JULES LEMAITRE
ait renoncé à la poésie après ses éclatants succès dans la critique, il fut, à ses débuts, un poète spirituel, fin, délicat et original, écrivaul dans une langue très pure.
Modesta*.
Dans un pensionnat de fiUelles elle est Sous-maUresse. De noir velue, et très jolie, Petite mère aimante et qui toujours s'oublie. Elle excelle à montrer aux enfants l'alphabet.
•La divine pudeur du dévoûinent secret, La tâche monotone avec zèle accomplie, Ont mis sur sa figure ovale, un peu pâlie, Un léger voile, un air sérieux, et qui plaît.
Cerle il n'est point d'amant dont elle ne soit digne : Mais elle craint pour nous l'épreuve, et se résigne A sa pauvreté fière, et réserve son cœur.
Seul je connais sa grâce adorable et discrète, Et je sens à la fois plaisir, peine et langueur Pour l'avoir respirée, 6 pure violette 1
Galla*.
Ta grâce apaiserait le juste aux rubans verts. Simple et bonne Henriette, ô ma chère Française ! Sans louche pruderie et sans candeur niaise, Tu regardes Clitandre avec tes grands yeux clairs.
Qu'à d'autres Trissolin porte ses petits vers ! Ton brave esprit connaît les hommes et les peso : Adorable bon sens, et qui nous ravit d'aise. Car ta gaîlé persiste et rayonne au travers.
Acceptant sans humeur la nature et la vie
Comme elles sont, jamais tu n'eus la moindre envie
Ni d'être un esprit pur ni d'être un bel esprit.
' Extrait des Médaillons (1880).
' Extrait des Médaillons. — Il s'agit ici de l'Heuriulir deb Femmes savantes, de Molière, la Française pondérée et charmante, que le poète veut célél)rer sous sou uom latin. Le juste aux rubans verts désigne Alceste, le Misantlirope de Molière.
398 GHRESTOMATHIE FRANr.AISB
0 très loyale amie et très sereine amante
Dont le cœur va tout droit et la sagesse rit,
Le grand Molière en toi mit son àme charn)ante.
L'auteur de rimitation * .
Il touche au but rêvé, le pieux solitaire. Parents, amis, plus rien ne l'allache ici-bas. Il n'a plus de désirs. Il est triste, il est las Et plein d'un grand mépris des choses de la terre.
Il a donc, jusqu'au bout, accompli l'œuvre austère. Il est saint, maintenant, sans efforts ni coiiii)als. Mais sans plaisir. Il veut pleurer, et ne peut pas. Il veut prier : son cœur ne sait plus de prière.
Froid, et l'acédia lui desséchant la peau.
C'est un homme de marbre assis sur un tombeau...
Jésus entre soudain, face pâle et divine.
La cellule s'emplit d'un mystérieux jour
Et, sous le doigt de feu qui touche sa poitrine,
Le cœur du moine éclate et se fond en amour.
Montaig-ne^,
Il vit un vague essaim de « comment », de « pouniuoi », Tourbillonnant sur l'homme et sur son aventure, Sur la cause et la fin, sur Dieu, sur la nature. Sur la vertu, les mœurs, la coutume et la loi.
.Mainte explication sollicitait sa foi :
Il n'y trouva qu'erreurs, sopliisines, imposture.
Mais, n'étant pas de ceux que l'énigme torture.
Il dit : « Que savons-nous? » sourit, puis se tint coi.
Tous ces doutes épars, flottant parmi les brumes. Légers, inconsistants, et pareils à des plumes, Il sut, les rassemblant, s'en faire un oreiller.
.\mi du relatif, épris de la nuance.
Il s'amusait du monde et, sans plus sourciller,
Il regardait passer l'éternelle « nuance ».
' Kxtrait des Médaillon».
• Extrait des Médaillons. — Ce médaillon est en môme temps une excellente critique. Ou recoauait ici l'auteur des Contemporuins.
JULES LEMAITRK 399
Descartes *.
Que fiiyais-tn, penseur, quand ton inquiélutle Vaguait par les chemins d'Amsterdam à Paris Et dérobait ta piste à tes meilleurs amis. Descartes, fier génie, âme ombrageuse et rude ?
Tu fuyais tous les jougs chers à la multitude. L'opinion, collier du vulgaire soumis, Et la tradition qui nous tient endormis, Et l'asservissement qui naît de l'habitudo.
Pour conquérir le vrai, de solitude épris,
Tu cherchais, grand aïeul, Sauveur de nos esprits,
Dans ta fuite sans fin la liberté sereine.
Déjouant des milieux l'obscure trahison, Tu retrouvais, héros qui relève une Reine, Les litres oubliés de l'humaine raison.
La lyre d'Orphée *.
Quand Orpfiée eut perdu son amie à jamais, Il dit ; « Je chaulerai, pour épuiser ma peine. Un thrène harmonieux sur celle que j'aimais. »
Fuyant l'Hèbre fatal et sa rive inhumaine.
Au bois sombre, où parfois sonne un rugissement,
Il promenait les chants de la Lyre d'ébène,
Mais il sentait la plainte inégale au tourment. Il cria ; « L'Art est vain et ne saurait tout dire. L'air qui vibre n'est rien, et la Muse nous ment. »
Il arracha d'un coup les trois fils de la Lyre, El, tandis qu'un suprême et déchirant accord Eclate, et dans le bois mélancolique expire,
Il se coucha sur l'herbe et souhaita la mort.
' Extrait des Médaillons.
* Extrait de Une méprise.
iOO
CHRESTOMATHIK FRANÇAISE
Etait-ce une déesse ? était-ce un dieu? Mystère. Une forme éthérée, un clair fantôme bleu. On ne sait d'où venu, descendit sur la terre.
Il abattit son vol auprès du demi-dieu
Et, déployant sur lui ses ailes blanchissantes,
Ouvrit le sein d'Orphée avec son doigt de feu.
Alors, pour remplacer les trois cordes absentes, H lui tira du cœur trois fibres, — et soudain Au Luth silencieux les fixa frémissantes.
Réveillant le poète, il lui mit à la main
La merveilleuse Lyre aux fils rouges et tièdes,
Et dit : « Joue à présent, maître, et va ton chemin 1 »
A sa voix se leva le prince des Aèdes,
Et son Luth animé, plein de souffles ardents,
Si douloureusement vibra sous ses doigts raides,
Que les tigres rayés et les lions grondants
Le suivaient, attendris, et lui faisaient cortège,
Doux, avec des lambeaux de chair entre les dents.
Choeur monstrueux conduit pai un divin Chorège 1 Les grands pins, pour mieux voir l'étrange défilé. En cadence inclinaient leurs fronts chargés de neige.
Les gouttes de son sang sur le Luth étoile
Brillaient. Charmant sa peine au son des notes lentes,
L'Aède, fils du ciel, se senlil consolé 1
Car tout son cœur chantait dans les cordes sanglantes.
Poésies de Jules Lemaître (Lemerrc, éilituur, Paris), 1 vo! . (1S8U-1S85). Pour ses œuvres en prose, voir le premier volume de cette Chrestumathie. — Critique à consulter : 0. Gréard, Discours de téceplion à l'Académie française, 16 janvier lâUë.
Les néo-romantiques.
On peut classer sons ce nom un certain nombre de poètes vivants, dilleraut beaucoup des parnassiens et ne se rattachant par aucun côté à l'école symboliste. C'est à la source romantique qu'ils ont puisé leurs premières idées poétiques ou tout au moins les procédés qui leur ont servi à exprimer des impressions nouvelles. La plupart d'entre eux, désirant renouveler le drame de Victor Hugo, se sont tournés vers le théâtre. Ils ont donné à la scène Française des œuvres d'une grande valeur.
Né à Médéah (Algérie) en 1849.
Gomme le Gringoire de Victor Hugo, Jean Kichepin a visité la Cour des miracles ; sa première œuvre fut un recueil de vers truculents dans lesquels il chanta les gueux, les ivrognes, les voleurs, avec l'ardeur d'un bas-romantique. Assez longtemps il s'enliza dans un réalisme grossier et cynique. Matérialiste endurci, il se plut à faire étalage de sentiments bêtement anti-religieux ; il y avait alors en lui un agaçant Monsieur Homais doublé d'un rabelaisien vulgaire. Plus tard il s'assagit. Déjà dans son recueil, La Mer, on le voit évoluer vers une forme plus haute de l'art ; à mesure qu'il écrit pour le théâtre la transformation s'accomplit ; c'est maintenant un auteur qu'on peut lire. La qualité principale de Richepin c'est sa remarquable invention verbale. Il tient du romantisme l'art de développer les lieux communs en des assemblages de mots d'une variété souvent prodigieuse. Très original dans l'expression de ses sentiments ou de ses idées, il est, malgré ses outrances, ses poses, ses tours de jonglerie et ses affectations d'homme fort, un grand poète lyrique. Une partie de son œuvre est remarquable.
La falaise ^
La falaise en forteresse Blanche et rigide se dresse,
» Extrait de La Mer (1896). ,
402 (.nUESTOMATHlK FRANfiAISK
Et du haut de ses remiiarts, 0 vagues, elle se raille De vos escadrons épars Ecrasés à sa murai Ile.
Eu valu vous la nieiiacez
De vos coups jamais lassés,
De vos troupes toujours fraiclios;
La garnison pas à pas.
Vous laissant ouvrir vos lirèdifs.
Kecule et ne se rend pas.
Parfois, doublant voire rage, Hat le tambour de l'orage.
Sonne le clairon du vent.
Vous galopez d'une Irai le.
Au galop! Sus! En avant !
Vous escaladez la crêle.
Les talus sont arrachés.
Des pans de sol, des rochers.
La ville se démantèle.
Et voici de toutes parts Que s'émiettent devant elle Les créneaux de ses remparts.
Dans sa muraille é ventrée Votre irrésistible entrée Va, creuse, élargit son trou, Bondit, massacre, renverse.
Brèche suprême par où Il pleut des morts en averse.
Mais ces cadavres croulants Embarrassent vos élans ; Car la plage est toute [)leiiie D'un monceau d'estropiés Où vos chevaux hors d'hah'ine S'abattent pris par les pieJs.
Et toujours la forteresse Blanche et rigide se dresse,
JKAN RICHEPI.N 4(l."{
Puisque sans peur ni remords Pour briser vos calvacades C'est avec ses propres morts Qu'elle fait des barricades.
Le jardin vivant'.
La mer mystérieuse et pleiue d'épouvantes A des bosquets fleuris où chantent les coulonrs; La mer énorme, atroce et lragi(jue, a des tleurs, Fleurs folles, fleurs vivantes!
Fleurs étranges, ayant pour humus le rocher ! Mais on voit se mouvoir leurs mains, s'ouvrir leur bouche. Et celles-ci frémir quand une algue les louche, Et celles-là marcher.
Fleurs étranges l La bête et la fleur sont confuses. Quel grain ou quel baiser vous sème dans ce chani|i. Campanulaires dont les fruits se détachant Deviennent des méduses ?
Voici la penualule au vaporeux, dessin, Plume d'aulruche ; la chenille holothurie ; L'étoile aux cinq rayons de la rouge asU'rie ; Le marron de l'ourjin.
L'anémone en un creux crispe ses tentacules. Gros boutons de cactus en lui-même rentrant. Par tas, c'est un parterre étalé comme un grand Tapis de renoncules.
La méandrine est un cerveau plein de festons ; L'explanaire une coupe épanie ; et l'astrôe Aux fossettes sans nombre est une chair bistrée Cousue en capitons.
Le nullipore rose et que l'ombre safrane S'agrippe aux éventails jaunes, lilas, moirés Des gorgones, dont les rameaux sont ajourés Comme du liligrane.
' Extrait de La Mer.
404 CHRESTOMATHIB FRANÇAISB
A ces arbres de pierre accrochant leurs irrsors. Les escares eu brins, les fluslres, les patelles. Entrelacent des fils, des tulles, des dentelles, Des pourpres et des ors.
Combien d'autres, œillets, jasmins, roses trémières. Aux doucpurs de velours, aux éclats de métal, Qui font du noir abîme un ciel oriental Tout v'brant de lumières !
Et pour que rien ne manque à ce vivant jardin, A travers ses massifs, ses gazons, ses corbeilles. Voici des papillons et voici des abeilles Qui voltigent soudain ;
Voici, pour remplacer le soleil qu'il réclame, Tous les phosphorescents éclairant ces couleurs, Et leur vol radieux porte de fleurs en fleurs Comme un baiser de flamme.
Les trois matelots de Groix'.
Nous étions deux, nous étions trois, Nous étions deux, nous étions trois, Nous étions trois mat'lo-ots de Groix, Mon tradéri tra trou Ion la.
Mon tradéri tra, Iqnlat-ai-aire l
L'avez-vous oublié? Moi, je l'ai retenu. Ce vieil air de marin, chef-d'œuvre d'inconnu, Oii du peuple et des flots l'âme obscure s'exprime. Quelques couplets, naïfs de sens, veules de rime. Sur cinq notes, pas plus, cinq, mi, ré, do, si, la. Avec tradéri tra, lanlaire et Iroulonla, C'est tout! Mais là-dedans, la mer entière y passe, Le cri des naufragés, l'haleine de l'espace. Les galtés de ce dur métier et ses effrois. C'est la complainte des trois matelots de Groix. Pour la goûter dans sa grandeur môlancolitiue, Il faut l'entendre au soir, quand le soleil ohli(jue
• Extrait de La Mer. — Richepin a vécu avec les marias ; il a bien saisi la mélancolique poûsie de leur rude vie éphémère. Cette peinture, si touchante et si vraie, est un beau spécimen de poésie réaliste.
Avant de s'en aller lui dresse son décor,
Lorsqu'ea derniers flocons sa pourpre saigne encor,
Tandis qu'à l'autre bout du ciel la nuit reflète
Ses cheveux dénoues dans la mèr violette.
Oh 1 comme le vieil air alors vous entre à fond,
Chanté là-bas par un qui dans l'ombre se fond,
Par un pauvre pécheur qui, tourné vers la terre,
S'enfonce au large sur sa barque solitaire 1
Oh 1 le puissant, le fier poème, et pén''tranl !
Quelle évocation il fait ! Quel charme il prend
A rouler sur les flots où ce rameur le pousse
Avec sa rauque voix que le lointain rend ilouce 1
Mais comment le noter, ce poème! Comment
En traduire la vie et l'àme, où le moment,
L'onde immense, le ciel profond, l'ombre intinio,
Mystérieusement mêlent leur harmonie?
Comme dans un herbier les goémons défunts
Se dessèchent, flétris, et perdent leurs parfums.
Cette musique et ces paroles, entendues
Vont-elles pas mourir et se flétrir aussi
Sur ce froid papier blanc par ma plume noirci ?
Bah 1 les niots, vieux sorciers, ont des métempsychoses,
Et leurs philtres savants font revivre les choses.
Essayons l
Attendri, pourtant non sans gaîté, L'air s'élance d'abord dans un vers répété. Et là, sur un quasi trille qui pirouette, Plane en battant de l'aile ainsi qu'une allouelte.
Nous étions deux, noîis étions trois.
Nous étions deux, nous étions trois.
Ma foi, oui, deux ou trois! Ou bien quatre, peut-être. Le compte est, au départ, fait par le quartier-mailre ; Mais le compte au retour, ah! qui donc le connaît? Est-ce qu'on sait jamais, sur mer, combien l'on est? On était trois. On n'est plus que deux. Cherchez l'aulre ! Aujourd'hui c'est son tour, et demain c'est le vôtre. En a-t-on vu partir dans le grand bénitier ! Mais qu'importe ! Hardi, les gasl c'est le métier.
40b CHHESTOMATHIE FRANÇAISE
Houpl quand même, et gaîmeat, en marins que nous sommes! Si l'on pensait à ça, la mer serait sans hommes.
Nous étions deux, nous étions trois, Nous étions deux, nous étions trois.
Nous étions trois mat'lo-ots de Groix, Mon tradéri tra trou Ion la Mon tradéri tra, lanlai-ai-aire !
Et le premier couplet va joyeux s'achevant Sur un coup de gosier qui gueule au nez du vent Et dont le dernier cri s'envole en rires vagues Comme un défi moqueur à la barbe des vagues. El pourquoi serait-on si triste, donc, les gas? On a fait bonne pêche. On rentre sans dégâts. La femme et les petits auront pitance large. On arrive. On débarque. On va vendre la charge. El puis on mangera la soupe de poissons Avec un bon picliet de cidre et des chan.«ons. Parbleu! le vent n'est pas toujours si mauvais drille. La mé n'est pas toujours réche comme une étrille. Vois, elle est douce, un peu frissante, mais pus plus. C'est la brise qu'il faut pour traîner les chaluls. Le bateau va comme en rivière une gabare, Sans personne au compas, et le mousse à la barre. Il faudrait n'être qu'un failli chien de terrien Pour geindre en ce moment et se plaindre de rien. Va, du gas, et les pieds pendus sur la poulains, Pare à reprendre en chœur le refrain à voix pleine !
Nous étions trois mat'lols de Groix, Nous étions trois mat'hds de Groix, Nous allions de li/'Uc-I hle à Groix, Mon tradéri tra trou laiihti-ai-aire t
Bien sûr ! Pouniuoi donc triste? Ah ! le sort des marins, Un sort à faire envie, utie vie à trois brins! l'itte et bosse, qu'on dit en langue maielole! Mousse à douze ans. Ensuite, un congé sur la flotte. Puis, jusqu'à cinquante ans, inscrit. Après, largué! Quand près d'un demi-siècle on a bien navigué,
On touche, en s'échouant épave sur la grève. Cent soixante-dix francs de pension. Quel rêvel Mais sur nos pieds pendus vient poudrainer l'embrun. Attrape à prendre un ris. mon garçon ! Encore un ! V'ià la mê qui se fâche et la lame qui brise. A c't'heure, c'est le vent du nord qui souffle en brise Mauvais bougre de vent qui vous jette aux récifs, Et giffle à contre-poil les paquets d'eau poussifs. Range à virer! Le vieux nous chatouille le ventre. VA les tilins tendus ronflent creux comme un chantre
yous allions de Belle- Isle à Groix, Nous allions de Belte-Isle à Groix.
Le vent du nord vint à-à souffler.
C'est vrai, qu'il souffle, tout de même, et pas pour rire. L'eau clapote en bouillons comme une poêle à frire. Hon ! qu'il gimble tant qu'il voudra dans les agrès l Nous en avons troussé bien d'autres au plus près. Ce n'est pas encor lui qui verra notre quille. Souffle, souffle, mon vieux ! Souffle à goule écarquilie ! Souffle à t'ppoumonner. Nous n'y serons pas pris. Car la barre tient bon, la toile a ses deux ris. Et l'homme est plus malin que la mer n'est méchante. Nous sons^ parés, mes gas. Holà, du mousse, chante!
JS'ona alitons de Belle-Isle '( Groix, Tioiis allions de Belle-Isle à Groix.
Le vent du nord vint à-à souffler.
Mon tradéri tra trou Ion la, Mon tradéri tra lanlai -ai-aire t
Et la voix du pêcheur qui va toujours ramant. Là-bas, à l'horizon, n'a pas un tremblement En lançant ce couplet où déjà monte et roule Le râle rauque et sourd dont se gonfle la houle. Car il souffle dans la chanson, plus fort, plus dru, Le maudit vent du nord, le sacré vieux bourru ; Et les mots flagellés, qu'il rebrousse au passage, Se cabrent contre lui, lui crachent au visage,
Nous sommes prêts.
408 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE
S'enflent, bondissent, fous, et viennent dans leurs sauts
Jusqu'au milieu du pont dégorger leurs naseaux
En secouant, épars, leurs crins aux mèches vertes.
Le bateau coupe en deux leurs poitrines ouvertes,
Ou les chevauche, grimpe aux croupes des plus hauts,
Puis dans des entonnoirs retombe, et les cahots
Le déhanchent, comme un qui chute d'une échasse.
Maintenant, c'est compris : le grain nous fait la chasse.
11 faut, sans qu'il nous prenne en biais, filer devant.
Sur un tout petit bout de toile dans le vent.
Le ciel se grée en nuit, d'une nuit sans chandelle;
Et sur ce grand mur noir passent à tire-d'aile
Des nuages blafards, déchiquetés aux flancs,
Où le bec des éclairs ou\Te des accrocs blancs.
L'averse tombe en fouet aux lanières étroites.
La mer est comme un chant de lames toutes droites.
Gargue ! Amène ! Encor 1 Tout ! Plus de toile au bateau 1
Les ris à l'irlandaise, aïe ! à coups de couteau !
En lambeaux arrachés le dernier foc s'envole.
La baume en deux! Le mât craque. La barre est folle.
Le vent du nord vint à souffler, Le vent du nord vint à souffler.
il souffle, souffle, souffle. En vain l'on s'évertue. Pas moyen de virer à la brise têtue.
Et l'on entend d'ici le bruit tonitruant Des taureaux de la mer aux récifs se ruant. C'est la côte, la terre infâme, où l'on se broie .\ux mâchoires des rocs qui lacèrent leur proie. Non, non, plutôt que d'être ainsi mis en morceaux Luttons, colletons-nous encore avec les eaux ! La chaloupe est servie et la vague est gourmande. Mais, l'aviron au poing, c'est l'homme qui commande.
Le vent du nord vint à souffler.
Le vent du nord vint à souffler.
Faut mettre la chnlou-oupe à l'eau.
Mon tradéri tra trou Ion la, Mon tradéri Ira lanlai-ai-aire !
Ah 1 comme elle paraît lamentable d'ici, La chanson qui là-bas s'égaille sans souci !
Qui sait si ce pécheur, perdu dans l'ombre grise,
Ne va pas rencontrer aussi, lui, cette brise,
Ce venl du nord qui jette aux rocliers le bateau ?
Un coup par le travers, et sa barque fait eau.
Il est seul. Il est loin. Il n'a rien que sa rame.
Pourtant il va toujours. Il chante. Et tout le drame
Qu'il évoque en deux mots sans un pleur dans la voix,
Tout ce drame surgit. Je l'entends. Je le vois.
Ils sont dans la chaloupe, à la rame, à l'aveugle,
Contre l'eau qui rugit, contre le venl qui beugle.
Ils ont dégringolé dedans comme ils ont pu.
Juste à temps, au moment où le mât s'est rompu.
Où la coque a roulô vers la côte prochaine.
Plus de pont ! Plus de chambre au bon colTre de chêne 1
Plus de voile ! Plus rien que leurs pauvres poings clos
Pour taper sur le mufle à la meute des flots.
Et les monstres sur eux croulent en avalanches,
Dardent leurs ongles verts, font grincer leurs dents blanches
Leur sautent par-dessus quand la barque descend.
Et lâchent de les prendre à la gorge en passant.
Et l'on a beau tenir son banc d'une main forte.
Ils sont tant, qu'une gueule à la fin vous emporte.
Quand la chaloupe fut à l'eau, Quand la chaloupe fut à l'eau, Mon matelot tomba-a dans l'eau.
Mon tradéri tra trou Ion la.
Mon tradéri tra lanlai-ai-aire !
Ah l maintenant, c'est comme un vol d'oiseaux meurtris
Que la chanson là-bas se traîne avec des cris.
Tandis que le pêcheur disparaît dans la brume.
Un vol d'oiseaux lassés, lourds, qui perdent leur plume !
Roulant et s'écorchant à la pointe des flots,
Le trille du refrain se déchire en sanglots,
Un vol d'oiseaux blessés qui ne vont que d'une aile l
0 tristesse de la lointaine ritournelle !
Cette fois, en chantant, le pécheur a gémi.
C'était son matelot, celui-là, son ami.
Mon matelot tomba dans l'eau... La voix sanglote...
Il a fait avec moi son congé sur la flotte.
HO 'HKESTOMATHIE FRA.\r,AISK
Partis ensemble, dà ! Lâchés ensemble aussi.
Il élait, comme moi, de la classe, el d'ici ;
Ri du même filet on aurait dit deux mailles.
Puis, comme moi toujours, il a femme et marmailles.
Veuve, à c'i'heure^, orphelins! Comment vivre pourlanl
(^ar il n'a rien laissé, pauvre bougre, en partant.
Sur lui le matelot a sa fortune entière ;
Rt qnand il tombe à l'eau, c'est l'eau son liôrilicre.
On n'relrouva que son chapeau.
On n'retrouva que son chapeau.
Son garde-pipe el son-on couteau, Mon Iradéri Ira Irou Ion la, Mon tradéri tra lanlai-ai-airet
Trois fils 1 Et c'est tout ça qu'ils se parlaircronll
li'un aura le chapeau, troj) large pour son front ;
Ça ne peut plus servir qu'à demander l'aumône.
Le plus petit prendra l'étui de cuivre jaune ;
Et l'aîné gardera pour l'heure des repas
Le couteau qui coupait le pain qu'il n'aura pas.
Ah ! l'on rêvait pour eux des existences doiici's,
Hein ! la mère! A présent qu'en fera-l-on ? Des mousses
Et tout de suite ! Avant leurs douze ans, embarqués I
Ou bien ça s'en irait mendier sur les quais.
Quant à la veuve, pas même ce qu'ont les autres :
La consolation des lentes patenôtres
Que sur un tertre vert on verse avec ses pleurs
En y niellant un brin de buis, un pot de fleurs !
Car son homme aura bien un coin au champ d'avène,
Sous ces mots : Mort en mer ; mais dans la bière vaine
Le corps ne sera pas en terre sous la croix.
Le corjis, le pauvre corps, les flots profonds et froids
Le roulent maintenant au hasard des marées,
Parcni les prés voguants des algues di'marrées
Où paissent les poissons qui mettront en lambeaux
Tous ses membres épars dans de vivants tond)eaux.
Et nul ne lui fera son lit pour qu'il y dorme.
Il ne restera rien de lui, rien fie sa forme,
' A cette heure.
JEAN RIGHEPIN 411
Rien qui de ce qu'il fut garde le souvenir, Uien qu'on puisse revoir, rien qu'on puisse bpuir. Il ne restera rien de lui, que sa pauvre âme Qu'on entendra pleurer les nuits où la mer brame.
Son garde-pipe et son couteau.
Son garde-pipe et son couteau, Et son sabot flottai-ait sur l'eaUy Mon trader i tra trou Ion la.
Mon tradéri tra lanlai-ai aire!
Ah ! les enfants sans père et le noyé hideux! Nous étions trois, et nous ne sommes plus que deux. Comme il flotte sur l'eau, le sabot solitaire ! Ah 1 pêcheur qui t'en vas, pourquoi fuis-tu la terre :' Ainsi parlent les morts par la bouche des flots. Ainsi dit la chanson que rythment leurs sanglots, (lui, pourquoi t'en aller sur la vague si fausse. Toi qui sais que son creux peut devenir ta fosse? Pourquoi toujours voguer, pour finir comme nous Dans cette tombe où nul ne mettra les genoux ? Ah 1 pêcheur qui t'en vas, reste donc sur la terre. Ne vois-tu pas sur l'eau le sabot solitaire ? Mais la voix du pêcheur plus proche a retenti, il revient en chantant comme il était parti ; Revient ce soir, et pour repartir à l'aurore. Oii;md il repartira, c'est en chantant encore. Toujours brave, toujours d'un cœur insoucieux, Sur l'infini des eaux, sous l'infini des cieux. Ses filets sont posés. La mer grossit. N'empêche Qu'il est sûr pour demain de faire bonne pêche. La femme et les petits ne manqueront de rien. Il chante. Ah ! ce métier de chien, de galérien. On l'aime, on l'aime tant, d'une amour si têtue ! C'est la mer qui vous plaît, celte mer qui vous tue. Elle sait vous manger, mais aussi vous nourrir. On en a tant vécu qu'on en peut bien mourir ! Et le pêcheur, tout près d'arriver à la côte, Reprend l'air d'une voix plus joyeuse et plus haute
Nous étions deu^, nous étions trois.
Nous étions deux, nous étions trois.
41i CHRESTOMATHIE FRANÇAISE
Va donc, le vent du nord, l'honiine ([u'un flot emporte,
La veuve en deuil, les gas orphelins, bah ! qu'importe 1
La mer qui fait tout ça ne le fait pas exprès.
Puis, la mer avant tout, et les autres après 1
Houp ! quand même, et gaîinent, en marins que nous sommes!
Tant que la mer vivra, la mer aura des hommes.
Par le Glaive'.
fScène de In Conspivulion )
Li scéuc so passe à Raveune en 1539. Conrad Le Loup, capitaine aventurier. .-'e> emparé du pouvoir et tient la ville sous sa tyrannie. Cependant le légitime héritier des ducs de Ravenne, Guido da Pollenta, qu'on a cru longtemps mort, vient de revenir pour renverser le tyran. Son frère consanguin, Strada, réunit les nobles et les bourgeois frémissant sous le joug de Gonrnd ri la consjii ration se noue.