AMAURY, GÉRALD
GÉRALD
Mon père... Ce Saxon... Cet homme est fou, je pense?
NOQI
, GÉRALD
Mais pour vous jeter une pareille oU'ense II ne vous connaît pas?
AMAURY
Il me connaît I
GÉRALD
Eh quoi I Un tel outrage...
AMAURT
Est jusle !
468 CIIKKSTOMATHIK FRANÇAISE
(ilace mon co'iir !
GERALD
0 mon Dieu ! quel effroi
AMAURY
Gôrakl, que lou âme soil f'orle 1 IJoMHneiit cet homme a su la vérité, n'imporU'. Ecoule. Mon vrai nom, ce n'est pas Amaury. Il osl un nom maudit de tous, partout flétri ; L'homme qui le portait, ce nom qui déshonore, On l'a cru mort longtemps.
(iÉRALD
Eh hien?
Il vit encore.
Ce secret est connu du Saxon et du roi ; (ianelon n'est pas mort.
GÉRALD
Et Ganelon ?
AMAURY
C'est moi.
GÉRALD
Ahl Berthel
A.MAURY
0 noble cœur ! 0 grande âme martyre l Son premier cri n'a pas été pour me maudire !
GÉRALIJ
Vous maudire... jamais ! Pas même en cet instant I (]omme vous avez dû souffrir ; je souffre tant l
AMAURY
Ahl parle-moi plutôt avec colère et haine ; J'ai soif de tes mépris, s'ils soulagent ta peine l
GÉRALD
Vous mépriser... jamais l Je ne veux rien savoir Sinon qu'enfant par vous j'ai compris le devoir, L'honneur, le dévoûment, la fierté, le courage ; Rien de bon n'est en moi qui ne soit votre ouvrage 1
HENRI DE BOKNIEK 469
Quel que soit le déinoii qui vous pût égarer,
Je reste votre fils... Mais laissez-moi pleurer!
— Ah ! quand elle apprit tout, dans ce jour de misère,
C'est ainsi, n'est-ce pas, que dut pleurer ma mère?
AMAURY
Gérald...
Ne parlez pas ! n'arrachez pas le fer ! Laissez le dard aigu se fixer dans la chair ! — Moi qui me rappelais ma lierté, ma vaillance. Mon dévouement!... Hélas 1 0 mon orgueil, silence! Je m'explique à présent ce que je sentais là, Ce mal sombre, profond, hideux... C'était cela! L'héritage fatal que l'homme n'est pas maître De fuir!,.. Mon père ainsi l'avait reçu peut-être I Oui, c'est vrai ! c'est bien vrai ! Je sens avec effroi L'être mystérieux caché toujours en moi^ Qui supprime soudain mon existence ancienne. Et qui me prend mon àme et me donne la sienne ! Je parle... c'est sa voix l je marche... c'est sou pas ! Ahl c'est horrible!... Non, non, noal je ne veux pasl
AMAURY
Gérald... Mais je n'ai pas le droit de le répondre. Et rien que ton regard suffit à me confondre. Chai'lemagne sans doute hier fut trop clément ; Dieu l'est moins : ta douleur, voilà mon châtiment l
Ma douleur... il est vrai ! — J'ai mal compris ma tâche
Ce coup brutal du sort m'a trouvé presque lâche ;
Terrible fut le choc, mais en le recevant.
J'ai tremblé, j'ai pleuré, j'ai souffert en enfant;
Je suis homme à présent! D'une âme plus virile
J'éloigne désormais toute plainte stérile;
J'aurais dû, respectant la faute et le malheur,
Devant vous, dans mon sein, étouffer ma douleur;
Mais l'expiation éclatante et suprême
Il faut que je la trouve, à l'instant, en moi-même.