‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 53 sur 151 · CHRESTOMATHIE FRANr.AISK · texte numérisé non relu

CHRESTOMATHIE FRANr.AISK

Fait trembler au bord des corolles closes Les larmes des choses.

Lorsque l'homme oublie au fond du sommeil, La vie étemelle est dans les bois sftmbres ; Dans les taillis veufs du brûlant soleil, Sous la lune encor palpitent leurs ombres, Et jamais leur âme, au bout d'un eflort, Jamais ne s'endort!

Le clair de la lune en vivantes gerbes, Sur les hauts gazons filtre des massifs. Et le front penché, les pieds dans les herbes. Les filles des eaux, en essaims pensifs. Sous les saules blancs en rond sont assises, Formes indécises.

La lune arrondit son distjue lointain Sur le bois vélii d'un brouillard magique El dans cette eau blême aux rellels d'étain ; El ce vieil étang, miroir nostalgique.

Semble ton grand œil, ô nature ! hélas i Semble un grand œil las.

Ce soir'.

Comme à travers un triple et magique bandi-au, — 0 nuit ! ô solitude ! ô silence ! — mon âme A travers vous, ce soir, près du foyer sans flamme, Regarde par delà les portes du tombeau.

Ce soir, plein de l'horreur d'un vaincu qu'on assaille. Je sens les morts chéris surgir autour de moi. Leurs yeux, comme pour lire au fond de mon ellVoi, Luisent distinctement dans l'ombre qui tressaille.

Derrière moi, ce soir, quelqu'un est là, tout près. Je sais qu'il me regarde, et je sens qu'il me frùle. Quelle angoisse! Il est là, derrière mon épaule. Si je me retournais, à coup sûr je mourrais!

Kxtrait des Lèvres closes (18C7).

Du fond d'une autre vie, une voix très lointaine Ce soir a dit mon nom, ô terreur ! Et ce bruit Que j'écoute — ô silence ! ô solitude ! ô nuiti — Semble être né jadis avec la race humaine !

Les filaos^

Là-bas, au flanc d'un mont couronné par la brume, Entre deux noirs ravins roulant leurs frais échos, Sous l'ondulation de l'air chaud qui s'allume iMonte un bois toujours vert de sombres lilaos. Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables. Là-bas, dressant d'un jet ses troncs roides et roux, Cette étrange forêt aux douleurs ineffables Pousse un gémissement lugubre, immense et doux. Là-bas, bien loin d'ici, dans l'épaisseur de l'ombre, Et tous pris d'un frisson extatique, à jamais. Ces iilaos songeurs croisent leurs nefs sans nombre, Et dardent vers le ciel leurs flexibles sommets. Le vent frémit sans cesse à travers leurs brancliages Et prolonge en glissant sur leurs cheveux froissés, Pareil au bruit lointain de la mer sur les plages, Un chant grave et houleux dans les taillis bercés. Des profondeurs du bois, des rampes sur la plaine, Du matin jusqu'au soir, sans relâche, on entend Sous la ramure frêle une sonore haleine Qui naît, accourt, s'emplit, se déroule et s'étend Sourde ou retentissante, et d'arcade en arcade Va se perdre aux confins noyés de brouillards froids, Comme le bruit lointain de la mer dans la rade S'allonge sous les nuits pleines de longs effrois. Et derrière les fûts pointant leurs grêles branches Au rebord de la gorge où pendent les mouffias, Par place, on aperçoit, semés de taches blanches. Sous les nappes de feu qui pétillent en bas, Les champs jaunes et verts descendus aux rivages,

' Extrait des Lèvres closes. — Cette pièce, où. le poète a rendu la profonde poésie de sa patrie tropicale, est un chef-d'œuvre de description à la fois plastique et suggestive; elle pourrait être signée Leconte de Lisle. — Les filaos sont des arbres, très réi>andas dans l'Ile Bourbon.

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Puis l'Océan qui brille et monte vers le ciel.

Nulle rumeur humaine à ces hauteurs sauvages

N'arrive. Et ce soupir, ce murmure immortel,

Pareil au bruit lointain de la mer sur les cotes,

Epand seul le respect et l'horreur à la fois

Dans l'air religieux des solitudes hautes.

C'est ton âme qui soulfre, ô forêt ! C'est ta voix

(Jui gérait sans repos dans ces mornes savanes ;

Et dans l'effarement de ton propre secret,

Exhalant ton arôme aux éthers diaphanes,

Sur l'homme, ou sur l'enfant vierge encor de regret.

Sur tous ses vils soucis, sur ses gaités naïves,

Tu fais chanter ton rêve, ô bois ! Et sur ton front,

Pareil au bruit lointain de la mer sur les rives,

Plane ton froissement solennel et profond.

Bien des jours sont passés et perdus dans l'abime

Où tombent tour à tour désir, joie, et sanglot;

Bien des foyers éteints qu'aucun vent ne ranime

Gisent ensevelis dans nos cœurs, sous le flot

Sans pitié ni reflux de la cendre fatale.

Depuis qu'au vol joyeux de mes espoirs j'errais,

0 bois éolien ! sous ta voûte natale.

Seul, écoutant venir de tes obscurs retraits.

Pareille au bruit lointain de la mer sur les grèves,

Ta respiration onduleuse et sans fin.

Dans le sévère ennui de nos vanités brèves,

Fatidiques chanteurs au douloureux destin,

Vous épanchiez sur moi votre austère pensée ;

Et tu versais en moi, fils craintif et pieux,

Ta grande âme, ô Nature ! éternelle offensée !

Là-bas, bien loin d'ici, dans l'azur, près des cieux.

Vous bruissez toujours au revers des ravines,

Et par delà les flots, du fond des jours brûlants.

Vous m'emplissez encor de vos plaintes divines,

Filaos chevelus, bercés de souffles lents !

Et plus haut que les cris des villes périssables,

J'entends votre soupir immense et continu,

Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables,

Qui passe sur ma tête et meurt dans l'inconnu !

Soir d'octobre *.

Un long frisson descend des coteaux aux vallées ; Desicoleaux et des bois, dans la plaine et les champs, Le frisson de la nuit passe vers les allées.

— Oh ! l'angelus du soir dans les soleils couchants ! — Sous une haleine froide au loin meurent les chants, Les rires et les chants dans les brumes épaisses.

Dans la brume qui monte ondule un souille lent ; Un souffle lent répand ses dernières caresses, Sa caresse attristée au fond du bois tremblant ; Les bois tremblent ; la feuille en flocon sec tournoie, Tournoie et tombe au bord des sentiers désertés. Sur la route déserte un brouillard qui la noie, Un brouillard jaune étend ses blafardes clartés ; Vers l'occident blafard traîne une rose trace, Et les bleus horizons roulent comme des flots, Roulent comme une mer dont le flot nous embrasse. Nous enlace, et remplit la gorge de sanglots. Plein du pressentiment des saisons pluviales, Le premier vent d'octobre épanche ses adieux, Ses adieux frémissants sous les feuillages pâles, Nostalgiques enfants des soleils radieux. Les jours frileux et courts arrivent. C'est l'automne.

— Comme elle vibre en nous, la cloche qui bourdouuc ! — L'automne, avec la pluie et les neiges, demain

Versera les regrets et l'ennui monotone ; Le monotone ennui de vivre est en chemin ! Plus de joyeux appels sous les voûtes ombreuses ; Plus d'hymnes à l'aurore, ou de voix dans le soir Peuplant l'air embaumé de chansons amoureuses ! Voici l'automne! Adieu le splendide encensoir Des prés en fleurs fumant dans le chaud crépuscule ! Dans l'or du crépuscule, adieu, les yeux baissés, Les couples chuchotants dont le cœur bat et brûle. Qui vont la joue en feu, les bras entrelacés,

' Extrait des Lèvres closes. — Cette pièce d'une mélancolie si pénétrante renferme un curieux emploi de répétition : le sou de la cloche, rappelé tout le long de l'élégie pour augmenter l'intensité du sentiment, est comme une sorte de leitmotiv poéticjue qui ajoute au symbolisme mystérieux de l'ensemble

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Les bras entrelacés quand le soleil décline !

— La cloche leiilenienl tinte sur la colline. — Adieu, la ronde ardente, et les rires d'enfants, Et les vierges, le long du sentier qui chemine, Rêvant d'amour tout bas sous les cieux clouflanls!

— Ame de l'homme, écoute en frémissant comme elle L'âme immense du monde autour de toi frémir 1 Ensemble frémissez d'une douleur jumelle.

Vois les pâles reflets des bois qui vont jaunir ; Savoure leur tristesse et leurs senteurs dernières, Les dernières senteurs de l'été disparu ;

— Et le sou de la cloche au milieu des chaumières ! — L'été meurt; son soupir glisse dans les lisières.

Sous le dùme éclairci des chênes a couru

Leur râle entre-choquant les ramures livides.

Elle est flétrie aussi ta riche floraison,

L'orgueil de ta jeunesse ! et bien des nids sont vides.

Ame humaine, où chantaient dans ta jeune saisou

Les désirs gazouillants de tes aurores brèves.

Ame crédule ! écoute en toi frémir encor.

Avec ces tintements douloureux et sans trêves.

Frémir depuis longtemps l'automne dans tes rêves,

Dans tes rêves tombés dès leur premier essor.

Taudis que l'homme va, le front bas. toi, son àme,

Ecoute le passé qui gémit dans les bois !

Ecoute, écoute en toi, sous leur cendre et sans llanimij,

Tous tes chers souvenirs tressaillir à la fois

Avec le glas mourant de la cloche lointaine!

Une autre maintenant lui répond à voix pleine.

Ecoute à travers l'ombre, entends avec langueur

Ces cloches tristement qui sonnent dans la plaine,

nui vibrent tristemenl. longucmpiit. dans Idu ch'ui- :

Cliiivres à lire de Léon Dieix (Luiuerrc, éditeur, Paris; : Poèmi's cl poésirs (18tj4); Les Lèvres closes (iSHl) ; Paroles d'un vaincu (1871). — Critii|ii(;s :i consulter : Catulle Mendi's, La légende du Parnasse rontemp'nciiri (l.'sSt) ; K. (iodefroy, Histoire de la Uttéralure française ; A.. Fiauce, La vie liiicralrc . nh. Gidel, Histoire de la littérature française; Rernard Lazare. Fi;/itrcs conirtnpor aines.

EDOUARD OUKMKR 32.'

EDOUARD GllENIKK

.V^ et mort h Daulmt'-h-.i-Dnrnfs {Doiihs). fStO-tOOt.

Far son imajTiinalion aiïioureuse des beaux mythes antiques et des symlioles trafiques, il rappelle les .tjrands parnassiens ; mais l'influence romantique se fait encore sentir dans ses vers; il y a en lui à la fois du Lamartine et du Leconte de Lisle. Son œuvre indique une àme généreuse et distinguée, servie par une pensée noblement sereine. 11 a écrit de fort beaux poèmes, d'un optimisme élevé, qui contrastent avec les œuvres en général pessimistes de sa génération. C'est un parnassien idéaliste.

Insomnie ^

Une même pensée ardente, et qui m'accable.

Tout le long du jour me poursuit. Et je la trouve encor, comme un ange implacable,

Debout à mon chevet, la nuit.

0 famille de tous ! ô patrie insensée !

Triste objet de mon saint amour, Cher et cruel souci, c'est ta seule pensée

Qui m'obsède ainsi nuit et jour !

Que me manque-t-il ? — Rien. J'ai des prés sous la neige,

Des amis qui font mon orgueil.

Un Être qui pétille, un toit que Dieu protège,

Dont l'aumône garde le seuil, Et, pour comble de biens, ma mère vénérée

Vieillit doucement près de moi.

Eh bien, tout ce bonheur, ô patrie adorée!

Je l'oublie en pensant à toi.

Je me dis que tu peux, comme Rome elle-même,

Tomber de revers en revers...

— Quoi ! la France périr? Non, non, c'est un blasphème :

La France importe à l'univers.

Mais dans l'énervement où tu t'endors, la vie

Peut se retirer par degrés; Tu peux, par une pente insensible et fleurie.

Descendre des sommets sacrés

' Extrait des ïambes (1852), poésies écrites après le coup d'Etat du 2 décembre 1851 accompli par Napoléon III. Ou y sent la tristesse d'un cœur ardemment libéral qui prévoit pour sa patrie les malheurs que l'empire amena. Voir la dernière partie de l'Expiation, de Victor Hugo, page di) .

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Où l'avaient fait monter ton génie et l'Iiisloire,

Aux yeux des peuples éblouis ; Ou payer en un jour tes longs siècles de gloire,

Et, par des revers inouïs Attendrissant l'envie et désarmant la haine,

Subir enfin, ô peuple fier!

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