CHRESTOMATtHE FBANÇAISB
Une rose lueur l'illuinine toujours.
Viens, même quand le soir la drape de velours,
La forêt reste belle en sa forme voilée.
Mets ton bras sur le mien et gagnons la vall(''e
Où dans les étangs clairs se mirent les bouleaux.
Un long vol de pluviers s'élève sur les eaux,
Tournoie et puis retombe, avec un sourd bruit d'ailes,
Dans la calme fraîcheur des roseaux et des prèles.
La nuit tombe avec eux, mais du fond des halliers
Où la feuille s'entasse et craque sous nos pieds,
Nous entendons encor les glands mûrs et les faînes
Choir sur le sol pierreux et sur l'eau des fontaines,
Avec ce bruit léger de grêle ou de grésil
Qui nous parle des jours lointains de notre avril.
Et tandis que nos bras resserrent leur étreinte.
Nous écoutons, rêveurs, un angélus qui tinte
Très loin, dans le clocher d'un village endormi,
Et dont la sonnerie argentine, parmi
Les taillis imprégnés d'automnales bruines.
Eveille en nous l'écho des saisons enfantines.
Carillons de Noël^
Le vieux sonneur monte au clocher, Jusqu'aux meurtrières béantes Où les corneilles vont nicher, Et, chétifj il vient se percher Au milieu des poutres géantes.
Dans les ténèbres où ne luit Qu'un falot pendant aux solives, Il s'agite et mène grand bruit Pour mettre en danse cette nuit Les battants des cloches massives.
Joyeuses, avec un son clair, Les voix des cloches, par le l'aï te Des lucarnes, s'en vont dans l'air Sur les ailes du vent d'hiver, Comme des messagers de fêle.
' Extrait de Jardin d'automne.
ANDRÉ THEITRIET '.]Q'.]
Noël ! Noël !... Sur les hameaux Où les gens rentrent à la brune ; Sur les bois noirs et sur les eaux Où tout un peuple de roseaux Frissonne au lever de la lune;
Noël I... Sur la ferme là-bas, Dont la vitre rouge étincelle, Sur la graud'roule où. seul et las, Le voyageur double le pas ; Partout court la bonne nouvelle. ..
Oh! ces carillons argentins Dans les campagnes assombries, Quels souvenirs doux et lointains, Quels beaux soirs et quels doux matins Ressuscitent leurs sonneries !
Jadis ils me versaient au cœur Une allégresse chaude et tendre ; J'ai beau vieillir et passer fleur.
Je retrouve joie et vigueur.
Aujourd'hui, rien qu'à les enleudre...
Et cette musique de l'air.
Cette gaîté sonore et pleine^ Ce chœur mélodieux et clair Qui s'en va dans la nuit d'hiver Ensoleiller toute la plaine.
C'est l'œuvre de ce vieux sonneur Qui, dans son clocher solitaire, Fait tomber, ainsi qu'un vanneur, Cette semence de bonheur Sur tous les enfants de la lerre.
Le blé*.
Le grain des dernières semailles
S'agite obscur dans les entrailles
Des profonds labours;
Extrait de Jardin d'auiomne.
364 CHRESTOMATHIE rRANQAISK
La terre maternelle enferme La l'rêle semence qui germe Pendant de longs jours.
Le blé sort en herbe. La neige Contre les froids noirs le protège ;
Puis du blanc tapis Avril fond les derniers vestiges, Et l'on sent déjà dans les tiges
Grossir les épis.
En mai tout part : le vent promène Sa molle et caressante haleine
Sur les blés nouveaux ; Il mêle à leur nappe mouvante L'azur des bleuets et l'ardente
Rougeur des pavots.
Sous le grand soleil qui brasille.
Voici messidor : la faucille
Fait son dur labeur ; On met en meule, on bat en grange, Et le grain lourd sort sans mélange
Des mains du vanneur.
Moulins ailés où le vent joue, Moulins dont l'eau pousse la roue,
Tournez jusqu'au soir !
Tournez I... que la fleur de farine Tombe pure, neigeuse et fine
Des trous du blutoir.
Maintenant, d'une main pieuse.
Dans les flancs de la huche creuse
Pétrissons le pain, Et chantons le blé pacifique Qui nourrit depuis l'âge anti(jue
Tout le genre humain.
Promenade sur l'eau *.
Les saules frissonnent. La lune Argenté la rivière brune
' Extrait de Jardin d'automne.
ANDRÉ THEITRIET 365
Du reflet de ses bleus regards ; La barque sous les hautes branches Glisse à travers les rosos blanches Des nénuphars.
Parmi les feuillages dissoule, La fraîcheur du soir, goutte à goutte, Itt'pand des pleurs mystérieux, Et leur chute dans l'eau qui tremble Nous berce avec un chant qui semble Tomber des cieux...
0 mes amis, la nuit sereine !
Riez, mais qu'on entende à peine Vos rires... Ne réveillez pas La réalité douloureuse Qui dans une ombre vaporeuse S'endort là-bas !...
Chantez !... Sous la voûte ([ui pleure, Les yeux mi-clos^ oubliant l'heure.
Je vais rêver au fd de l'eau.
Comme un enfant que sa nourrice Câline, afin qu'il s'assoupisse Dans son berceau...
Œuvres politiques à lire de Theuriet (Lemerre, éditeur, Paris) : Le chemin des bois (1866); Le Bleu et le Noir (1874) ; Les Nids (1879)-, Le livre de la payse (1882;) Jardin d'automne (1804); Jean-Marie (drame en vers, 1871). Pour ses œuvres en prose, voir le volume I" de cette Chrestomathie. — Critiques a consulter : Jules Tellier, Nos poètes (1888) ; Emmanuel Besson, André Theuriet {iS90}; Paul Bourget, Discours de réception à l'Acadéraie, 9 décembre 1897 ; Gaston Deschamps, La Vie et les livres (1898); Ch. Gidel, Histoire de la littérature française (1898) ; Henry Michel, Le quarantième fauteuil (1898) ; G. Pellissier, Le mouvement littéraire contemporain (1901).
36(j CHRESTOMATHIE FRANÇAISE
Les derniers parnassiens.
L'école parnassienne, comme le romantisme, a laissé en mourant des héritiers. Après 1870, au moment où le symbolisme s'élabore, un certain nombre de nouveaux poètes restent eu dehors de ce mouvement littéraire ; ils continuent les traditions du Parnasse, tout en essayant de les rajeunir par des idées nouvelles. Chez tous on sent l'influence des grands maîtres, en particulier de Leconte de Lisle et de Sully Prudhomme; mais cette influence est limitée. Il y a chez ces nouveaux-venus une originalité incontestable, qui les rend dignes de ûgurer à côté de leurs illustres prédécesseurs.
JEAN LAHOR (docteur henri gazalis)
-V^ à Cormeilles-en Parisis en 1840.
Un savant doublé d'un philosophe qui a encore trouvé le moyen d'être un grand poète : tel est l'homme remarquable connu sous le pseudonyme de Jean Lahor. Penseur et érudit, il a beaucoup voyagt', beaucoup vu et beaucoup lu ; il a rapporté de ses voyages à travers les pays et les idées une philosophie hardie, très profonde, mais singulièrement désenchanlée. Boudhiste convaincu, il croit que ce monde est une illusion ; très sincèrement il aspire au nirvana, à l'anéantissement suprême. En attendant, il accepte la vie avec l'âme hautaine d'un stoïcien héroïque qui met sa fierté à lutter et à faire le bien sans espoir, par pur principe métaphysique. Disciple de Leconte de Lisle, .lean Lahor se rattache à l'école parnassienne par sa prédilection pour les grands thèmes objectifs ; il en difl'ère par un lyrisme philosophique très personnel qui est un des traits les plus curieux de sa nature éprise de beauté, malgré son nihilisme boudhlque. En quelques lignes, Anatole France a parfaitement caractérisé le mérite de ce grand écrivain : « Ce qu'il y a d'admirable, dit-il, dans les poèmes do Jean Lahor, c'est la transformation spontanée de la substance intellectuelle en matière poétique. Une idée philosophique le frappe, aussitôt, il l'anime, la colore, la passionne, la revêt d'une robe étincelante. »
La bénédiction du mariag-e persan».
Soyez grands, soyez forts, soyez victorieux ; Soyez aimants, marchez des flammes dans les yeux. Soleil, Dieu des clartés. Dieu bon qui les pénètres, Verse-leur ton amour lirûlant pour tous les êtres.
— Comme le Ciel bénit la Terre nuit et jour, Homme, sur celte femme épanche ton amour ;
0 femme, quand sa main enlr'ouvrira tes voiles. Qu'il trouve en toi la paix sereine des étoiles. La vie est un tragique et sublime combat : Affrontez-la d'un cœur vaillant que rien n'abat. Soyez purs de pensée et purs en vos paroles ; Pour que vos actions ne soient vaines ni folles, Craignez déjà les yeux futurs de vos enfants. A travers les douleurs avancez triomphants. Imitez les héros de l'époque première.
Luttez pour la justice et la sainte lumière. Chassez le mal. chassez la nuit, semez le bien, Resserrez toujours plus l'infrangible lien Dont j'unis à jamais vos deux cœurs dans la vie. Chaque soir, admirez l'assemblée infinie Des astres, et songez, en les voyant si beaux. Qu'il vous faut être ainsi d'étincelaats flambeaux.
— Au nom d'Ormuzd, je vous bénis, vivez prospères, Et transmettez la gloire et le sang de vos pères.
Siout Del 2.
Va toujours au plus grand, au plus noble, au plus beau ;
Que tes pensers sublimes, Jusqu'à l'heure où ton corps ira dans le tombeau,
N'habitent que les cimes !
Fais mépris de ta vie, et le jour où la mort
Menacera la tête, Demeure sans pâlir ; prends plaisir, étant fort,
Aux bruits de la tempête.
1 Ce morceau et les suivauts sont extraits du recueil intitulé L'Illusiun,oh se trouvent réunis les vers que le poète a publiés de 1866 à 1S93. * Comme les dieux.
368 CHKESTÛMAÏHIE KRANÇAISK
Abreuve-toi d'éther, et, l'esprit rajeuni,
Ouvre ardemment tes ailes :
Sois libre, et dans ton âme appelle l'inGni
Des forces éternelles,
Le vent de riiiriiii, les brises de l'été.
Et ces chaleurs fécondes De l'amour, qui remplit d'azur l'iminensitô,
Et qui porte les mondes !
Et sois poète alors, et fais couler ton cœur
En des flots d'harmonie, Et comme un feu puissant, comme un torrent vainqueur,
Epanche ton génie 1
Pour garder l'idéal et garder tes amours
En ton àme obstinée, Ne crains pas les douleurs, la lutte tous les jours
Contre la destinée.
Souviens-toi des héros, et mets devant tes yeux
Leur noblesse première ; Imite-les, aspire à ressembler aux Dieux,
Que revêt la lumière ;
Et vis toujours ainsi, calme, dans les hauteurs,
L'âme sereine et pure, T'enivrant des clartés, des chants et des senteurs
De l'immense Nature 1
Brahm ^
Je suis l'Ancien, je suis le Mâle et la Femelle, L'Océan d'où tout sort, oti tout rentre et se mêle ; Je suis le Dieu sans nom, aux visages divers ; Je suis l'Illusion qui trouble l'univers. Mon âme illimitée est le palais des êtres ; Je suis l'antique Aïeul qui n'a pas eu d'ancêtres. Dans mon rêve éternel flottent sans fin les cieux; Je vois naître en mon sein et mourir tous les Dieux.
* Ce morceau est extrait de la partie de l'Illution intitulée : Chanta panthéistes. — Le fond de la phQosophie hindoue ee trouve ici remarquablement condensé et poétisé. Les morceaux qui suivent sont aussi très remarquables sous ce rapport.
(Test mon sang qui coula dans la première aurore ;
Les nuits et les matins n'existaient pas encore,
J'étais déjà, planant sur l'océan obscur.
Et je suis le Passé, le Présent, le Futur ;
Je suis la large et vague et profonde Substance
Où tout retourne et tombe, où tout reprend naissance,
Le grand corps immortel qui contient tous les corps ;
Je suis tous les vivants et je suis tous les morts.
Ces inondes infinis, que mon rêve a fait naitre,
— Néant, ofTrant pour vous l'apparence de l'être — Sont lueur passagère et vision qui fuit,
Les fulgurations dont s'éclaire ma nuit.
— Et si vous demandez pourquoi tant de mensonges, Je vous réponds : Mon âme avait besoin de songes. D'étoiles fleurissant sa morne immensité,
Pour distraire l'horreur de son éternité !
Le néant des choses passées.
Oh ! que d'univers engloutis Dont nous ignorons les naufrages, Tous sombres, tous anéantis Dans l'abîme effrayant des âges 1
Quel est donc la réalité?
Est-ce la Mort? Est-ce la Vie?
La Vie, et l'immense clarté, Ou la Mort, la nuit infinie?
— L'Etre, serait-ce le Néant, Qui dans mon vide se reflète, Et de pourpre et d'or, en créant.
Attife un moment son squelette?
Dans le tourbillon éternel Où roulent sans fin les atomes, Qu'entrevoyons-nous de réel.
Fantômes parmi des fantômes ?
J'apparais une heure et je fuis.
Rentrant dans l'ombre, d'où j'arrive, Vague étincelle entre deux nuits.
Qu'est l'existence fugitive ?
370 CaaRESTOMATHlE FRANÇAISE
Des milliards d'élres sont morts ; El ce long défilé des races, Tous ces esprits et tous ces corps Ont à peine laissé leurs traces !
Qu'est cet étroit monde vivant Auprès des foules entassées Des morts, sur qui je vais r(*vaat Au néant des choses passées !
— Tout mon être tremble, j'ai pour De ce noir abîme où je tombe 1 Oh ! la nuit, sans fond, et l'honciir, Oh 1 le pnits béant de la tombe 1
La passion de Si va *.
Siva survivra seul, un soir, à tous les Dieux : Leurs têtes, ce soir-là, pareront sa poitrine, Et la paix du néant souriant dans ses yeux, Siva se chantera sa passion divine :
« J'étais, aux temps passés, l'âme de l'univers, J'étais le jour, j'étais la nuit, j'étais l'aurore. J'étais le printemps clair, les étés, les hivers, L'imn!e:ise vie ardente, et l'Amour qui dévore.
« Illusoire splendeur, j'habitais mon palais, Ainsi que l'araignée au centre de ses toiles : Les âmes tour à tour tombaient dans mes filets, Et j'ai fait dans mon sein s'éteindre les étoiles.
« Oh ! les morts, dormez donc et rêvez dans ma nuit. En attendant qu'un jour je vous laisse renaître, Si j'ai besoin encor de lumière et de bruit. Pour de nouveau combler l'abîme de mon être :
« Car l'abîme est profond et mon cœur plein d'ennui. Et seul dans l'infini, debout, sombre, livide, Je pense qu'autrefois mon sein comme aujourd'hui Portait le ciel entier et restait toujours vide. »
1 Le dieu de la mort chez les Hindous.
Le nuage.
Tout naît en toi, tout meurt, tout tombe et rentre en toi Océan éternel aux larges eaux profondes, 0 père dont je sors, Océan, reprends-moi ; Donne au nuage errant le repos dans tes ondes.
Le souffle de la Mort et celui de l'Amour Agitent le remous des effets et des causes ; Et de ces flots confus j'ai dû surgir un jour ; Rêve, j'ai dû flotter dans le rêve des choses.
Un jour, hors de ton sein obscur je suis monté ; Devant moi s'est ouvert l'infini de l'espace, Et les vents au hasard m'ont poussé, m'ont porté : Car notre âme est pareille au nuage qui passe.
Le nuage a longtemps erré par l'univers ; A toute heure changeait sa bizarre fortune ; Tantôt il traversait l'ouragan des hivers. Et tantôt se baignait en de bleus clairs de lune.
0 père, de splendeurs un moment ébloui. J'ai béni ma naissance et je t'ai rendu grâce. Quand en toi se perdra mon cœur, las aujourd'hui, De toutes ces splendeurs où survivra la trace?
Que reste-t-il aux cieux du nuage mouvant ? Notre vie éphémère, en sa vague existence, Est le jouet aussi des caprices du vent ; Rien ne dure, sinon l'impassible Substance.
J'ai connu les hivers, les printemps, les étés ; J'aspire maintenant au calme dans ton Etre. J'ai vu de longs jours d'or et d'immenses clartés. Et pourtant je n'ai peur que de pouvoir renaître.
0 père, engloutis-moi, sois donc bien mon tombeau ; Et, si je participe à ta vie éternelle. Que ce soit sans penser, tel que la goutte d'eau Que la mer roule et berce inconsciente en elle.
372 CHRESTOMATHIE FRANÇÂISB
Je ne jouirai plus, mais ne souffrirai pas;
J'ai ri, pleuré, souffert, j'ai vécu ; fais-moi trêve ;
Je veux le vrai néant et l'absolu trépas,
Et le sommeil sans fin, que ne trouble aucun rêve.
0 mon âme, éteins-toi, lumière d'un moment 1 Ta folle soif d'errer et d'être est assouvie ; Ne redoute la mort que si la mort nous meut Et nous leurre à son tour à l'égal de la vie.
Père, anéantis-moi : j'ai vécu ; c'est assez. Tu ne m'entendras plus pousser de cris funèbres ; En ton abîme, avec tous les siècles passés, Fais-moi descendre au plus profond de tes ténèbres l
Ouragan nocturne.
Les vagues se cabraient comme des étalons Et dans l'air secouaient leur crinière sauvage, El mes yeux, fatigués du calme des vallons, Voyaient enfin la mer dans une nuit d'orage.
Le vent criait, le vent roulait ses hurlements, L'Océan bondissait le long de la falaise, Et mon âme, devant ces épouvantements, Et ces larges flots noirs, respirait plus à l'aise.
La lune semblait folle, et courait dans les cieux. Illuminant la nuit d'une clarté brumeuse; Et ce n'était au loin qu'aboiements furieux, Rugissements, clameurs de la mer écumeuse.
— 0 Nature éternelle, as-tu donc des douleurs? Ton âme a-t-elle aussi ses heures d'agonie ? Et ces grands ouragans ne sont-ils pas des pleurs, Et ces vents fous, tes cris de détresse infinie ?
Souffres-tu donc aussi. Mère qui nous as faits? Et nous, sombres souvent comme tes nuits d'orage, Inconslants, tourmentés, et comme toi mauvais. Nous sommes bien en tout créés à ton ima^e
ANATOLK FRANCE 373
Jour des Morts.
La forêt ainsi qu'une mer Gronde, roule, allonge ses vagues :
Que terrible est ce vent d'hiver Avec ses hurlements vagues !
Sont-ce des cris de trépassés,
Des tocsins de cloches d'alarmes ?
Ce vent fou nous a tout glacés :
Oh ! comme il pleut ! Sout-ce des larmes?
Aujourd'hui, c'est le Jour des Morts; Chacune des feuilles qui tombe Eveille en nos cœurs un remords, En nous rappelant une tombe.
II eût fallu les aimer plus, Ces aimés que trop tard on pleure, Quand les regrets sont superflus, Quand on a laissé passer l'heure.
Oh 1 les survivants, aimons-nous!
Proche est la mort, la vie est brève ; C'est la leçon de ces vents fous :
— Cette pauvre vie est un rêve !
Œuvres à lire de Jean Lahor (Lemerre, éditeur, Paris) : Les chants populaires d'Italie (1865) ; L'Illusion (18CG-1893). — Critiques à consulter : JuJes Tellier, Nos poètes (1888) ; Anatole France, La vie littéraire.
ANATOLE FRANGE (Anatole Thibaut)
Né à Paris en Ï8I4.
Anatole France n'est pas seulement un des plus grands prosateurs français, le meilleur incontestablement de l'heure actuelle ; c'est un poète très distingué, mor^^eM^e, malheureusement pour nous, comme celui dont parle Sainte-Beuve. Parnassien de la seconde génération, il procède aussi de Leconte de Lisle ; mais il possède des qualités de charme, de finesse, d'atticisme que celui-ci n'avait pas et qui lui constituent une originalité enviable. On retrouve dans ses vers comme un
374 CHRKSTOMATHIE FRANÇAISE
premier épanouissement du merveilleux talent qu'il a depuis lors déployé dans tant de proses exquises. Néo-hellônisle, comme André Ghénier, il a célébré la beauté païenne avec l'âme d'un moderne fortement influencé par la tendre douceur du christianisme. T'est bien regrettable qu'il ait complètement renoncé à la poésie.
A la lumière *.
Dans l'essaim nélmleiixdes coiislellations
0 loi qui naquis la promière, 0 nourrice des fleurs et des fruits^ ô Lumière,
Blanche mère des visioas,
Tu nous viens du soleil à travers les doux voiles
Des vapeurs flottantes dans l'air : La vie alors s'anime et, sous ton frisson clair,
Sourit, ô fille des étoiles !
Salul 1 car avant toi les choses n'étaient pas,
Salut ! douce ; salut ! puissante.
Salul 1 de mes regards conductrice innocente
Et conseillère de mes pas.
Par toi sont les couleurs et les formes divines,
Par toi, tout ce que nous aimons.
Tu fais briller la neige à la cime des monts,
Tu charmes le bord des ravines.
Tu fais sous le ciel bleu fleurir les colibris
Dans les parfums de la rosée ; Et la grâce décente avec toi s'est posée
Sur les choses que tu chéris.
f^e matin est joyeux de tes bonnes caresses ;
Tu donnes aux nuits la douceur, Aux bois l'ombre mourante et la molle épaisseur
Que cherchent les jeunes tendresses.
Par loi la mer profonde a de vivantes fleurs
Et de blonds nageurs que tu dores; Au ciel humide encore et pur des météores
Prêtent l'éclat des sept couleurs.
' Extrait des Poèmes dorés (1873). — Cette pièce est remarquable de sérénité charmante et le style en est d'une distinction rare.