U CHRESTOMATHIE FRANÇAISE
Où je reposerai dans ma robe de fête.
Hippias, c'est à loi de me voiler la tête.
Adieu, père et vous tous. Vis, ô loi que j'aimais!
HERHAS
Elle est morte ! 0 ma fille, adieu donc pour jamais. C'est loi qui l'as tuée, ô femme ! Un Dion farouche A secoué le mors écumeux dans ta bouche. C'est pourquoi tu perdis sans pitié, sans raison, Et ta fdle et moi-même et toute la maison. Les hommes sont cruels quand un Dieu les agite. Adieu, je veux fuir seul, sans famille et sans gîle, Ton front souillé, ma vigne et la terre d'Hellas! 0 mon enfant, ma fleur ! hélas ! hélas ! hélas !
KAI.LISTA
Je suis mère et mon cœur est percé d'une épée. Eclaire-moi, mon Dieu, si je me suis trompée; Punis-moi, mon Seigneur, si j'ai failli. Mais non, J'ai fait ce que j'ai fait pour l'honneur de ton nom, Pour ta gloire ici-bas, pour le salut des âmes, Selon ta charité dont je ressens les flammes. Comme un riche joyau je t'offrirai mes pleurs, Et je crierai vers toi, du fond de mes douleurs, Et ma bouche louera ta sagesse infinie. Tu m'as pris mon enfant : que ta main soit bénie!
ÏHÉOGNIS
Ton vœu fut imprudent; ton zèle t'aveugla, 0 femme! mais lu crois, et le salut est là. Tournons vers l'Orient la face de la morte.
HIPPIAS
Laissez! elle est à moi. Je la prends, je l'emporte Je veux fuir avec elle un monde dévasté, Car en elle ont péri l'amour et la beauté. Puisque au Dieu de la mort la terre est asservie, Je vais chercher ailleurs la lumière et la vie J'abattrai les grands pins et les chênes des bois, Afin (]u'un seul bûcher nous consume à la fois; Et confiés tous deux à la Ihunme brillante Dans un môme réseau de fidèle amiante,
Nous nous envolerons, loin d'un monde odieux, Sur l'étincelle auguste, au sein profond dos Dieux.
Œuvres à lire d'Auatole France (Lemerre, éditeur, Paris) : Les Poèmes dorés (1872); Idylles et légendes, Les Noces corinthiennes (1878). Pour ses œuvres en prose, voir le \" volume de cette Chreslomathie. — Critiques à consulter: Jules Lemaitre, Le* Contemporains,- G. Lanson, Pageschoisies d' Anatole France.
jVe à Amiens en ISnâ .
Le grand romancier psychologue est aussi un poète rare, dont l'influence s'est fait sentir sur tout un groupe de poètes français. Parnassien analyste, il se rattache par quelques côtés à Sully Prudhomme. Il a, comme l'auteur des Vaines tendresses, le don de la méditation profonde et délicate, la noble inquiétude du cœur que tourmentent les problèmes de la vie. Malheureusement l'influence baudelairienne gâte dans ses vers ce qu'il y a de noblement élevé. Il a ravivé dangereusement le mal du siècle, et son œuvre, tout imprégnée de mélancolie décourageante, n'a pas la pureté morale que présente celle de SuUy. Moins objectif que ce dernier, Bourget a renoué en partie la tradition romantique. La plupart de ses pièces sont des confessions douloureuses de passion juvénile, dans lesquelles il a exprimé avec une grâce languissante et morbide, ses joies mêlées de larmes, ses tristesses et ses dégoûts. L'influence de Shelley est aussi visible chez lui; il est un des rares poètes qui aient su faire passer en français la sensation imprécise et caressante que donne la poésie demi-musicale de certains écrivains anglais. Avec cela, Paul Bourget est un poète original; on lui découvrira aisément des ancêtres : Musset, Baudelaire, SuUy Prudhomme, Shelley et pourtant ses vers ont un charme exquis et rare qui n'est bien qu'à lui.
Le dernier bonheur'.
Dans les brumes du soir va(ioreux et féerique Chantaient un air de Mie et quelques violons. Malgré les grandes fleurs qui paraient les salons, Ce dernier bal d'automne était mélancolique.
1 Extrait de Au bord de la mer (1873). — Cet extrait et les suivants ont été choisis parmi les pièces pouvant être mises dans une chrestomathie. L'auteur a écrit de plus beaux vers que nous avons dû écarter, parce qu'ils ne présentent pas un caractère scolaire.
382 CHRBSTOMATHIE FRANÇAISE
Pourquoi sentîmes-aous les larmes uous venir, Lorsqu'à travers ce bal nou- passâmes ensemble? Nous élions venus là bien des l'ois, — mais il semble Que tout soit plus charmant lorsque tout va finir.
Je ne sais quels remords se mêlaient aux tendresses Des mots que nous disions par ce dernier beau soir, Car nous allions quitter, pour ne les plus revoir, Ces beaux lieux, si remplis de nos belles jeunesses.
La nature, elle aussi, nous trompe et peut changer : C'est assez d'un chalet nouveau sur une plage Ou d'un arbre coupé dans un cher paysage. Pour qu'à nos souvenirs tout devienne étranger.
Nous nous perdions ainsi dans nos heures passées.
Et la fuite du monde effrayait notre cœur;
La flûte attendrissait encore la langueur
Qui nous venait du fond de nos tristes pensées.
Ohl ce soir, le dernier, le plus long, le plus doux. Ce soir où mes pensers auraient vécu des vôtres Pourquoi le perdions-nous à regretter les autres. Les anciens, — à jamais envolés loin de nous i" —
Les petites fleurs *,
lj6i petites fleurs du fossé, llenoncules et marguerites.
Ont des sourires du passé Et de vieux airs de choses dites.
Tous les chemins où j'ai goûté
Mes heures tranquilles et douces,
Où j'ai souflért, où j'ai douté.
Avaient de ces fleurs dans leurs mousses.
Chacune est liée à mon cœur, La plus fraîche et la plus vulgaire.
Comme le rire d'une sœur.
Comme le regard d'une mère.
Extrait de La vie inquiète (1875).
PAUL BOURGKT 383
Je les cueille par les chemins
Quand viennent les jours de septemlire,
Et je les porte à pleines mains
Dans les coins obscurs de ma chaujbie.
Leur gerbe aux reflets attristés, Par de muettes harmonies, Me fait songer aux vieux étés, A toutes les choses finies.
Marguerites et boutons d'or.
Je me dis qu'après tant d'années L'homme n'a pas appris eucor A rajeunir les fleurs fanées.
Nous guérissons du souvenir Sans jamais guérir de la vie, Et les fleurs qui doivent finir ~ Toujours tiennent l'âme asservie.
Séparation ' .
Plus tard, quand, exilé loin de vous, chère aimée, J'évoquerai les jours passés, pour vous revoir. Et que je frapperai la pierre inanimée Du souvenir pour en faire jaillir l'espoir,
Ce n'est pas dans un bal, tout en blanc et parée, • Encor que vous m'ayez été bien bonne ainsi, Que vous m'apparaîtrez ; — car, dans chaque soin'p. Vingt autres vous parlaient, et pour moi quel souci
Je n'évoquerai pas non plus les causeries Parmi les marbres grecs et les tableaux anciens, Encor que ç'aient été des minutes chéries ; L'art était là, mêlant ses beaux rêves aux miens.
Non 1 mais je reverrai les froides solitudes Du grand bois, au matin navrant de nos adieux, Les feuillages tombés parmi les mousses rudes Et le ciel aussi plein de larmes que nos yeux.
' Extrait du poème Edel (1877).
Car l'horizon s'était voilé d'un blanc nnage; Quelque chose de morne à la fois et de doux Enveloppait le lac, et tout le paysage D'arbres et d'eaux semblait s'être attristP pour nous.
Vous voulûtes aller sur ce lac sombre ; assise
A l'arrière du frêle et délicat bateau,
Vous émiettiez du pain sur votre robe grise
Pour les deux cygnes noirs qu'ont voit errer sur l'eau.
Qu'il était lent, le bruit des rames !... L'eau tranciuille, Profonde et froide ainsi qu'un sentiment passé. Dormait, et le bateau glissait le long de l'île. D'un rythme égal et sûr longuement balancé.
Et lorsque, descendus à terre, nous marchâmes Près des rares gazons qu'avait brûlés l'hiver, Un même ardent regret étreignit nos deux âmes : La mort errait, éparse.. autour de nous dans l'air ;
La mort du radieux été de l'autre année Dont les feuilles tachaient le sol dur, et la mort Du froid soleil, gris comme une feuille fanée. Et qui semblait devoir tomber au vent du nord ;
Et plus que tout, la mort de ces rêves intimes Qui fleurissaient en nous comme des rosiers blauos. Oh ! l'âpre émotion qu'alors nous resseulimesl Xos moindres mots étaient émus, brisés, troublants.
Je vous dis : « Je me fie à vous, car je vous ain)e. Mais j'ai si peur I... » Et vous me dîtes : « Peur de quoi ? « — Que sais-je ? De ne pas vous retrouver la même... » Lentement vos yeux bruns se tournèrent vers moi ;
Vous eûtes un étrange, un triste, un fier sourire. Je répétai 1 « L'absence et le temps me font peur. » Et vous eûtes un mot aux lèvres, sans le dire. Qui résonna pourtant jusqu'au fond de mon cœur.
Car vos yeux le disaient, ce mot, ces yeux timides, Qui cachaient à la fois et montraient leur secret; Votre front rougissant aussi, ce front sans rides. Que le mince réseau des veines azurait.
Vous n'avez pas les yeux d'une fille inconstante, Et moi j'ai trop pensé pour n'être pas constant. Si pénible que soit la longueur de l'attente, Vous attendrez celui dont le cœur vous attend.
Adieu donc, et soyez heureuse 1 Moi, qui reste, Et qui voudrais partir, — comme un aigle en prison Contemple éperdument l'immensité céleste, Je passerai mes jours à fixer l'horizon,
L'horizon, sombre ou clair, qui me cache où vous éles, L'horizon que le rêve en vain veut traverser ; Et, comme de tout temps ont fait tous les poètes, J'envierai les oiseaux que je verrai passer.
Paysage sentimental *.
Le ciel d'hiver, si doux, si triste, si dormant. Où le soleil errait parmi des vapeurs blanches. Etait pareil aux doux, au profond sentiment Qui nous rendait heureux mélancoliquement Par cette après-midi de rêves sous les branches...
Branches mortes qu'aucun souffle ne remuait, Branches noires avec quelque feuille fanée, — Ah ! que mon âme s'est à ton âme donnée Plus tendrement encor dans ce grand bois muet, Et dans celte langueur de la mort de l'année 1
La mort de tout, sinon de toi que j'aime tant. Et sinon du bonheur dont mon âme est comblée. Bonheur (jui dorl au fond de celte âme isolée. Mystérieux^, paisible et frais comme l'étang Qui pâlissait au fond de la pâle vallée.
Soir d'été «.
La brise du soir en silence effleure Les feuillages blancs des hauts peupliers, Et mes souvenirs viennent par milliers.
Encore attendris par le jour et l'heure.
' Extrait des Avetix (1877-1882).
* Extrait des Aveux.
386 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE
Sur le ciel si pur, délicatement, Le coteau planté d'arbres se dessine; Tout n'est que clarté vaporeuse et fine, Et que solitude et qu'apaisement.
Et celte influence heureuse et calmante Endort dans mou cœur tout chagrin d'amour Car tu me souris dans ce demi-jour, Comme aux temps anciens, deta bouche aimante.
Je songe à ton cœur suave et discret Comme la lueur de cette soirée, A demi rosée, à demi dorée ; Et ton beau visage ému m'apparalt.
La lune se lève et V Angélus tinte.
Sa voix se disperse à travers les chants. Et les souvenirs se font plus touchants Dans leur volupté qui s'achève eu plainte.
Nuit d'été '.
0 nuit, ô douce nuit d'été, qui viens à nous Parmi les foins coupés et sous la lune rose, Tu dis aux amoureux de se mettre à genoux, Et sur leur front brûlant uu souffle frais se pose !
0 nuit, ô douce nuit d'été, qui fais fleurir Les fleurs dans les gazons et les fleurs sur les branches. Tu dis aux tendres cœurs des femmes de s'ouvrir. Et sous les blonds tilleuls errent des formes blanches !
0 nuit, ô douce nuit d'été, qui sur les mers
Alanguis le sanglot des houles convulsées,
Tu dis aux isolés de n'être pas amers,
Et la paix de ton ciel descend dans leurs pensées.
0 nuit, 6 douce nuit d'été, qui parles bas. Tes pieds se font légers et ta voix endormante, Pour que les pauvres morts ne se réveillent pas, Eux qui ne peuvent plus aimer, 6 nuit aimante !
< Extrait des AveuJb.
AUGUSTE DORCIIAIN 387
Mortuse *.
Je n'ai gardé de toi, ma Mère, douce morte,
— Oh I si douce ! — qu'un vieux portrait où l'on te voit
Accoudée, appuyant ta tempe sur ton doigt,
Comme pour comprimer une peine trop forte.
Quand tu songeais ainsi. Mère, je n'étais pas. Tu n'avais pas tiré mon être de ton être... Réponds! devinais-tu qu'un fils devait le naître Que tu devais laisser orphelin ici-bas ?
Voyais-tu mon destin d'avance, et mon angoisse. Et ce cœur, né du tien, que tout maltraite et froisse, Et cette hérédité de tes plus noirs ennuis ?
Réponds ! figure aimée et si vite ravie,
Qui de tes sombres yeux, pareils aux miens, me suis :
Avais-tu déjà peur de me donner la vie ?
Œuvres en vers de Paul Bourget (Lemerre, éditeur, Paris) : Poésies, 2 vol. (1872-1887). Pour ses œuvres en prose, voir le premier volume de cette Cltreslomathie. — Critiques à consulter : Jules Lemaître, Les Contemporains ; Ch. Gidel, Histoire de la littérature française.
AUGUSTE DORGHAIN
.V^ à Cambrai en ISôl .
Fidèle disciple de Sully Prudhomme, Augusle Dorchain est un des poètes les plus sympathiques de la géni'iation actuelle. C'est une âme rare, d'une sensibilité délicate et pudique, qui unit la grâce féminine à la virilité du penseur. Il y a des poètes dont les œuvres donnent l'impression de fleurs éclatantes, rouges cactus ou triomphantes roses; d'autres rappellent les délicates fleurettes des champs ; Auguste Dorchain, lui, fait songer au lis pur : ses poésies ont des blancheurs liliales. C'est un noble écrivain et un charmant artiste.
Invitation 2.
Puisque le vague ennui t'accable, veux-tu, dis, Veux-tu fuir avec moi vers mon doux paradis î
' Extrait des Aveux.
' Extrait de La jeunesse pensive (1881).
388 ghr£Stûmâtuib frànçâisb
Mon paradis n'est pas la lointaine contrée Que baigne de flots purs une mer azurée, Ni la vallée ombreuse à l'abri des hivers, Ni l'île qui sourit sous les lataniers verts,
Le jardin aux cent fleurs du zéphyr caressées ;
C'est le grave pays des viriles pensées.
Où, quand le jour remonte aux cieux, je vais m'asscoir.
Tranquille et conliant, pour le repos du soir.
Le jour, c'est le plaisir où ne luit nulle flamme, C'est le travail aride et sans profit pour l'àme ; Mais le soleil éteint ses mourantes rougeurs... La nuit, la calme nuit est propice aux songeurs.
Si tu fuis le vain bruit que fait la multitude, Si tu cherches la paix, l'ombre et la solitude. Si tu veux être un homme et te sentir meilleur. Si, narguant le vulgaire impuissant et railleur. Tu ne redoutes point rexaUation sainte, Viens, de mon paradis lu peux franchir l'enceinte.
Là, comme à l'Océan, comme au sommet des monts,
Un air vivifiant gonflera nos poumons ;
La nuit n'apportera dans les plis de son ombre
Que des désirs sans fin et des espoirs sans nombre,
El, sous la profondeur transparente des cieux.
Des horizons nouveaux surgiront à nos yeux.
Là, le chœur glorieux des artistes sublimes,
Les penseurs qui sont morts en gravissant les cimes
El qui vers l'Idéal guidaient l'humanité.
Les martyrs, les héros au sourire indompté,
Les poètes puissants dont la fanfare enivre,
Ceux qui fout croire, ceux qui font aimer et vivre,
Tous, assis radieux sur le bord du chemin,
Se lèveront pour nous et nous tendront la main.
Oh l comme nous ferons des rêves héroïques,
Des rêves de victoire el de luttes sloïques !
En des chants alternés, ainsi qu'aux anciens jours,
Comme nous chanterons nos superbes amours l
La jeunesse sceptique, et triste et désœuvrée,
Viens, nous la reverrons forte et régénérée,
ArOUSTE DORCHAIN 389
A deux genoux devant l'Idéal insulté, Debout pour la Justice et pour la Vérité.
Si l'Art se prostitue au sein de la matière, Si l'âme sous la forme est morte tout entière, Des créateurs divins si nul n'est plus resté, Viens, nous redirons seuls l'hymne de la beauté.
Si les poètes, loin des profondeurs sereines, S'abreuvent trop souvent de doutes et de haines, Viens, nous les oublierons, et sur la lyre d'or Nos doigts se poseront et frémiront encor Pour chanter la vertu, la gloire, la concorde... Et les souffles d'en haut feront vibrer la corde, Et, comme les clartés du ciel, sur notre front Les inspirations en foule descendront.
Demain, en reprenant notre tâche banale.
Demain, en refaisant notre œuvre machinale,
Demain, le froid réel nous étreignant toujours.
Sentirons-nous encor l'ennui pesant des jours ?
Non : retrempés tous deux à la source éternelle,
La vie à nos regards apparaîtra plus belle,
Nous saurons vers quel but nous dirigeons nos pas.
L'âpre réalité ne nous effraiera pas,
Mais, se transfigurant dans nos cœurs pleins de sèves,
Elle revêtira la splendeur de nos rêves.
Et qu'importe, après tout, ce que sera demain l
Qu'il soit joyeux ou triste, orageux ou serein.
Ce soir du moins, tandis que s'enfuyaient les heures,
Nous aurons écouté les voix intérieures,
Nous aurons revu Dieu de notre âme effacé,
Et nous aurons vécu, — car nous aurons pensé.
Les étoiles éteintes*.
A l'heure où sur la mer le soir silencieux
Efface les lointaines voiles, Où, lente, se dépoie, en marche dans les cieux,
L'armée immense des étoiles.
Extrait de La jeunesse pensive.
Ne songes-tu jamais que ce clair firmament, Comme la mer, a ses désastres ?
Que, vaisseaux envahis par l'ombre, à tout moment Xaufi-agent et meurent des astres ?
Vois-tu, vers le zénith, cette étoile nageaat Dans les flots de l'éther sans borne?
L'astronome m'a dit que sa sphère d'argent N'était plus rien qu'un cercueil morne.
Jadis, dans un superbe épanouissement D'un troupeau de mondes suivie,
Féconde, elle enfantait majestueusement L'Amour, la Pensée et la Vie.
Tous ces bruits, un par un, se sont tus sous le ciel ;
L'espace autour d'elle est livide ; Dans le funèbre ennui d'un silence éternel
Elle erre à jamais par le vide.
Pourtant, elle est si loin que depuis des mille ans
Qu'elle va, froide et solitaire.
Le suprême rayon échappé de ses flancs
N'a pas encor touché la terre.
Aussi, rien n'est changé pour nous : chaque malin
La clarté de l'aube l'emporte, Et cliaque soir lui rend son éclat incertain...
Personne ne sait qu'elle est morte.
Le pilote anxieux la voit qui brille au loin.
Et là-bas, errant sur la grève, Des couples enlacés la prennent à témoin
De l'éternité de leur rêve !
C'est la dernière fois, et demain nos amants N'y lèveront plus leurs prunelles :
Elle aura disparu, — comme font les serments Qui parlent d'amours éternelles.
Lorsque la nuit, qu'étoile une poussière d'or. Couvre la ville aux sombres rues,
Sur ce triste pavé songes-tu pas encore A d'autres clartés disparues l
AUGUSTE DOROHAIN 391
Un enivrant parfura, comme d'un encensoir.
S'exhale des roses pâlies, El le mystérieux apaisement du soir
Te verse ses mélancolies.
AlorSj épris d'un rêve impossible à saisir
En ton âme troublée et lasse.
Ne suis-tu pas d'un chaste et douloureux désir
Chaque jeune femme qui passe ?
Il semble que leurs yeux aient garde les douceurs
Des illusions éphémères ; Souvent tu les dirais pures comme nos soeurs
Et tendres ainsi que nos mères...
Parmi celles, pourtant, qui ce soir ont passé
Et que tu crois encore vivantes, Iléjas! combien déjà dont le cœur est glacé,
Dont les lèvres sont décevantes !
Ami qui comme moi, quand revient le printemps,
Rêves d'immuables leii'lresses Et portes en ton cœur inquiet de vingt ans
L'indicible soif des caresses,
Si tu ne veux toujom-s et vainement souffrir. Choisis vite une blanche épouse
Dont la fleur pour toi seul comnience de s'ouvrir, De son vierge parfum jalouse.
Celle-là peut aimer, celle-là seulement
Peut-être constante et fidèle ; Et, sans craindre l'oubli de son premier serment,
Tu vivras heureux auprès d'elle.
Mais n'abandonne pas à d'autres un seul jour,
Ton âme tendre de poète, 0 rêveur qui poiurais prendre pour de l'amour
Leur étreinte froide et muette 1
Parfois, dans leurs regards clairs ou mystérieux Tu croiras voir luire une flamme...
Garde-toi ! Le reflet est encor dans les yeux. Mais le foyer n'est plus dans l'âme
39^ CHRESTOMATHIE FRANCAISR
Oh l bien fou qui prendrait pour éclairer ses pas Ces luetirs trompeuses ou feintes l
Ne te retourne pas l ne les re^^arde pas l — Ce sont des étoiles éteintes.
Foi'.
Enfin, malgré l'affront et le deuil des orages, Le cher navire auquel tu confias ton sort, Le cher et lent navire est entré dans le port, Et voici la mer calme et les riants parages !
Quand le flot nous crachait l'écume de ses rages, Quand nous sentions courir les frissons de la mort. Elle ne mentait pas, l'étoile qui, du nord, Exaltait nos espoirs et guidait nos courages.
Malheur à qui n'a pas, jouet du vent amer,
Une étoile en son coeur pour aller sur la mer !
La nôtre, 6 mon amour ! brillait comme une aurore.
Parfois, pourtant, la nuit nous voila sa clarté, Mais, disparaissait-elle, on y croyait encore. Et nous aurions péri si nous avions douté.
Musique au bord de la mer 2.
Un soir, un soir d'été calme et propice au rêve, iXous nous étions ensemble assis près de la gi-ève. Une ineffable paix tombait des cieux en nous, Et, nous tenant les mains, unissant nos genoux, Nous écoutions la plainte à peine saisi ssable Des vagues qui là-bas se mouraient sur le sable. — Tout à coup, dans la nuit, un violon lointain Chanta. Ce chant vers nous flottait, comme incertain. Mais si mélancolique et si beau qu'à l'entendre On s'étreignait plus fort, on se sentait plus tendre. On eût cru des baisers, des soupirs, des adieux... Et nos rêves suivaient l'archet mélodieux .
« Ah 1 tristes, chantait-il, sont les roses fanées I Tristes, les jours perdus et les nuits profanées,
1 Extrait de Vers la lumière (1894) .
* Extrait de Vert la lumière.
AUGUSTE DORCHAIN
Les amours qu'un matin suffit à défleurir ! Tristes, la source impure et qu'on ne peut larir; La beauté que le temps inexorable empuile Et la virginité du cœur flétrie et morte !... — Mais douces sont les fleurs et doucos les amours Qui naissent dès l'aurore et qui durent toujours ! Doux les chastes baisers, charmants les jeunes couples Qui vont, les bras nerveux liant les tailles soufilos, Errer au mois d'avril sous les ombrages verts, Joyeux et l'un pour l'autre étant tout l'univers! Beaux sont les fiancés qui, d'une âme ravie. Marchent, pleins d'espérance, au-devant de la vie, Sachant, si le malheur leur barre le chemin. Qu'ils passeront quand même en se donnant la main ! Beaux, les nobles amants qui, sans crainte ni doute, Vers le même sommet ont pris la même route. Dont le fier idéal n'est jamais abattu. Qui sentent leur amour pareil à la vertu. Et dont le cœur d'enfant peut se montrer sans voiles, Profond comme la mer, pur comme les étoiles ! »
Ainsi le violon, sous le clair firmament, Auprès des flots, chantait harmonieusement. Puis s'assombrit le ciel et se tut la musique... Et nous pleurions d'avoir, en cet instant magique, Goûté, dans un accord grave et délicieux, L'infini de l'amour, de la mer et des cieux.
Certitude '.
Va, si des insensés disent que l'amom" passe, Que tout n'est qu'éphémère et fragile ici-bas. Que le cœur le plus fort avec le temps se lasse, 0 mon unique amour, ne les écoute pas ! Au fond de leurs pensers si tu pouvais descendre, Tu comprendrais pourquoi la fumée et la cendre Ont remplacé la flamme en ces cœurs si tôt las.
Aimaient-ils donc, hier? — Le désir, le caprice. Moins encore..., aujourd'hui lassitude et rancœur.
Extrait de Vers la lumière.
394 0HHESTO.MATHIE FRANijAlSK
Voilà ce qu'en levant la lampe accusatrice Tu verrais s'écrouler dans l'ombre de leur Cd'ur. 0 bien fous si, rêvant l'asile impérissable, De ces vains éléments, sur ces dunes de sable, Ils avaient cru bàlir la maison du bonbeur !
Mais nous !... Te souvienl-il comment nous établîmes. En un rapide instant, noire accord éternel ? Devant quels nobles dieux, sur quels autels sublimes. En quels flots de lumière, à quels accents de miel ? Et comment la Pudeur, et gardienne et complice, l'uriliant l'attente et sacrant le délice, Dans un terrestre amour fit entrer tout un ciel ?
Souviens-toi 1 Souviens-toi!... Les jours et les années N'allèrent point l'or pur ni les clairs diamants ; Les radieuses fleurs ne seront point fanées, Qu'un cœur gonfle de sève à tous ses battements ; Et c'est pourquoi, devant les couples éphémères, Dans la lutte, ou la joie, ou les heures amères, Nous parlons d'avenir et d'immortels serments.
Viens, ma foi, mon orgueil, ma force, mon courage !
Penche-toi sur mon sein par ton souffle animé.
Regarde dans ces yeux où rit ta seule image.
Vois dans ce cœur tranquille et sur toi refermé.
Que nous importe, à nous, qu'on doute et qu'on blasphème !
Pour t' aimer à jamais il suffît que je t'aime ;
Et qui croit n'aimer plus n'a pas encore aimé!
Conseils au poètes
Prends les livres, mais vois des hommes à côté, Ceux dont la vie, égale au chef d'reuvre vanté, Est, à litre pareil, une œuvre de beauté.
Chéris les jeunes gens que rien encor ne lasse Et qui, loin des appels de la volupté basse. Ont gardé pour l'amour la pudeur et la grâce.
' Extrait d'une longue pièce intitulée Préceptes, dans le recueil Vers la lumière. La pLilosophie morale de l'écrivain s'y trouve résumée très poéticjuement.
AUGUSTE DOHCHAI.N
Et tes aînés en qui rayonnent, palpitants, Malgré l'affront de l'âge et le malheur des temps, Fi'allégresse et l'ardeur de leurs premiers vingt ans.
Mais écarte, au contraire, écarte de la voie La tristesse, où bientôt la volonté se noie, La stérile ironie et sa gaîté sans joie.
La vie est sérieuse et quelquefois meurtrit, Pleure alors, mais espère; et, lorsqu'elle sourit. Laisse la douce joie alléger ton esprit.
Mais ne viole point l'un ni l'autre domaine, Et garde que jamais un désir ne t'amène A jouir bassement de la misère humaine.
Car des tristes laideurs le jour où tu rirais,
En pensant éblouir, tu n'illuminerais
Que ta propre indigence et tes penchants secrets.
— Et ne liens pas ce monde où sont, dans la souffrance Le Bien avec le Mal en âpre concurrence, Pour un spectacle offert à ton indifférence.
Regarde vivre, mais qu'il tombe de tes yeux
Un regard pitoyable et non point curieux ;
Et d'ailleurs, vis toi-même et cela vaudra mieux;
Car tu pourrais unir, en lassant ton envie. Les Lettres, la Science et la Philosophie. Jamais rien de vivant ne sort que de la vie 1
Mais il faut me comprendre et que vivre n'est rien: Telle vie amoindrit le cœur, je veux le tien Sans cesse dilaté, joyeux et fort, — vis bien.
Vis bien, pour bien aimer, car voici la merveille: C'est le son de ton cœur qui frappera l'oreille : Toujours sera ton œuvre à ton amour pareille.
D'un souffle de théâtre eu vain l'enflerais-tu, l\ien n'en pourra sortir, si ton cœur n'a battu, Qu'an bruit sans efficace en des mots sans vertu.
396 CHRKSrOMATHIE FRANÇAISE
Or, il ne s'agit pas de soulever, une lieure, Une acclani;itiou qui décroisse et qui meure, Mais de laisser au monde un ferment qui doinenro
Il te faut, quand le monde a besoin de secours, Non tromper son attente avec de vains discours, Mais ramasser ta force et lui crier : « J'accours! »
Car c'est là ta noblesse, et ta gloire assurée,
De servir pas tes chants à la marche sacrée
De ce monde en travail qui se cherche et se crée.
C'est à toi, si tu veux, de l'avancer d'un jour, Sur ce chemin montant qui n'a point de retour. Vers la Beauté, la Foi, l'Harmonie et l'Amour.
C'est à toi d'ajouter, l'entraînant vers la cime, A son vague penser ton verbe qui l'exprime, A son obscur désir ta volonté sublime.
Chante donc des chants purs devant les purs autels, El les temps à venir les retrouveront tels. Roulant de cœurs en cœurs en échos immortels.
Et si pourtant la gloire, absente à leur baplême Laissait tomber sur eux l'obscurité suprême, Ne l'inquiète pas, — leur prix sera le même.
Puisque tu les auras, ces chants, ces cris, ces vers. Avec tes actions et tes pensers divers. Associés dans l'ombre aux fins de l'Univers.
Uiuvres à lire de Dorchain (Lemerre, éditeur, Paris): I.a jeunesse pensive (1881); Vers la lumière (1894). Théâtre: Conte d'Avril (1885), délicieuse fantaisie poétique; Pour l'amour, drame eu 4 actes (1901); L'art des vers (190U). — (Critiques & consulter : Jules Lemaître, Impressions de Uicâtre (1892); Georges Henard, Critique de combat f1807).
JULES LEMAITPvE
Né à Vennecy (Loiret) en iS53.
Si Jules Lemaître n'était pas le « prince de la critique», on le citerait ilavantage comme poète. Ses remarquables travaux de prosateur ont fait pâlir ses œuvres en vers ; c'est à peine si l'on parle de ces dernières, lîilles ont cependant une réelle valeur et font regretter que l'écrivain