‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 70 sur 151 · JEAN AICARD · texte numérisé non relu

JEAN AICARD

yé à Toulon en 1848.

Dans chaque groupe de poêles, comme dans un parti, il y a une aile droite et une aiU' gauche, ayant des tendances assez divergeantes raalgn'' leur nominale unité. Jean Aicard appartient à l'aile droite du néoromantisme et diftere beaucoup des deux écrivains précédents. C'est un idéaliste sentimental à l'âme saine, qu'aucun pessimisme littéraire n'a jamais embrumé. Il aime la vie et l'a chantiie avec une belle vigueur d'enthousiasme; la nature et le foyer sont les deux pôles de ce Provençal lumineux, nourri de la bonne moelle romantique, mais devenu un poète très personnel d'allure et d'inspiration. Quelques-unes de ses œuvres sont très belles.

Le Rhône*.

Le Rhône est si profond, si rapide et si large, Que dans la grande Europe il n'a pas son pareil. Emportant des bateaux sans nombre avec leur charge. Il va roulant de l'or et roulant du soleil.

Fleuve superbe! il court et, se jouant des lieues. Il atteint, lui qui sort des Alpes au cœur pur, La Méditerranée aux grandes ondes bleues, Et, né dans la blancheur, il finit dans l'azur.

• Extrait des Poèmes de Provence (1874), ua des plus beaux recueils de vers du poète, renfermant de remarquables descriptioas.

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Un lac veut l'arrêter au sortir de sa source ; Il le divise, il passe!... Et le frère du P.iiin, Trouvant alors des rocs en traver.s de sa course, Sous l'obstacle étonné creuse un lit souterrain...

Reparais, reparais, tu n'auras plus irobslacie : Le grand peu[)le de France attend tes vastes eaux, 0 fleuve ! donne-lui le merveilleux spectacle i>es prés féconds et verts, sillonnés de ruisseaux.

La Suisse généreuse à la France te donne. Ta voix endort leurs fds au berceau, vieux géant. Le sang ne te plaît pas, à toi ! Ta force est bonne, 0 fleuve ! et comme un dieu tu passes en créant.

Tu fais germer des bourgs, croître des capitales : Voici Lyon, Valence, et la brune Avignon, Dont les filles gaînient, sur les rives natales, l^euvent mêler le pampre aux nœuds de leur chignon

Car, pour mieux nous porter la joie et l'espérance. Tu fais verdir les ceps sur les coteaux penchants, Tu donnes de ta force à nos bons vins de France, Et tu fais naître ainsi des amours et des chants.

Et tu passes, heurtant l'arche du pont qui bouge, Et l'on a peur de toi, tant, furieux et prompt. Aveuglément, comme un taureau qui voit du rouge, Sur les digues des quais tu vas donnant du front.

Mais, ô le plus puissant des fleuves de l'Europe I Pourquoi donc laisses-tu défaillir ta vigueur, Lorsque, près d'Avignon, le mistral qui galope Te jette, en s'enfuyant, le défi d'un vainqueur ?

Sans pouvoir t'indigner, le mistral te devance... Ah 1 tu voudrais marcher toujours plus lentement ! Et même, pour mieux voir le ciel de la Provence, Tu voudrais un seul jour n'être qu'un lac dormant.

Car Toici, par essaims, les belles filles d'Arles, Leur cheveux couronnés du large velours noir, Le cœur pris au langage anwureux que tu |)arles. Qui sur tes bords charmants viennent rêver le soir.

Tu reflètes le ciel et leurs yeux, leur visage, Et leur sein rebondi comme un doux raisin mûr; Et le mirage vert du riant paysage Frissonne renversé dans tes reflets d'azur...

Mais lu n'es pas un lac : lu l'appelles le Rhône ! Prouve donc, si tu peux, tes puissances d'an louisl Assez d'iiHnvions roulent dans ton eau jaune Pour te faire un obstacle et prolonger ton cours :

Arrange-toi ! — C'est fait ! Le Rhône a fait une île ! Il l'étreint à deux bras, la pousse au gouff"rc amer : C'est la Camargue. Elle est immense, elle est fertile, Et, toujours grandissante, elle éloigne la mer.

C'est bien, fleuve 1 L'effort est digne de ta gloire. Le but fût-il manqué, l'effort resterait beau ; Mais l'heure est retardée où la mer doit te boire... Qui d'entre nous fera reculer son tombeau ?

Et maintenant, là-bas, jusqu'aux grèves marines. Les chevaux, en Camargue, ardents, libres de mors. Sauvages, secouant à grand bruit leurs narines, Hésitent, effrayés, à boire sur tes bords.

Et t'écoutant de loin, du fond des marais mornes, Les noirs taureaux, tes fils, des feux sanglants dans l'œil. Droits parmi les joncs verts moins aigus que leurs cornes. Reconnaissant leur père, en mugissent d'orgueil.

La légende du chevrier *.

Comme ils n'ont pas trouvé place à l'hôtellerie, Marie et saint Joseph s'abritent pour la nuit Dans une pauvre étable où l'hôte les conduit; Et là Jésus est né de la vierge Marie.

Il est à peine né qu'aux pâtres d'alentour,

Qui gardent leurs troupeaux dans la nuit solitaire.

Des anges lumineux annoncent le mystère.

— Beaucoup sont en chemin avant le point du jour.

• Extrait de La chanson de l'enfant (1875), recueil de vers touciiants et délicats, dans lesquels l'auteur a su trouver la laugue poétique bonne pour les petits. La jjièce qui suit est d'une fjrande fraîcheur idyllique.

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lis portent à l'Enfant, couché sur de la paille. Entre l'âne et le bœuf qui soufflent doucement, Du lait pur, des agneaux, du miel ou du froment, Tous les humbles trésors du pauvre qui travaille.

Le dernier venu ilit : « Trop pauvre, je n'ai rien Qui^ la flûte en roseau pendue à ma ceinture, Dont je sonne, la nuit, ([uand le troupeau pâture : J'en peux offrir un air, si Jésus le veut bieu.

Marie a dit que oui, souriant sous son voile... Mais soudain sont entrés les mages d'Orient ; Us viennent à Jésus l'adorer en priant, Et ces rois sont venus guidés par une étoile.

L'or brode, étincelant, leur manteau rouge et bleu. Bleu, rouge, étincelant comme un ciel à Fam'ore. Chacun d'eux, prosterné devant Jésus, l'adore ; Ils olïreut l'or, l'encens, la myrrhe, à l'Enfant-Uieu.

Ebloui, comme tous, par leur train magnifique.

Le pauvre chevrier se tenait dans un coin ;

Mais la douce Marie : a Etes-vous pas trop loin

Pour voir l'Enfant, brave homme, en sonnant la niusiijue? »

Il s'avance Iruublé, tire son chalumeau, Et, timide d'abord, l'approche de ses lèvres; Puis, comme s'il était tout seul avec ses chèvres, Il souffle hardiment dans la flûte eu roseau.

Sans rien voir que l'Enfant de toute l'assemblée, Les yeux brillants de joie, il sonne avec vigueur ; 11 y met tout sou souffle, il y met tout son cœur, Comme s'il était seul sous la nuit étoilée.

Or. tout le inonde écoute avec ravissement ; Les rois sont attentifs à la flûte rustique, El quand le chevrier a fini la musique, Jésus, qui tend les bras, sourit divinement.

Le rossignol ^

En ce temps-là, le rossignol N'avait rien d'heureux — (jue le vol,

Extrait du recueil Le livre d'heures de l'amour (1887) ,

CHRESTO.MATHIE FRANÇAISE

Rien d'humain que les yeux, et de divin (jue l'ailt Le rossignol ne chantait pas ; Son cœur était triste tout bas En silence il était fidèle.

Le rossignol était muet ; La vie en son cœur affluait, Mais gonflait d'efforts vains sa gorge frémissante; Il sentait comme une aile eu lui Se replier, lourde d'ennui...

Il sentait... comme une âme ahsenle!

Et le rossignol se mourait D'un grand désir, d'un grand regret :

Il aspirait au chant, — oubli des plumes roses I Et n'ayant qu'une âme d'oiseau.

Il portait envie au roseau, D'où sort l'humble plainte des choses.

De l'envie, il ne dormait pas!...

Une nuit qu'il était très las.

Dans un jardin royal, à travers mille branches, Il vit venir un papillon.

Pâle, — comme un pâle rayon Des lointaines étoiles blanches.

Ce papillon, fils de Psyché, Peu à peu s'étant rapproché, Dans son bec délicat il le prit avec joie... Oh ! le divin papillon blanc !

Un moment il le tint tremblant, Puis se réjouit de sa proie.

Or, c'était l'âme d'une enfant, La fille d'un roi triomphant, Morte en aimant celui dont elle était aimée. Et qui, dans le parc endormi, Venait, autour de son ami, Errer sous la nuit embaumée l

Le rossignol, depuis ce temps, Toute la nuit, tous les printemps.

S'exalte en cris d'amour, à tû-tête, à voix pleine! Il dit comme l'amour est fort,

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