‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 61 sur 151 · ANDRE THEURIET · texte numérisé non relu

ANDRE THEURIET

yé à Marlij-le-Roi en 1833.

L'école parnassienne compte un certain nombre de poètes rustiques qui se sont plu à chanter les forêts et les champs de leurs provinces natales. Dans ce groupe, André Theuriet est certainement le plus original et le plus sincère. Elevé lui-même à l'ombre de.-^ grands bois de la Meuse, il a gardé de sa première enfance des souvenirs profonds et attendris de vie campagnarde qu'il a très bien exprimés dans ses vers. Un frais parfum de feuillée printanière sort de ses belles idylles, pleines do chants d'oiseaux, de joyeux murmures aériens etqui'lquefois de tristesses profondes. Theuriet est le Théocrite de la France. G'est là sa plus grande originalité, mais il a d'autres cordes à sa lyre ; il sait aussi chanter les sentiments de l'âme avec une délicatesse et une douceur qui n'excluent pas la force.

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La plainte du bûcheron'.

Dodo, l'enfant do ! — La forêt sommeille ;

Assis près d'un feu clair et réchauffant,

Un vieux bûcheron endort un enfant.

L'enfant a l'œil bleu, la lèvre vermeille ;

Le vieux est courbé, ridé, grisonnant...

« Dors, mon doux mignon, la forêt sommeille.

Dors, le plus beau temps est l'âge où l'ou dort ! »

Une étoile luit, un vent léger passe.

L'aïeul se souvient qu'à la même place

Il berça le père :.., « Ah ! d'un meilleur sort

Que Dieu, cher enfant, te fasse la grâce !

DorSj le plus beau temps est l'âge où l'on dort.

Ton père était beau comme un jeune chêne ; Souple, agile et prompt comme un écureuil ; Il avait la voix claire du bouvreuil, Lorsque la saison d'amour est prochaine ; La force et l'ardeur brillaient dans son œil. Ton père était beau comme un jeune chêne.

Bien qu'il n'eût ni champ, ni toit, ni denier. Plus d'un laboureur l'eût voulu pour gendre. Il aimait ailleurs, il s'en alla prendre — Dodo, l'enfant do l — chez un charbonnier, Une belle enfant pauvre, fière et tendre. Bien qu'il n'eût ni champ, ni toit, ni denier.

Gomme le vin vieux l'amour nous enivre... C'était au printemps ; dans les chemins creux Les pommiers neigeaient sur les amoureux. Mais avec l'hiver, la pluie et le givre, La misère vint s'abattre sur eux. . .

Gomme le vin vieux l'amour nous enivre.

Quand tu vins au monde, 6 cher orphelin I Les murs étaient nus, la huche était vide ; Ta mère pressait sa mamelle aride ; Tu pleurais... Que faire? Où trouver du pain ?

Extrait du recueil Le chemin des bois (1860).

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Les murs étaient nus, la huche était vide, Quand tu vins au monde, ô cher orphelin 1

Ton père partit avec sa cognée...

— Dodo, l'enfant do 1 — « Du pain ! Dans les boiss, J'en saurai trouver, dit-il, pour vous trois. Grands chênes, fayards, futaie épargnée, Tombez en dépit du garde et des lois 1 »

Ton père partit avec sa cognée.

Mais un jour le deuil emplit la maison : Le garde accourut, tremblant de colère,

— Dors, mon doux mignon 1 — et l'on prit tonpèri» Aux gens de justice il criait : « Pardon !

L'enfant meurt de faim, l'enfant et la mèrel a Ce jour-là le deuil emplit la maison.

Ton père en prison est mort à la peine ; Hier on a mis ta mère au cercueil.

Nous voilà tous deux restés sur le seuil. Moi le tronc brisé, toi le gland du chêne. Où chercher asile, où trouver accueil ? Ton père en prison est mort à la peine. »

— Dodo ! l'enfant dort mollement bercé. Au-dessus du bois la lune se lève ;

Le vieux tremble et pleure, un sanglot soulève Et fait soupirer son sein oppressé ; Ses pleurs vont tomber sur l'enfant qui rêve, Sur l'enfant qui dort mollement bercé.

L'assemblée ^

Vielles et cornemuse en chœur Retentissent dans la vallée.

Le vent porte sur la hauteur Les joyeux bruits de V assemblée '.

On ne voit par les sentiers verts Que fillettes aux coiffes blanches Et garçons rayonnants et fiers

Dans leurs habits des dimanches.

' Extrait du rcrtueil Le Chemin des bois.

' Fête de village en Tonraine, où l'on vient louer des domestiques.

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Oa danse & l'abri des tilleuls.

En face de la vieille église :

« En avant l les cavaliers seuls 1 »

Crie un vielleur à barbe grise ; Et, tandis que sur les tréteaux L'orchestre s'essouffle et s'enroue, La contredanse sans repos Se dénoue et se renoue.

Une auberge sous les noyers Se dresse, bourdonnante et pleine.

Là sont venus les métayers Louer pâtres et gens de peine.

A flots coule le vin vermeil.

Le meilleur vin de l'hôtelière ; On voit scintiller au soleil Des rubis dans chaque verre.

Les gars qui veulent se gager Pour la saison ou pour l'année.

Vigneron, faucheur ou berger.

Moissonneur, homme de journée, Passent tous, souriants et forts, Devant la porte au large ouverte ; Tous à leurs feutres aux grands bords Ont mis une branche verte.

Cet emblème parle pour eux ; Il dit, ce frais brin de feuillage :

« Voyez, j'ai des bras vigoureux, Je suis plein de cœur à l'ouvrage.

J'ai quitté mon toit ce matin ; Ma mère, avec une caresse, Ma mère m'a mis dans la main Un écu, mince richesse.

« Maintenant qui veut me nourrir?

Qui veut me prendre en sa demeure?

Je fais serment de le servir

Le jour et la nuit, à toute heure.

J'irai surveiller ses pastours

Et battre son blé dans la grange;

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Je ferai ses foins, ses labours, Sa moisson et sa vendange... »

Puis, quand les gages sont donnés, Ils s'en reviennent à la danse.

Sonnez, cornemuses, sonnez ; Toi, vielleur, marque la cadence!

Avec leur danseuse au côté.

Ils tournent et sautent sans cesse; 0 dernier jour de liberté, On te boit avec ivresse !

Aujourd'hui c'est l'air imprégné D'amour, l'air natal du village; Mais demain c'est le pain gagné A la sueur de son visage.

Ce soir encor, tout est plaisir ; Mais demain il faudra connaître L'escalier si roide à gravir, Le dur escalier du maître 1

Après la guerre ^

Les mois sanglants, les sombres mois Sont passés ; l'automne embaumée Est de retour, et dans nos bois Nous revenons, ma bien-aimée.

Entre les rameaux verts encor Rit un ciel doux comme la soie, Et dans de chaudes vapeurs d'or Le coteau de Sèvres se noie.

Par la mousse humide assourdis, Nos pas glissent sous les ramures, Et dans l'herbe, comme jadis, Nous glanons des châtaignes mûres.

Tout nous charme et uuus réjouit; Les bouleaux, les fils de la Vierge, Le chardon qui s'épanouit, Svelle et flainhoyant comme un cierge.

Kxtralt du recueil Le bleu et le noir (1874).

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Ce bois, par l'obus respecté, Ce léger feuillage qui tremble.

Nous savourons la volupté De nous y retrouver ensemble.

0 bonheur, pénétrant et doux, De se serrer l'un près de l'autre, Et de se dire : « C'est bien nous ; Ce chemin creux, c'est bien le nôtre !

« C'est là qu'en mars nous venions voir S'ouvrir les anémones blanches ; C'est ici que luisaient, le soir, Les étoiles parmi les branches... »

Mais tandis que nous triomphons, Ivres d'une extase égoïste, Le jour baisse, les bois profonds Se voilent d'une brume triste.

Le vent d'automne sur l'étang Fait frémir les joncs et les prêles, Et dans l'ombre grise on entend Comme un sourd frissonnement d'ailes.

Bruit étrange!... Est-ce au vent du nord Une feuille sèche qui tondre.

Ou la plainte d'un soldat mort, Héros obscur, martyr sans tombe?...

Ce murmure, lent comme un glas, Et voilé comme un deuil de veuve, Semble dire : « N'oubliez pas.

Vous qui survivez à l'épreuve t

« N'allez pas croire tout sauvé, Dès que les cieux sont pacifiques; Votre péché n'est pas lavé Dans le sang des morts héroïques.

« En tombant, les morts ont payé Leur part des communes faiblesses ; Mais vous n'avez rien expié, Vous, complices des jours d'ivresses.

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« Souvenez-vous!... De l'aube au soir, Et de l'hiver sombre à l'automne, Que leur spectre, vêtu de noir, Vous harcèle et vous aiguillonne.

« Sur leur ossuaire jauni Faites pousser une semence Meilleure... Leur œuvre est fini, 0 vivants, le vôtre commence l »

Automne ' .

Dans la grande forêt de pourpre et d'or velue, La chanson des oiseaux en septembre s'est tue. Une musique ailée y vibre encor pourtant. Comme un grésil léger sur le sol, on entend Des chutes de glands mûrs, d'alises et de faînes. Les feuilles des bouleaux, ainsi que des phalènes, S'envolent de la branche et frissonnent dans l'air. Laissant voir parmi leur éparpillement clair De pâles coins d'azur et des fuites d'allées Sombres, que çà et là traversent des coulées De soleil bondissant. — Et c'est un chant très doux. Pareil en sa mollesse aux caressants remous D'une vague endormie et qui meurt sur le sable ; — Un chant mélancolique et berceur, tout semblable Au murmure voilé que font les jours défunts. Effeuillant en nos cœurs les fragiles parfums Séchés du souvenir...

Fantômes chers encore, Souvenirs d'autrefois que le lointain décore. Oui, l'automne est pour vous la saison des réveils. Vous aimez la langueur de ses lièdes soleils. Les reflets mordorés des eaux ensommeillées Et l'échevèlement des tombantes feuillées...

0 ma payse, viens, toi dont la blanche main M'accompagna fidèle à travers le chemin Bon ou mauvais, joyeux ou triste de la vie I Viens; reprenons la roule au temps jadis suivie.

' Extrait de Jardin d'automne (1894).

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Dans les sentiers rouilles, le sourd bruissement Des feuilles où nos pieds s'enfoncent un moment, Et la sauvage odeur des fougères fanées, Evoqueront pour nous les heures fortunées Et les effusions exquises d'autrefois.

Ecoute !... Tout là-bas, la pacifique voix D'un clocher de village, avec le crépuscule, Monte dans l'air humide et sur les bois circule ; Et ce lent carillon sonore, qui s'enfuit Comme s'en sont allés dans la brumeuse nuit Du passé les désirs, les regrets et la peine, Met en nous une joie attendrie et sereine.

La vie humaine, même à l'approche du soir,

A sa tranquille fête et son vert reposoir.

Ainsi que la forêt féconde, elle nous donne

Le féerique décor et les fruits de l'automne,

Et comme s'attiédit la terre sous la feuille,

Sous l'amas des pensers notre âme se recueille.

Si notre sang, pareil à l'onde des étangs,

Ne connaît plus les fiers orages du printemps,

La tendresse est restée en nous fervente et vraie.

Vois dans le clair-obscur de la haute futaie

Ces femmes qui s'en vont au pied des châtaigniers ■

Ramasser la châtaigne éparse, à pleins paniers.

Nous aussi, nous avons cueilli des fruits en route ;

11 est temps désormais que notre bouche en goûte

La fondante saveur et la matm-ité.

Enthousiasme, élans du cœur vers la bonté.

Emotions que l'Art et la beauté des choses

Laissent dans notre esprit comme un parfum de roses ;

Ces communs souvenirs, récoltés à nous deux.

Ravivent notre amour, comme là-bas les feux

De bruyère, allumés aux clairières prochaines.

Réchauffent les doigts gourds des vieux coupeurs de chênes.

Déjà l'ombre sous bois s'épaissit, mais les fûts Elancés des grands pins et des hêtres touffus Dans le soleil encor baignent leur cime haute ; Ainsi notre tendresse : au sommet de la côte,

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