ANDRÉ VA.N HASS^LT
pilonnent des vers, en général basés sur la prosodie traditionnelle, mais aussi sur l'accentuation des syllabes, tantôt fortes, tantôt faibles, lesquels forment de véritables pieds. On peut les classer, d'après Jules Guilliaume, en : vers à trois accents ou tripodies (de 5 à 9 syllabes), vers à quatre accents ou tetrapodies (de 7 à 12 syllabes), vers à cinq accents ou poutapodies (de 9 à lô syllabes), vers à six accents on hezapodics (de 11 à 18 syllabes). La mesure des vers rythmiques dépend donc surtout du nombre des pieds, et c'est Falternance régulière des syllabes fortes et des syllabes faibles qui produit le rythme et la musique du vers. Très discutée au début, la révolution prosodique de van Hasselt compte aujourd'hui beaucoup d'adeptes. Le poète lui-môme en a tiré de très heureux effets ; ses meilleurs vers sont en tout cas aee vers rythmiques.
La Pologne ^
0ht qaand la voix d'Urbain, comme un coup de tonnerre, Eclata, réveillant TEnrope dans son aire ; Quand Rome, de la foi rallumant le flambeau Et du Christ insulté prête à venger Toffeuse, Convoquait nations et rois à la défense De quelques pierres d'un tombeau ;
La France avec son oriflamme, L'Anglais avec ses léopards.
Le Belge qui porte une flamme Dans les plis de ses étendards, La Suisse aux villes fédérales, L*Espagne dont les cathédrales Font dans leurs clochers à spirales Chanter mille cloches d'airain, L'Allemagne qui la première S'écria : « Voici la lumière I »
Tout vint, le palais, la chaumière, Au cri du pape souverain.
Les barons descendaient leurs roches escarpées ; Les rois faisaient forger leurs sceptres en épées; Toute l'Europe en bloc s'arma, chefs et vassaux. An fond du nord s'ouvrait leur marche d'une année; Et leurs flottes couvraient la Méditerranée, Comme un pont jeté sur ses eaux.
1 Extrait des Primevères (1834). — L'influence de Hago est très visible dans cette pièce d'une noble inspiration, alors en harmonie avec les idées libérales de l'Europe.
564 CHRJCSTOMATHIE FRANÇAISB
Et la croisade, orage immense, Se déroulait vers l'Orient.
« Où vont ces peuples en démenc<e ? » Dit le vieux Nil en souriant.
Et toutes ces ombres-momies Qui, sous les ailes des Lamies, Depuis trois mille ans endormies, Au tombeau n*ont pu se glacer, Pâles dans leurs linceuls humides.
Sur les degrés des Pyramides Où se brisent les vents numides, S'assirent pour la voir passer.
Et la croisade allait, ainsi qu'une rafale, Poursuivant à grand bruit sa roule triomphale. Simoun d'hommes creusant au loin les sables gris, Heurtant murs de granit et villes crénelées Qui, par Touragan noir, en passant nivelées, Peuplaient le désert de débris.
C'est ainsi trois fois sur l'Asie Que déborda l'Europe «à flots.
Tous les peuples l'avaient choisie Pour cimetière ou pour champ-clos L'Infidèle vil ses bannières.
Courbant leurs têtes prisonnières.
Souiller de fange leurs crinières.
Et l'ombre voiler le Croissant, El de Sion crouler les faites.
Et les Chrétiens, au bruit des fêtes, Du Dieu prédit par les prophètes Laver la tombe avec du sang.
Mais nous ne sommes plus au temps des grandes choses.
A la voix du passé nos oreilles sont closes.
Nous ployons à tout vent le front comme un roseau.
L'air des champs userait nos poitrines débiles;
Le fer serait trop lourd à nos mains inhabiles,
A nos mains qui sauraient mieux tourner le fuseau.
Nous ne savons plus môme avoir de bonne haine. Lâches nous crions haut, mais la peur nous enchaîne
.\as âmes et nos caars sont îles foyers éteints, Nons reculons devant une lutte virile.
Si parfois la colère en uotre sein fébrile
S'allome, c'est pour trots matins.
Pourvu qu'un chaud printemps embaume noire vole; (ju'une r<>niine nous rie, enfant que nous envoie Dieu, comme un ango saint, pour essuyer nos pleurs; Qu'an ciel serein et pue illumine iioe fâtes Et ne couve jamais l'orage sur nos tâtes, El verse, chaque jour, la TosÉe à cios Ceurs ; Nous voyons de sang-froid les peuples qu'on égorge Sous le pied des bourreaux tordre-, en reliant, la gorge, U hache remplacer le sceptre au poing des rois, Et DOS frères, pieds nus, errer le long des llpuves, Hélas t et la Pologne, en ses campagnes veuves,
Traîner, comme Jésus, sa croix :
El (portant, comme lui, la courouue d'épine Sur son front d'oti le sang coule en rouge crépine) Du Calvaire des rois gravir le noir coteau. Et marcher en priant pour nous, sans qu'au passage Vienne une main pieuse essuyer son visage Ou lui rendre moins lourd leî plis de son manteau. Nous sommes des maudits, nous sommes des infâmes, Nous avons moins de force aux veines que les femmes. De nos pares en Qons riea hélas I n'est r»sté. Pour qui donc, pour qui donc, eu son aire profonde, L'avenir couve-l-il, sous son aile féconde,
L'œuf sacré de la liberté?
La maison déserta '.
La maison était pleine de Heurs el de chants,
D'oiseauK et de roses,
> CsttD plèga mt sxtraite ded Eiiidra ri/thmiquis. Ella «it eompogie de ven é ouït syllabe» 4 çuFilro aouents liniquas alleroant «ïbo (tes ïefBdooiuqsyllab«i deai ueceala [oniijueB [quitte pieda el deni plede), 1'» aiuel non compt* à la Ûi 'un Tgra ; ils doivent tin aouidéii d« la manUn Buivanl?, le «igné — ditignui ts ■l'Uittea Mbiw. Ig aigno — indiquant les «ïllabea fortes au aosenluéca - £« malaon/ JlàTt pfoi/né dé flcun/ «t dé nhTnt^. I?éi>Mi)i/ M Ôé rases/
566 OHRESTOMATilIE FRANÇAISE
Et SCS portes toujours aux propo< des iiiéchâiils, Toujours étaient closes.
f^ printemps IV'gayait d'un sourire charmant,
Mon ange, à toute heure, Et chantait comme un luth quand du soir doucement
La brise Teffleure.
Ce printemps c'était vous, la splendeur, la beauté,
La grâce suprême, Le rayon qui dorait de sa pure clarté
La nuit elle-même.
El voici, la maison voit grimper sur son seuil
Les ronces arm^^es, Et le morne silence rftinjilit de son deuil
Les salles fermées.
Le rosier du jardin que fait-il de ses fleurs ?
Le soir les effeuille.
Et l'oiseau que fait-il de ses chants, de ses pleurs ?
Le vent les recueille.
Car, hélas t mon amour, de la blanche maison
. Vous êtes partie,
De son nid prinlanicr, sa chantante prison,
Fauvette sortie.
Vous n'êtes plus là *.
Dans mon frais jardin plein de fleurs étoilées Vous croissiez, ô lis des bosquets ténébreux. Vous chantiez, bouvreuils, 6 musiques ailées, Aux échos charmés vos refrains amoureux. •
Dans mon gai foyer, plein de flammes joyeuses. Vous brûliez, rameaux des yeuses des bois ; 0 grillons, et vous, aux soupirs des yeuses, 0 grillons chanteurs, vous mêliez votre voix 1
1 Cette pièce rythmique est formée cuticremcnt de v^rs de onze syUabes à quatre accents toniques (quatre pieds), la deruière syllabe muette n'étant pas comptée, à la fln d'un vers, comme dans la prosodie ordinaire. 11 faut les scander ainsi :
Dans mon frais/ jardTn/ plein do fleurs/ ^loiléês
«□né VAN HABSBLT
Da[is mon ciel si par Uat de blanches étoJlet ItApandùent, la nuit, lear rêveuse clarté, Et jamais te jour n'avait va de ses voiles Un orage obscnr en ternir la beanlâ.
MoQ jardin n'a plus une flanr parfamée. De mes gais bouvreuils le dernier s'envola. Mon foyer éteint n'est que cendre et famée. Tout mon ciel est noir, — car vous E'éles plu» li. Le soldat ds la vieille g:arâe *.
Soldat de la vieille garde.
Longtemps éprODvé du sort, Je pleure, 6 mon Dieu, regarde!
L'empereur est mort 1 Brdlê da soleil da Caire, Glacé par les froids dn Nord, J'ai fait vingl-cinq ans la guerre.
L'empereur est mort I Acteur de la grande histoire.
De l'homme tiubllme et fort, J'en garde ma paît de gloire.
L'empereur est mort I Dix ans j'ai porté son aigle, Toujnnrs avec lui d'accord ; Kous sommes tous deux eD r^le.
L'empereur est mortl Son astre éclairait la terre. Hélas! et voilft qu'il dort.
Clairons, vous pouvez vous taire.
L'empereur est mort 1
Débris de combats sans nombre,
Que suis-je après tant d'effort î
Un spectre vivant, une ombre,
L'empereur est mort !
.Diprsnd, k cbaqi
ëoldat/ Si la ri«i/lTs itudg/...
Vémpmai/ «t nïûrt/
068 CHRl'STOMATHIIÎ KHANÇAISB
Mes yeux sout us»^s de larmes.
0 tombe, ouvre-moi ton port.
Je veux y jeter mes armes.
L'empereur est mort !
Œuvres à lire de van Ilusselt (Haumau et C'«. éditeurs, Bruylant-Cnirîstopbe et C>«, éditeurs, Bruxelles) : Primevères (183i); youvelles poésies (1857); Etudes rythmiques (1S0"2); Poèmes (18f)3) ; Livre des ballades (1877'; Œuvres complètes, 10 volumes; Poésies choisies par G. Barrai (1901). — Critiques à consulter: L. Al vin, André van Hasselt, sa vie et ses travaux (1877); Jules Guilliaume, Le lyers français et les prosodies modernes; Ch. Fuster, Les poètes du clocher (1889); Eujîène Rarabert, Eludes littéraires (1890); Virgile Rossel, Histoire de îa littéral ure française hors de France (1805).