‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 69 sur 151 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

Oui, nous le jurons l...

(Avec enthousiasme.)

Vive Ravenne 1

STRADA

A présent, ni relard, ni discussion vaine. A l'œuvre! Vous savez chacun votre devoir. Au moment décisif, Guido se fera voir.

Il faut que tout soit prêt quand il viendra.

MANETTO

La chose Aura lieu quand ?

STRADA

Ce soir, je pense, à la nuit close.

MANKÏTO

Ce soir! C'est impossible. Il nous faut trois jours pleins Pour équiper...

PETRUCCIO

D'ailleurs, la plèbe, les vilains.

Et les bourgeois surtout, exigent qu'on leur prouve Par quelque garantie... Or, le temps qu'on la trouve!...

STRADA

Ahl... on la trouvera... Bientôt...

(D'un ton autoritaire.)

En temps voulu Viendra l'ordre... Pardon de ce ton absolu ; Mais j'exécute ici les consignes du maître. Allez I Moi, maintenant, je dois, pour m'y soumettre, Seul avec Galéas demeurer en ce lieu.

Ce qui me reste à faire est entre nous et Dieu. A demain !

TOUS, en se dirigeant vers la porte du fond.

 demain !

Œuvres poétiques à lire de RicLepiu (Charpentier et Fasquelle, éditeurs, Paris) : La Mer (18S6) ; Par le Glaive, drame (-1892) ; Le Flibustier, comédie (1894); La Martyre (1898). — Critiques à consulter : B. Gausseron, Nouvel'a Revue (1891); G. Lansou, Histoire de la littérature française; Jules Lemaîire, Les Contemporains, Impressions de théâtre. Revue des Deux-Mondes du l" mai 1898; Ch. Gidel, Histoire de la liilérature française.

yê à Châteauioux en lSi6. Mort h Ivry en 1003,

Il y a chez ce petit-fils des romantiques macabres deux poètes : un naturiste qui connut George Sand et s'inspire de ses romans rustiques, un rêveur pessimiste rappelant un peu Baudelaire. Cette double filiation littéraire n'a pas empêché RoUinat d'être un poète original. Il a vu dans la nature bien des aspects que d'autres n'avaient pas même entrevus, il a étudié des états d'âme étranges, mystérieux, dont personne ne s'était rendu compte. Comme Richepin, Rollinat est un néo-romantique réaliste, mais avec moins de rhétorique, plus de vérité et sans les affectations de cynisme rabelaisien qui gâtent une partie des œuvrts du chantre des gueux.

Le silence des morts'.

On scrute leur portrait, espérant qu'il en sorte Un cri qui puisse enfin nous servir de flambeau. Ah ! si même ils venaient pleurer à notre porte Lorsque le soir étend ses ailes de corbeau !

Non ! Mieux que le linceul, la bière et le tombeau. Le silence revêt ceux que le temps emporte : L'âme en fuyant nous laisse un horrible lambeau Et ne nons connaît plus dès que la chair est morte.

' Extrait des Névroses (1883), œuvre étrange, Laudelairienne, tout imprégnée de romantisme macabre.

il8 CHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Pourtant, que d'appels fous, longs et désespérés, Nous poussons jour et nuit vers tous nos enterres ! Quels flots de questions coulent avec nos larmes 1

Mais toujours, à travers ses plaintes, ses remords, Ses prières, ses deuils, ses spleens et ses alarmes. L'homme attend vainement la réponse des morts.

Le pressentiment*.

Dans ses heures de rêve et de réalité. Que la douleur l'épargne on s'acharne à sa piste, Tout homme conscient reçoit à l'improviste Un avertissement de la Fatalité.

La flèche de l'amour et le dard de la crainte Sont encore moins prompts à se planter en nous Que ce chuchotement qui perce nos dessous Et parcourt d'un seul trait tout notre labyniitiie.

Ouvert à tous les plans que le Destin ourdit, Il présage l'effet dont il connaît la cause, En laissant à l'esprit une attente niorose Et le doute inquiet sur l'accident prédit.

Gomme un tourbillon noir dans les campagnes hlémes

Galvanise l'eau morte et fouille la forêt.

Ainsi l'inattendu de cet avis secret

Nous ébranle et nous scrute au plus creux de nous-mêmes

Celte voix sans parole et ce toucher sans main Qui résonne dans l'àme et cogne à la pensée ; Cette annonce du sort si brusquement lancée; Ce frisson d'aujourd'hui qui signale demain,

C'est le Pressentiment! Chez le plus insensible Il jette son Prends garde ou son Réjouis-loi l Echo vague et précis, reflet ardent et froid Du bonheur arrivable ou du malheur possible,

• Kjttrait du L'Abîme (1886), recueil de vers pessimistes, mais souvent (n > profonds, d'une originalité réelle, contenant de remarquables peiuluies Ui- ce qu'on a appelé o des paysages intérieurs ».

MAURICE ROUJNAT 419

II use quelquefois de sa pénétration

A ce métal humain qu'on appelle un avare,

Et s'émousse aux cœurs plats sans boussole ni phare

Qui flottent sur l'égoût de la Sensation.

\Iais chez l'homme où l'ennui fait grouiller ses cloportes Et dont la volonté s'exerce en frissonnant. Il rentre à la façon d'un mauvais revenant Qui traverse les murs, les vitres et les portes.

Le criminel pensant, l'amant pronostiqueur, Les suppôts augoisseux du mauvais et du pire. Ceux que le soliloque astreint à son empire, Ceux ne pouvant dompter les battements du cœur,

l'ous ceux-là renfermés et seuls à se connailre, Ont parfois la pâleur des morts en écoutant Le sifflet vipérin, sournois, intermittent D'un pressentiment noir qui rampe dans leur élre.

Tous nos maux à venir, tous nos futurs tourments, Abeilles du malheur dont nous serons la rtirlie, La maladie en marche, imminente, et l'eu i bûche De l'homme, de la bête et des tjuatre éléments,

L'amour vil devenant la luxure collante, Espèce de remous berceur et scélérat, Qui nous prendra tout l'être et dont on sentira Le pivotement flasque et la succion lente ;

Avec son rire fixe et sa plainte à ressort, Bicêtre* nous donnant l'insanité tragique ; Et par le simple effet d'un sommeil léthargique Noue inhumation précédant notre mort;

Le guet-apens soudain comme un coup de lonuerre, Où, dans l'affreux recul de l'épouvantement. On se verra trahi jusqu'à regorgement Par celle qu'on adore et celui qu'on vénère ;

Hôpital d'aliénés à Paris.

42U CHHESTOilATHlE FRANÇAISE

Et puis, daus un lointain vitreux comme un carreau. Le vertige assassin nous montant à la tête, Et nous laissant crouler avec des cris de bête, Des ongles du remords au panier du bourreau ;

Voilà ce qu'à travers nos projets et nos actes, L'effrayant messager intime aux plus têtus : Mane, Thecel. Phares de nos rares vertus, Supplice anticipé de nos vices compactes.

Hélas 1 plus nous savons combien ce monde est vain, l^lus notre illusion se fane et se débrode, Plus la rouille du temps nous mange et nous corrode, Plus nous prêtons l'oreille au terrible devin.

Kl toujours, et partout, quand l'horreur et le drame Méditent contre nous un sombre événement, Nous sommes lancines par le Pressentiment : Moucheron du destin qui bourdonne dans l'âme.

Les oubliettes 1.

Dans les oubliettes de l'âme Nous jetons le meilleur de nous Qui languit lentement dissous Par une moisissure infâme.

Pour le vice qui nous enflannne Et pour le gain qui nous rend fous, Dans les oubliettes de l'âme Nous jetons le meilleur de nous.

Comme personne ne nous blâme, Parfois, nous nous croyons absous, Mais un cri nous vient d'en dessous :

C'est la conscience qui clame Dans les oubliettes de l'âme.

La honte 2.

Plus d'un que la houle poursuit Frissonne en son gite la nuit.

' Extrait de L'Abîme.

* Extrait do L'Abîme.

Surtout, certains soirs de décembre.

Quand le venl bat l'obscuriti^.

II sent mieux l'insécurité Qui se mitonne dans sa chambre.

Brusque, il prend un livre au hasard, Qu'il jette, en devenant blafard.

Avec des soutïïes de fournaise Et des haleines de caveau.

Il sent monter à son cerveau Une angoisse que rien n'apaise.

Portes, châssis, rideaux, plafond Ont un calme qui le confond.

Sa conscience qui lui pèse S'embarrasse dans la frayeur.

Comme le pied d'un fossoyeur Dans un marécage de glaise.

Oh ! le face à face avec soi,

Quand on tremble et qu'on sait pour<]u<v t

Il admettrait donc l'hypothèse Où ses vieux meubles renfrognés Seraient des spectres indignés / Qui jouiraient de son malaise ?

A ce moment il suinte, il sourd De partout comme un blâme sourd.

Evitant l'armoire ou la chaise Qui lui parleraient d'autrefois, Il gesticule ses effrois Dans un va-et-vient qui biaise.

Le craquètement du parquet Tient du soupir et du hoquet.

El, sa nuit devient si mauvaise. Qu'il retourne contre le mur Le portrait vénérable et dur Dont il redoute l'œil de braise.

422 CHRESTOMATHIK FRANÇAISK

Mais d'où vient qu'il rampe à genoux, Avec la mimique des fous ?

C'est qu'en s'approchant tout à i'Iiciire, Il a vu, sur son panneau froid, Juste au point, remise à l'endroit, La figure peinte qui pleure.

Plus d'un que la honte poursuit Frissonne en son gîte la nuit.

La charrue*.

Là-bas, sur cette lande ardue Où de l'eau jette un louche éclat Et dont le blême horizon plat Prolonge encore l'étendue,

Cette charrue afflige l'œil ! , . , Sinistre épave surannée De la culture abandonnée, Elle met la pensée en tienil.

Car funèbre est sa silhouette Autant que celle d'un tombeau Sous les planements du corbeau Et les zigzags de l'alouette.

Là, naguère, des papillons.

Comme des âmes du silence.

Traînaient leur vol qui se balance Sur les friches de ses sillons.

Une lumière droite et crue.

Frémissante et fixe à la fois.

Faisait flamboyer les vieux bois Et les vieux fers de la charrue.

1 Extrait de La Nature (1892), le dernier ouvrage du poète. Après de grands succos parisiens, Rollinat, fatigué de la capitale, s'est retiré en pleine campagne et c'est dans la solitude des champs qu'il a composé ces vers. Son inspiration est devenue plus haute, mais on retrouve toujours en lui l'auteur pessimiste des Névroses.

Maintenant, dans l'air déserté A grand' peine un cri qui se sauve 1 Et sur toute la plaine fauve La visqueuse immobilité.

Mais, sous les larmes de bruine Que pleure le si triste ciel, Combien tragique et solennel L'aspect de cette humble ruine I

Justement, voici que la nuit.

Approchant de sa plénitude, Souffle un frisson d'inquiétude Aux haleines du vent qui fuit ;

Encore bien plus solitaire.

Sait-on si ce malheureux bloc N'entend pas monter vers son soc Une voix du fond de la terre

Qui lui dit : a Sur toi désormais La moisissure va s'étendre ; Homme et bœufs, tu peux les attendre.

Ils ne te reviendront jamais. »

La nue est déjà recouverte

D'un vitreux toujours brunissant:

Vague, la charrue, à présent,

A l'air d'un grand fantôme inerte.

Et toute l'horreur du sol ras.

Tout le mystère de l'espace, Tout l'effroi du jour qui trépasse Tient alors entre ses deux bras ;

On ne voit sous le ciel livide.

Chargé des ombres du lointain, Que cet angle à peine distinct.

Gigantesque, emplissant le vide.

Glas du soir^

Des glas ont suivi l'angélus :

Des jours humains sont révolus !

i Extrait de La Nature.

CHRKSTOMATHIE FRANÇAISE

Sous les cieux voih^s d'une taie Le soleil bas rougit la haie Et les marécages velus ; Vers la grande châtaigneraie Aux patriarches vermoulus, Tout l'horizon n'est qu'une plaie.

Avec des flux et des reflux Le vent traîna par la saulaie Les gémissements superflus \ Des glas.

Voici dormir, sillons, futaie, Etangs, rocs, buissons chevelus; L'homme seul frémit et s'eff'raie Dans ces ravins, sur ces talus Où se mêle an eri de l'orfraie Le monotone jamais plus Des glas 1

Au crépuscule*.

Le soir, couleur cendre et corbeau, Verse au ravin qui s'extasie Sa solennelle poésie Et son fantastique si beau.

Soudain, sur l'eau morte et moisie S'allume, comme un grand flambeau Qui se lève sur un tombeau, La lune énorme et cramoisie.

Et, tandis que dans l'air sanglant, Tout sort de l'ombre : moulin blanc, Pont jauni, verte chènevière,

On voit entre les nénuphars Moitié rouges, moitié blafards, Flotter l'âme de la rivière.

Extrait de La Nature.

MAURICE ROLMNAT 423

Les libellules ^

P'antasque essaim toujours errant, Les libellales se poursuivenl, Et leurs gais chatoiements s'avivent Aux ardents reflets du torrent.

Déjà moiré, parfois s'irise

Le petit tulle si léger

Qui leur permet de voltiger

Dans tous les sens comme la brise.

Les unes, taciluriiemont.

Laissent flotter leur nonchalance; D'autres, pour brûler le silence, Dardent l'éclair d'un ronflement.

Dans les airs elles font des lieues, Mais, toujours, en baut comme en has Les grandes vertes oui le pas Sur les toutes petites bleues.

lieur démence de liberté Dont elles ne savent que faire Les emporte dans l'atmosphère Qui les saoule de sa clarté.

Au moindre vent qui les fustige A fleur d'écume ou de rocher, Chacune vient se rapprocher De la brancbette ou de la tige,

Impondérable, mais pourtant Lourde encor, si peu qu'elle y louche.

Pour le brin d'herbe qui se couche Et se relève en tremblotant.

Longs clous d'or et de pierreries Ayant grosse tête, gros yeux Et fines ailes, sous les cieux Elles promènent leurs féeries.

' Extrait de La .\ature. — Dans ce volume on trouve aussi des pièces où le poète est simplemeut pittoresque, sans pessimisme et sans pensûe macabre ; eu voici un spécimen .

426 CHHKSTOMATHIE FRANÇAISE

Elles TODt flairer les roseaux Et puis reprennent leur voyage Entre les frissons du feuillaire Et les miroitements des eaux ;

El, quand leur vol, plein de crochets.

De zigzags et de ricochets, Ayant lassé les demoiselles, On les voit enfin s'arrêter :

Elles semblent moins s'éventer Que respirer avec leurs ailes.

Œuvres à lire de Rollinat (Chai-pentier, éditeur, Paris) : Dans les hrande.^ (1877) ; L'Abîme (1880); La Nature (1892). — Critiques à consulter : Ch. Fuslor, Les poêles du clocher (1889) ; Ch. Gidel, Histoire de la lilléraiure française.

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