EDOUARD GRENIER
X'ai-je pas écouté votre plainte indécise 1... Sous l'éperon de fer du caïqup effilé, La vague sanglotait comme un cœur qui se brise ; La lune, triste et pâle, au bord du ciel bruni Se levait, et mon cœur plongeait dans l'infini.
Elkovans! elkovans ! Je sais plus d'une liistoire Douce comme l'amour, triste comme la mort. Une surtout ! Je veux la dire à votre gloire. Comme au sein de la mer une perle qui dort. Elle repose encore au fond de ma mémoire. Mais je veux la tirer de son humide écrin, Et montrer au soleil mon trésor sous-marin,
La mort des dieux '.
l'ocÉaX s'adressant à Prométhée encliainé.
J'ai laissé fuir les jours, les mois et les années,
Sans venir visiter tes douleurs enchaînées;
0 mon fils ! ne crois pas qu'en mon cœur alfaibli
Ton nom soit recouvert des ronces de l'oubli.
Tu me méconnaîtrais. Toi qui lis dans les âmes.
Et pour qui l'avenir rayonne en traits de flammes,
Tu sais quel sentiment paternel et pieux
A retenu mes pas loin de ces tristes lieux.
A quoi bon contempler des douleurs sans remède
Et voir une infortune où l'on ne sait pas d'aide?
Puis, malgré les liens du sang ou l'amitié,
Il est dur pour un dieu d'inspirer la pitié!
La foudre qui frappa ton front d'un coup si rude
Autour de ton malheur a fait la solitude.
Mais j'ai besoin de toi. Nul dans les plis du temps
Ne sait mieux deviner les signes éclatants ;
Car c'est toi qui créas l'art des sacrés auspices.
Prête-moi ta science et tes conseils propices.
Jamais il ne m'auront plus servi qu'aujourd'hui.
En délivrant mon cœur d^ûn doute plein d'ennui...
Sur la mer d'Ionie, où, non loin des Cyclades, Comme une fleur des eaux dorment les Echinades,
• Extrait de Prométhée délivré (1857), poème tragique dans lequel Ed. Gieiiier a adapté le vieux thème antique aux idées chrétiennes.
330 CHRESTOMATHIE FRANT.AISE
Une voix inconnue et s'élevant du bord
A jeté ce long cri : « Pan, le grand Pan est morl !
Et soudain la clameur en éclio triste et vague,
Comme un frisson du vent, glissa de vague en vague :
« Pan, le grand Pan est mort ! » Et le vaste Archipel
Répondit à son tour à ce funèbre appel :
a Pan, le grand Pan est mort! » Et sur les mers tranquill<
Cette étrange rumeur passa d'îles en îles.
Puis, aussitôt, partout, des bords, des moiUs, des flols.
On entendit en chœur s'élever des sanglots,
Des plaintes, des soupirs, comme si la nature
Pleurait une invisible et secrète blessure.
Voilà ce qui me trouble et confond mes esprits ;
Je n'ose approfondir et crains d'avoir compris.
Toi donc, qui des devins fut toujours le plus sage.
Dis-moi ce que contient cet effrayant présage.
Je savais, et je vois ce qu'un dieu peut soutîVir ;
Mais les dieux, les grands dieux peuvent-ils donc mourir ?