‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 50 sur 151 · MIGUEL · texte numérisé non relu

MIGUEL

Ce Dieu m'a-t-il fait roi ?

Malgré lui, je veux l'être, et le serai !

CONSTANTIN

Feul-èlre !

La couronne est parfois trop large au tVoiil du traître, Elle ppul tout à coup, nouveau roi du Balkan, Vous tomber sur l'épaule et devenir carcan.

MICHEI,

Tu m'insultes !... C'est trop de rage et de folie 1

CONSTANTIN

Eh bien, j'ai tort, c'est vrai... Pardon ! je vous su[)plic !

Je ne sais plus que dire et j'appelle au secours !

A l'aide, ô souvenirs guerriers des anciens jours !

Soirs enivrants après les batailles gagnées,

Désordre du butin, drapeaux pris par poignées,

Cri de joie et d'orgueil du père triomphant.

Heureux de retrouver son page et son enfant

Et baisant sur son front la blessure encor tiède.

Vieux souvenirs de gloire et d'héroïsme, à l'aide !

Prouesses de jadis, exploits des temps passés.

Devant ce malheureux, accourez, surgissez.

Et faites-le rougir de sa trahison vile !

Dites-lui que demain, à son entrée en ville.

Les étendards pendus aux portes des palais •

Au passage voudront lui donner des soufflets.

Dites, oh ! dites donc au héros qui défaille

Que ses soldats tombés sur les cliamps de bataille

Savent qu'il a rêvé ce crime exorbitant.

Qu'ils en parlent entre eux sous terre et qu'on entend,

Quand on passe, le soir, vers leurs tombes guerrières,

Un murmure indigné courir dans les bruyères !...

304 CHRESTOMAÏUIE FRAN'fiAISB

Non, VOUS ne serez pas misérable à ce point,

Et vous reculerez et vous ne voudrez point

Laisser un nom maudit dans toutes les mémoires!...

Ne voyez- vous donc pas vos anciennes victoires,

Suppliantes, les bras tendus, à vos genoux :'

Les prenez-vous en haine et les chasserez-vous,

Elles que l'Occident joyeux a salupes,

Ignoblement, ainsi que des prostituées ?

Non, vous ne ferez point ce crime abject et bas !

Cela ne sera pas, cela ne se peut pas !

Je me jette à vos pieds, et je prie, et j'espère,

Et je vais retrouver mon héros et mon père 1

Vous allez allumer ce bûcher de bois mort;

Vous arracher du cœur avec un mâle effort

Le turpide projet, la promesse honteuse,

Et les jeter au feu comme une herbe hideuse

Qu'on fait brûler avec sa racine et son fruit ;

Et vous resterez pur, et le vent de la nuit

Emportera ce rêve horrible sur ses ailes,

Dans un grand tourbillon de flamme et d'étincelles 1

C'en est assez. Debout ! car, par tous les démons l Je veux devenir roi de la plaine et des monts. Et couronner ma reine, et me venger du prêtre. Aussi vrai que ce ciel est pur, cela doit être, Et tu perds ta fureur et ta rébellion. Va disputer plutôt sa charogne au lion Quand il a mis dessus ses six griffes tenaces. Hien n'y fera, sanglots, prières ni menaces. Et, sache-le, malgré tes colères d'enfant, On n'allumera pas ce bûcher, moi vivant.

CONSTANTIN

Vivant!... Quelle parole avez-vous prononcée T Vivant!... Oh ! quelle atroce et sanglante pensée Eclose en mon cerveau le torture et le mord ?

MICIIKI.

Je ne te comprends pas... Mo voudrais-tu voir iiinrl ?

FUAN'nOIS GOPPÉK 305

CONSTANTIN

Je songe en ce moment que vous devriez l'être, Et d'une mort infâme, et de la morl du traiUel

MICHEL

Tu dis ?

CONSTANTIN

Je me souviens qu'à l'heure où nous parlons, Olhorgul et ses Turcs entrent dans nos vallons, Que chaque instant perdu me rend votre complice, Et je songe au devoir qu'il faut que je remplisse.

MICHEL

Quel devoir ?

CONSTANTIN

Je me dis que, très injustement, J'ai voulu vous sauver du dernier châtiment, Et (|ue votre existence à la hache échappée Est un malheur pour tous... et que j'ai mon épée!

MICHEL

Toi ! ton épée I

CONSTANTIN

Elle a, vierge de tout affront.

Su détourner un jour la mort de votre front, Et ma chair porte encor trace de ma blessure... Mais puisque l'acre envie et l'ignoble luxm-e. Ont fait un scélérat du héros de jadis, Puisque, au mépris de tout, près de ces Turcs maudits Vous allez mendier la couronne usurpée, Elle s'indigne alors, ma pure et noble épée. Et d'un éclair vengeur jaillissant du fourreau, Elle m'ordonne ici d'élre juge et bourreau.

11 tire son épée.

MICHEL, dégainant à son tour.

J'ai mon épée aussi, qui ne craint pas la tienne.

CONSTANTIN

Je défends mon pays et l'Europe chrétienne, Mon devoir de soldat, l'honneur de ma maison,

306 CHRESTOMATIIIE FRANr.AISE

Et VOUS ne combattez que pour la trahison,

Dieu nous voit et préside au champ clos. Qu'il déciilo !...

A mort le traître !

Coustantin fond sur son père. Les êpées se croisent un moment. Michel reçoit un coup on pleine poitrine et cLaucelle

MICHEL

Ahl

CONSTANTIN

Dion ! qu'ai-je fait !...

MICHEL, à terre et expirant.

i'arncido !

Soit mauilil !

Il meurt.

CONSTANTIN

Le signal d'ahord... Mettons 1p fou !...

Il prend la torche et la jelte dans le bûcher, qui seiillunime au.ssitôt. Pendant la fin de la scène, on voit, au loin dans la montagne, s'allumer d'autres sigiiaux et on entend retentir le canon d'alarme.

Vous êtes les témoins, astres, regards de Dieu l Mais devant ce cadavre et devant cette tlamme, J'ose vous regarder et vous montrer mon âme, Mon père allait trahir sa patrie et sa foi l Etoiles, j'ai tué mon père !... Jugez-moi 1...

Œuvres à lire de Franjois Coppée (Lemerre, éditeur, Paris) : Le Reliquairr fl8CC); Intimités (1808); Poèmes modernes (1869); La grève des forgerons (1SG9); Les Humbles '1872); Les Rccits et les Elégies {MilS). Poésies (1886-1.'^00). Théâtre : Le Passant (18G9) ; Le Luthier de Crémone vlSK) ; Le Trésor (1880) : Les Jacobites [ISSô) ; Pour la couronne (1895). — Critiques à consulter: Ed. Scherer, Etudes sur la littérature contemporaine ; Victor Cherbuliez, Discours à l'académie française (1884); F. de Lescure, François Coppée, l'homme, la vie et l'ceuvre (1880); Jules Lemaitre, Les Contemporains, t. I. (1885); Brunetière, L'évolution de la poésie lyrique; Gh. Gidel, Histoire de la littérature française ri 898).

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