Scène première
GALÉAS, PETUUCCIO, GHEUAUDi, MANETTO, STKADA,
DES GKNTll.SllOM.MES, DES BOURGEOIS, DES ARTISANS.
.\u lever du rideau, une vive agitation secoue l'assembli'c, dont presijuo tous les membres sont debout, les bourgeois et les artisans à gauche, les nobles à droite. Au fond, près d'un fauteuil vide, Strada dcl)out et pensif.
GALEAS, avec violence.
Non.
GHERAltDI, même jeu.
Si.
GALÉAS
Les Ventura sont traîtres.
GUERARDI
Sur mon âme Je les garantis hoiis. Galéas les dilVame.
Cerle ! Et je trouve, moi, Galéas bien Mardi De protester si haut (juand pai'lc un Glicianli.
' Par le Glaive, drame eu vers, représenté //our lu première fois à la Comédie française, le 8 février 1893. C'est une des yiéces do Riclicpinoii l'on peut le mieux voir ce qu'il doit au roraantisinu méludraiiiatiquo de Hugo et do Dumas. Le drame est du n^sle très iutéressanl.
GALBAS
Pourquoi ?
MANETTO
Les Glifrardi sont de nol)le origine, Gomme moi, comme les Ventura. J'imaj-'ine Que lorsque l'un de nous df^clare, en raflirniaiit.
Quoi ! sa parole à lui vaut mieux que mon serment,
A cause du blason qui couronne sa porte !
Allons donc! genlilfiomme ou bien bourgeois, qu'importe?
En est-on plus honnête et meilleur citoyen ?
Il s'agit de sauver Ravenne.
MANETTO
Beau moyen 1 Avilir sa noblesse à coups de calomnie 1
GHERARDI
Les Ventura sont bons. J'insiste.
GALÉAS
Je le nie.
Petruccio, dis-leur ce qu'hier, tous les deux. Nous avons vu. Dis-leur ce spectacle hideux, De jeunes gens, oui, des nobles, faisant ribole Avec un des soudards qui nous ont sous leur bolle, Et, parmi les auteurs de ce crime inouï. Dis-leur qui se trouvait.
GHERARDI
Le fils Ventura ?
PETBDCCIO
Oui.
GHERARDI
Cela n'a pas vingt ans !
.MANETTO
Sans (ioulo il était ivre.
414 CHRESTUMATHIK FRANCAISK
Vous l'excnsoz ! Alors, l'exemple est bon à suivre, N'est-ce pas :■* Et celui de tant d'autres aussi, Qui font félfi à Conrad. Non des enfauls, ceux-ci, Mais des liommes. Osez donc dire le contraire l Ton cousin, Manetto! Glierardi, loa beau-1'rèrc ! Des nobles, mettant la noblesse h ses gemnix.
• iHKRARDl
Mais est-ce une raison pour nous suspecter, nous ?
MA.NKTTO
Crois-tu que les bourgeois sont tous exempts de blàme' Conrad n'a qu'à paraître et le peuple l'acclaïue.
GAI.ÉAS
Le peuple sait que les nobles nous ont Iraliis.
MANETTO
Non, ce sont les bourgeois qui perdent le pays.
GALÉAS
Vous n'aimez pas le peuple !
MANKTTU
Il nous Irailf! eu [)arjures !
TOUS, furieux.
Ouil
3TRADA, desceudaiit, après les avoir séparés de la voi.x.
Silence ! Est-ce donc pour faire assaut d'injures. Non pour vous accorder, (pie vous êles ici ? 0 Havenue, tes fils les meilleurs, les voici. Avant d'avoir chassé le tyran de la ville, Ils sont déjà tout prêts à la guerre civile. Les leçons du passé ne leur ont rien appris. Toujours la même haine et le même mépris L'un pour l'autre! Toujours cette lutte intestine D'où viennent tous les maux de la race latine, Duel fratricide^ qui fournit aux étrangers li'enclume et le marteau dont nos fers sont forgés.
JEAN RICUEPLN 415
MANËTTO
Mais (iii'es-tu donc, loi qui nous parles de la sorte?
STRADA
Hieu par moi-même ; tout, par la foi (]ue j'appoKe.
Je ne suis ni bourgeois, ni gentillioniiiie, non 1
Le parti que je sers n'a pas même de nom.
C'est celui des petits, dos humbles, de la l'oulo.
Le ciel, l'air qu'il respire et le pavé qu'il foule,
Il n'a pas d'autres biens. Certes, vous avez mieux;
Mais en lui chante l'àme obscure des aïeux;
Mais dans sa pauvre chair, toujours lasse et meurtrie,
Fleurit, toujours nouveau, le sang de la patrie.
Et c'est pourquoi ces gens sans titre et sans pouvoir,
Ils ont le droit de vous dicter votre devoir ;
Et moi qui ne suis rien, mais qui les représente.
C'est pourquoi, flagellant votre œuvre malfaisante.
Je dis que votre poste est par vous déserté
Pour des dissensions où meurt la liberté;
Et c'est pourquoi, bourgeois et nobles, tous en faute.
Vous devez accepter que je parle à voix haute;
Car c'est ma conscience et la vôtre à la fois,
Et le cu.ur du pays qui parlent par ma voix.
QALÉAS
11 a raison.
GHERARUI
C'est vrai.
STRADA
Vos intérêts contraires, Vous les ferez valoir plus lard, ô mauvais frères! Mais l'héritage, avant d'en disputer le prix, Arrachez-le d'abord aux voleurs qui l'ont pris ; Abjurez pour ce but sacré votre querelle ; Ne songez qu'à Ravenne; oubliez tout pour elle; Ne l'atfaiblissez plus en vous désunissant. Et donnez-vous la main, 6 fils du même sang !
GALBAS, tendant les bras à Gherardi.
Gherardi !
416 GHRESTOMATHIE FRAN(\\ISE
GHERARDl, même jeu.
Galéas !
(De toutes parte, les nobles et les bourgeois s' embrassent.) STRADA
0 fraternelle étreinte 1 Pour que la flamme en vous n'en soit jamais éleinlf A ce hficher d'amour brûlez tous vos vieux droits ! Sur l'Evangile ouvert et sur le glaive en croix, Jurez-le 1