‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 75 sur 151 · EDMOND HARAUCOURT · texte numérisé non relu

EDMOND HARAUCOURT

Qui voudrais adorer et ne sais que maudire !

0 Race dont l'amour s'acquiert par le martyre,

Qui charges tes bourreaux d'auréoler tes saints,

Monde d'incertitude et de dogmes malsains

Où l'homme doit mourir des lois qu'il fait pour vi\Te.

Tu tends tes bras vers Dieu pour que Dieu te délivre,

Et lorsqu'il vient, l'ami si longtemps attendu,

Tu dresses son gibet pour croire à sa vertu !

Tu couronnes de sang les fronts qui sont augustes.

Ta justice fleurit sur la tombe des justes

Et ton cœur ne comprend que le verbe des morts :

Leur cri n'arrive à toi qu'à travers ton remords,

Car ta colère est prompte et ta sagesse est lente.

0 Terre, ô pauvre Terre inquiète et dolente,

Terre qui fais périr les bons au nom du bien,

Puisqu'il te faut encore du sang, voici le mien I

Jésus s'agenouille.

A deux genoux, Esprit tout puissant, je t'implore. J'ai marché vers ta source et j'ai tendu l'amphore A ceux dont le cœur triste est altéré d'amour, Et voilà que j'entends venir le dernier jour. Si mon œuvre te plaît et si ma tâche est bonne^ Laisse-moi souffrir seul et veuille qu'on pardonne. Je n'ai point séparé le frère de la sœur : Fais que mon nom soit doux et dicte la douceur. Et défends que ce crime appelle d'autres crimes, 0 Seigneur, si ma mort demandait des victimes. Efface d'ici-bas ma mémoire et ma loi, Et que jamais le sang ne soit versé par moi !

Il revient vers ses disciples et les voit endormis

Ils dorment l Tous ! Déjà ! Comme la chair est faible !

Leurs fronts penchent, ainsi que les grappes d'hièble

Lorsque le vent d'orage a passé sur les bois.

Ah 1 qu'ils dorment encore une dernière fois,

Et qu'ils dorment en paix à l'ombre de leur maître,

Ceux dont le grand péché sera de me connaître ;

Qu'ils dorment, ils auront l'avenir pour prier,

Et je veille sur ceux qui devaient me veiller.

— Graves et doux passants dont j'ai fait des prophètes.

Demain, vous n'aurez plus d'asile pour vos têtes.

440 CURESTOMATHIK FRANÇAISE

Vous traverserez seuls le désert des cités, Seuls dans l'exil du rêve, et seuls, et délestés, Frapppaiit à tous les cœurs sans que rien vous réponde, Car le monde hait ceux qui ne sont pas du inonde, Il déteste les fronts pensifs et douloureux, Et sa fureur d'un jour s'appesantit sur eux...

Il étend Bon bras vers les disciples et les bénit.

Ceux que tu m'as livrés, Seigneur, je te les livre. Pour que leur peuple apprenne à lire dans ton livre, Fais qu'ils demeurent purs et qu'ils en souffrent peu. C'est là mon testament et c'est mon dernier vœu. — Ah ! je voudrais dormir comme eux... Je les envie. Je ne dormirai plus jamais... L'immense vie. Sans fin, sans fin l'immense et rayonnant exil !

Page 1