans l'azur son formidable essor.

Œuvres à lire de Théodore de Banyille (Lemerre, éditeur, Paris) : Stalactites' il84G); Odes funambulesques {\'î>^~() ; Les Exilés (187'i); Les Princesses (1874): liondels; Comédies en vers (18Ô6-1880); Petit traité de versification française. — Critiques à consulter: Sainte-Beuve, Causeries du lundi, T. XIV (1857) ■ Maurice Spronck, Les Artistes littéraires (1889) ; Jules Lemaître, Les Contenifjorains (1885); Marcel Fouquier, Profils et portraits.

1 Extrait des Princesses (1874). — C'est une des meilleures pièces de la série consacrée à l'antiquité gréco-hitiiie. Comparer ce sonnet avec celui^de Heredia reproduit plus loin.

232 CHKESTOMATHIK FRANOAISK

/. rs Pa m nss'icn s.

Vers la fin du secoixl ompii-e, un certain nombre de poètes nouveaux se réunissaient à Paris chez l'éditeur Lemerre pour parler de leur art. Désirant pénétrer jusqu'au grand public qui les connaissait à peine, ils décidèrent de publier un recueil collectif de poésies inédites. Cette publication, dont le premier livre parut en 1866, eut pour titre le Parnasse contemporain : de là le nom do parnassiens donné aux poètes de la nouvelle école. Le mouvement littéraire que ceux-ci voulaient consacrer avait commencé depuis longtemps ; en 1850, le romantisme était épuisé et le parnassisme en voie d'évolution ; le changement qui s'accomplit dans la poésie coïncida avec la transformation réaliste qu'on vit s'opérer alors dans le roman et le théâtre en prose. L'école parnassienne, comme le romantisme, comprend un grand nombre d'écrivains de tendances très différentes. Entre Leconte de Lisle et Coppée, par exemple, il y a aussi peu de ressemblance qu'entre Victor Hugo et Musset. Pourtant, un trait commun caractérise la plupart de ces poètes : pris dans son ensemble, le Parnasse est l'école de la poésie impersonnelle. Sortir du moi, renoncer au lyrisme subjectif, peindre la réalité objective, soit en copiant la nature, soit en empruntant à l'histoire et à la science la matière même de la poésie : tel était le but essentiel de l'école parnassienne qui fut, elle aussi, par quelques côtés, une réaction réaliste contre l'idéalisme personnel du romantisme. Le retour à l'antiquité gréco-latine, qui est une des caractéristiques de l'école, s'explique très bien chez ces poètes nourris de Ibrles études classiques, car l'art ancien leur fournissait une riche mine de sujets poétiques dans lesquels leur objectivité pouvait s'éployer à l'aise. De même qu'André Ghénier, ils ont du reste beaucoup mieux compris que les classiques du XVII» siècle certains côtés de la littérature et de la mythologie antiques. Par là se trouve justifié ce nom de Parnasse qui parut d'abord choisi au hasard.

Ponr étudier les Parnassiens et les poètes postérieurs, consulter Catullt Mendès, Rapport sur le Mouvement poétique français de 18G7 à l'JUU.

l-KCd.M'K IIK l,ISI,K 233

leconte.de lisle

Né à l'île Bourbon en tSiS, mort à Paris en IftOi.

Leconte de Lisle est incontestablement le chef de l'école parnassienne : dés 1852, bien que le nom n'existât pas encore, il en indiquail le but dans la préface de ses Poèynex antiques, où il combattait, avec des arguments assez faibles du reste, la poésie personnelle des romantiques. Comme initiateur du Parnasse co>i!emporain, il a donc une très grande importance littéraire; il n'en a pas moins comme' génie poétique, en dehors de toute question d'école. Après Victor Hugo, et bien près de lui, c'est le plus grand poète français. A première vue, Leconte de Lisle est un écrivain impersonnel. Dans ses œuvres grandioses et éclatantes, il a promené sa pensée, en apparence sereine, à travers les mythologies les plus diverses : le naturalisme esthétique des Grecs, le sombre panthéisme hindou, les mythes barbares des Scandinaves lui ont fourni la matière de superbes poèmes d'où son âmi" paraît absente. Il a trouvé également dans la nature sauvage et primitive un grand nombre de tableaux grandioses ou tragiques peints avec une étonnante objectivité. Pourtant, sous cette poésie qui semble impersonnelle, sous cette sérénité stoïque, on découvre une àme infiniment douloureuse que de profondes angoisses avaient torturée. La philosophie du poète transparaît à travers les mythes qu'il a le mieux translatés. Cette philosophie exprime une profonde désespérance; c'est bien celle d'une époque où la science a détrôné l'ancienne foi, où l'âme du penseur désabusé face à face avec « l'implacable nature » de Vigny, cherche à se consoler de ne plus croire en revivant les grands rêves p%r lesquels les hommes des civilisations antiques essayèrent d'assouvir leur besoin d'idéal. Leconte de Lisle est un pessimiste hautain et tragique: il n'a vu dans le monde que l'ellVayante fugacité de la vie. Sa poésie est décourageante, mais admirable de profondeur et de relief. Ce fut un noble artiste. On doit lui reprocher cependant de n'avoir pas compris le christianisme. Lui qui a su traduire en vers admirables les superbes mythologies de l'antiquité, il n'a vu dans la religion chrétienne que la sombre intolérance ou les superstitions du moyen âge : la sublime puissance morale de l'Evangile lui a échappé. Voilà pourquoi son œuvre, à certains égards merveilleuse, reste inférieure à celle de Victor Hugo, poétiquement géniale et tout imprégnée en outre de philosophie chrétienne et d'humanité.

Sûryâ'.

Ta demeure est au bord des océans antiques, Maître! les grandes eaux lavent tes pieds mystiques.

1 Extrait des Poèmes antiques (1852). — Cette pièce est un hymne védique, destiné à rendre le mysticisme hindou.

234 CHRESTOMATHIE FBANÇAISE

Sur ta face divine et ton dos t'cninaut L'abîme primitif ruisselle lenlerneat.

Tes cheveux qui brûlaient au milieu des nuages. Parmi les rocs anciens déroulés sur les plages, Pendent en noirs limons, et la houle des mers Et les vents infinis gémissent au travers. Sûryà! Prisonnier de l'ombre infranchissable, Tu sommeilles couché dans les replis du sable. Une haleine terrible habite en tes poumons ; Elle trouble la neige errante au flanc des monts; Dans l'obscurité morne en grondant elle affaisse Les astres submergés par la nuée épaisse, Et fait monter en chœur les soupirs et les voix Qui roulent dans le sein vénérable des bois.

Ta demeure est au bord des océans antiques, Maître! Les grandes eaux lavent tes pieds mystiques.

Elle vient, elle accourt, ceinte de lotus blancs, L'aurore aux belles mains, aux pieds étincelanls ; El tandis que, songeur, près des mers, tu reposes, Elle lie au char bleu les quatre vaches roses. Vois ! Les palmiers divins, les écailles d'argent, Et les frais nymphéas sur l'eau vive nageant, La vallée où, pour plaire entrelaçant leurs danses, Tournent les Apsaras en rapides cadences. Par la nue onduleuse et molle enveloppés, S'éveillent, de rosée et de flammes trempés. Pour franchir des sept cieux les larges intervalles, Attelle au timon d'or les sept fauves cavales, Secoue au vent des mers un reste de langueur, Eclate, et lève-toi dans toute ta vigueur l

Ta demeure est au bord des océans antiques, Maître l Les grandes eaux lavent tes pieds mystiques.

Mieux que l'oiseau géant qui tourne au fond des cieux.

Tu montes, ô guerrier, par bonds victorieux ;

Tu roules comme un fleuve, ô Roi, source de l'Etre l

Le visible infini que ta splendeur pénètre,

En houles de lumière ardemment agité,

Palpite de ta force et de ta majesté.

LECONTE DE lASLE 23o

Dans l'air flambant, immense, oh ! que ta roule est belle

Pour arriver au seuil de la nuit élerneile !

Quand ton char tombe et roule au bas du firmament,

Que l'horizon sublime ondule largement!

0 Sûryâ ! Ton corps lumineux vers l'eau noire

S'incline, revêtu d'une robe de gloire ;

L'abîme te salue et s'ouvre devant toi :

Descends sur le profond rivage et dors, ô Roi !

Ta demeure est au bord des océans antiques. Maître^ Les grandes eaux lavent tes pieds mystiques!

Guerrier resplendissant qui marches dans le ciel, A travers l'étendue et le temple éternel; Toi qui verses au sein de la terre robuste Le fleuve fécondant de ta chaleur auguste Et sièges vers midi sur les brûlants sommets. Roi du monde, entends-nous, et protège à jamais Les hommes au sang pur, les races pacifiques Qui te chantent au bord des océans antiques I

Hérakiès au taureau *.

Le soleil déclinait vers l'écume des flots.

Et les grasses brebis revenaient aux enclos ;

Et les vaches suivaient, semblables aux nuées

Qui roulent sans relâche, à la file entraînées,

Lorsque le vent d'automne, au travers du ciel noir,

Les chasse à grands coups d'aile, et qu'elles vont pleuvoir.

Derrière les brebis, toutes lourdes de laine.

Telles s'amoncelaient les vaches dans la plaine.

La campagne n'était qu'un seul mugissement,

Et les grands chiens d'Elis aboyaient bruyamment.

Puis, succédaient trois cents taureaux aux larges cuisses,

Puis deux cents au poil rouge, inquiets des génisses ;

Puis douze, les plus beaux et parfaitement blancs,

Qui de leurs fouets velus rafraîchissaient leurs flancs,

1 Extrait des Poèmes antiques. Leconte de Lisle est le poète français qui a su le mieux rendre l'antiquité grecque ; il fait saisir aussi bien le cliarme d'Anacréon que la puissance grandiose des Tragiques. On pourra s'en convaincre en lisant les pièces qui suivent.

Hauts de taille, vêtus de force et de courage,

Et paissant d'habitude au meilleur pâturage.

Plus noble encor, plus fier, plus brave, plus grand qu'eux,

En avant, isolé comme un chef belliqueux,

Phaéton les guidait, lui, l'orgueil de l'étable,

Que les anciens bouviers disaient à Zeus semblable.

Quand le Dieu triomphant, ceint d'écume et de Heurs,

Nageait dans la mer glauque avec Europe en pleurs.

Or, dardant ses yeux prompts sur la peau léonine

Dont Héraklès couvrait son épaule divine.

Irritable, il voulut heurter d'un brusque choc

Centre cet étranger son front dur comme un roc ;

Mais ferme sur ses pieds, tel qu'une antique borne.

Le héros d'une main le saisit par la corne,

Et, sans rompre d'un pas, il lui ploya le col,

Meurtrissant ses naseaux furieux dans le sol ;

Et les bergers, en foule, autour du fils d'Alkmène,

Stupéfaits, admiraient sa vigueur surhumaine,

Tandis que, blancs dompteurs de ce soudain péril.

De grands muscles roidis gonflaient son bras viril.

Kléarista *.

Kléarista s'en vient par les blés onduleux Avec ses noirs sourcils arqués sur ses yeux bleus, Son front étroit coupé de fines bandelettes. Et sur son cou flexible et blanc comme le lait, Ses tresses où, parmi les roses de Milet, On voit fleurir des violettes.

L'aube divine baigne au loin l'horizon clair ; L'alouette sonore et joyeuse, dans l'air. D'un coup d'aile s'enlève au sifflement des merles ; Les lièvres, dans le creux des verts sillons tapis. D'un bond inattendu remuant les épis, Font pleuvoir la rosée en perles.

Sous le ciel jeune et frais, qui rayonne le mieux. De la Sicilienne au doux rire, aux longs yeux, Ou de l'Aube qui sort de l'écume marine ?

^ Extrait des Poème» antiques.

LEGONTE DE l.ISLE 237

Qui le dira ? Qui sait, 6 lumière, 6 beauté, Si vous ne tombez pas du même astre enchanté Par qui tout aime et s'illumine !

Du faîte où ses béliers touffus sont assemblés Le berger de l'Hybla voit venir par les blés Dans le rose brouillard la forme de son rêve. Il dit : — C'était la nuit et voici le matin ! Et plus brillant que l'aube à l'horizon lointain Dans son cœur le soleil se lève l

Nox '.

Sur la pente des monts les brises apaisées Inclinent au sommeil les arbres onduleux ; L'oiseau silencieux s'endort dans les rosées, Et l'étoile a doré l'écume des flots bleus.

Au contour des ravins, sur les hauteurs sauvages, Une molle vapeur efface les chemins ; La lune tristement baigne les noirs feuillages, L'oreille n'entend plus les murmures humains.

Mais sur le sable au loin chante la mer divine, Et des hautes forêts gémit la grande voix, Et l'air sonore, aux cieux que la nuit illumine, Porte le chant des mers et le soupir des bois.

Montez, saintes rumeurs, paroles surhumaines. Entretien lent et doux de la terre et du ciel, Montez et demandez aux étoiles sereines S'il est pour les atteindre un chemin éternel.

0 mers, ô bois songeurs, voix pieuses du monde, Vous m'avez répondu durant mes jours mauvais. Vous avez apaisé ma tristesse inféconde, Et dans mon cœur aussi vous chantez à jamais.

Le combat homérique -.

De môme qu'au soleil l'horrible essaim des mouches Des taureaux égorgés couvre les cuirs velus,

Extrait des Poèmes antiques.

Extrait des Poèmes barbare» (1859).

Un tourbillon guerrier de peuples chevelus,

Hors des nefs, s'épaissit, plein de clameurs farouches.

Tout roule et se confond, souffle rauque des bouches. Bruit des coups, les vivants et ceux qui ne sont plus, Chars vides, étalons cabrés, flux et reflux Des boucliers d'airain hérissés d'éclairs louches.

Les reptiles tordus au front, les yeux ardents, L'aboyeuse Gorgô vole et grince des dents Par la plaine où le sang exale ses buées.

Zeus *, sur le pavé d'or, se lève, furieux, Et voici que la troupe héroïque des Dieux Bondit dans le combat du faîte des nuées.

Les larmes de Tours *,

Le roi des Runes vient des collines sauvages. Tandis qu'il écoutait gronder la sombre mer, L'ours rugir, et pleurer le bouleau des rivages, Ses cheveux flamboyaient dans le brouillard amer.

Le skalde^ immortel dit : — Quelle fureur t'assiège, 0 sombre mer ? Bouleau pensif du cap brumeux. Pourquoi pleurer ? Vieil ours vêtu de poil de neige, De l'aube au soir pourquoi te lamenter comme eux ?

— Roi des Runes l lui dit l'arbre au feuillage blême Qu'un âpre souffle emplit d'un long frissonnement, Jamais, sous le regard du bienheureux qui l'aime. Je n'ai vu rayonner la vierge au col charmant.

— Roi des Runes 1 jamais, dit la mer infinie. Mon sein froid n'a connu la splendeur de l'été. J'exhale avec horreur ma plainte d'agonie, Mais joyeuse, au soleil, je n'ai jamais chanté.

• Jupiter. LecoQte de Liele n"a pas conservé les noms des dieux, dérivés du latia, que nous employons gûnéralement en français ; il se sert toujours des mois grecs, d'ailleurs mythologiquement plus exacts. On lui a reproché cette afTectation un peu pédantesi|ue.

* Extrait des Poèmes barbares. — Dans cette pièce, c'est la mythologie Scandinave qui a inspiré le poète.

* Skalde est un mot Scandinave qui veut dire barde ou poète

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