‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 137 sur 166 · VALÈRE GILLE · texte numérisé non relu

VALÈRE GILLE

Né à Bruxelles en 1867.

L'école parnassienne compte en Belgique plusieurs repn^senlants ; Valère Gille est, à notre avis, celui qui a porté au plus haut degré les qualités de Técole. Nourri de la plus pure moelle classique et avec cela très moderne, il a fait revivre les grandes scènes antiques en des vers somptueux et souples, d*une belle allure artistique. Depuis quelques années, il fait partie de la rédaction de La Jeune Belgique où il défend les grandes traditions françaises avec un lumineux talent.

Crépuscule ^

Entends-tu, dans la paix des campagnes, la caille? Hélios a tourné vers Fombre ses chevaux, Les vaches aux pieds ronds reviennent des travaux; Tout est bien ; le chien veille et notre lait se caille.

Près du ruisseau qui rit dans son lit de rocaille Et dont le vif argent fuit en mille écheveaux. Viens sous l'orme, avec moi, goûter les vins nouveaux. En cadençant nos chants sur la lyre d'écaillé.

Ce bosquet, qu'un dernier rayon d'or colora, Te pi ait-il ? Avançons. Aux bruits de TAgora Je préfère Toubli dans cette humble retraite.

Et qu'un autre à présent rêve un destin guerrier. Il m'est plus doux, ami, de couronner ma tête Du myrte pacifique et du chaste laurier.

1 Extrait de La Cithare (1897).

les Barbares'.

.Ne se rajipelant plus les morU de M&rathon,

A coupa de pique, à coupa île fouet et de liAlon,

XernÈs ■.vflit chassé ses Iroupeaus de l'Asie,

II voulait cette perle, Hellas. Safaotaisie

Etait d'avoir diius Sase et dans Persâpolis

Des esclaves d'Argos, lielles comme des lis :

Pour tromper ses ennuis et ses soug?s moroses.

Leur beauté fleurira dans ees jardins de roses.

Il verra les enranls de ce peuple orgueilleux

Servir dans ses palais v.isles coninie les cieux;

Ils charmeront les yeux des dix rciiile convives

Qui, dans les cours d'aliiSlre o(i chantenl les eaux vivi

Sons les rosiers en fleurs et les clairs catalpns,

Chaque jour, vêtus d'or, parto^nt son repas.

Tel est son bon plaisir. Quant aux vierges liiiutaiuoa

De la sévère Sparte et de la libre Athènes,

Il soaj^e à les offrir à sa mère Atassa.

Il riait. Qu'esl-ce donc que la Grèce i II fixa

Sou regard de faucon sur ses paies satrapes

Et dift Malheur à ceux qui résistent ! En i^rafipcs

Je les Ferai lier aux cèdres de mon parc ;

Ils entendront ronfler la corde de mon arc.

Je couperai leurs mains, leur ilce et leurs oreilles,

Jamais ou aura vd des vendanges itareilles ;

J'irai, je briserai les membres et les fronts.

Je dompterai les mers et percerai les monts;

Ormutz aura sou temple à la cime du Pinde.

Il avait étendu )a main : du fond de l'Inde

Juwju'à la zone où rÈgue un éternel hiver, .

Un bruit confus, semblable à celui de la mer,

tirouda sur son royaume, et dara quatre annfca.

An signal des buccins, les bordes dâchalnî-cs S'ébranlent. On croit voir déborder l'océan.

570 <;HHESTOMATHIK FKANf.AlSE

Une rumeur s'élève ainsi qu'un ouragan.

Et, partout, Thorizon fourmille d'une foule Mouvante, monstrueuse et noire, dont la houle N'expire qu'aux confins des mondes habités. C'est le vomissement de toutes les cités. Les boucliers, les arcs, les cuirasses, les pagnes Se confondent. Une ombre envahit les campagnes; Le soleil s'obscurcit sous d'épais tourbillons, Et, sept jours et sept nuits, passent des bataillons. Sordides et hideux, péle-méle et sans nombre. Traînant, comme un filet, avec eux la nuit sombre. La terre a disparu sous eux ; et par moment Leur tumulte, leurs cris et leur piétinement D'un bout à l'autre font trembler toute l'Asie.

Impassible, au milieu de sa garde choisie, Sur son quadrige d'or éclatant, le Grand Roi, Le Maître devant qui la terre dans l'effroi, Lorsqu'il commande, tremble et se tient en silence, L'Irrésistible à l'œil de Dragon, dont la lance Ebranlerait le monde, et dont les bras ouverts Sur les peuples courbés étreindraient l'univers, Xerxès, dont le cheval hennissait à l'aurore. S'avance vers l'Hellas au rivage sonore. Nul n'oserait braver sa colore. La mer Un instant lui résiste, il lui dit : a Flot amer, Que t'ai-je fait ? Sois donc docile à mes esclaves. » Il la fouette, lui met une paire d'entraves, Et la dompte en vainqueur sous le joug de ses nefs. Ses troupeaux confondus, harcelés par les chefs. Passent. Il marche avec la famine, et le fleuve Où son bétail grouillant se repose et s'abreuve, Quand sonne le départ, laisse à nu son limon. Il a bu le Scamandre, il boira le Strvnion. Tous ont fui : le fracas de ses armes consterne Ceux qui voudraient jeter au fond d'une citerne, Egorger et livrer en pâture au corbeau Les hérauts réclamant pour lui la terre et l'eau. i\ul cri de désespoir ou d'orgueil ne rallie

VALKRK (HLLE Ô7i

Les peuples allolés d'ilellas. La Thessalie Implore, el la Doride envoie un vil présent. Mais le Grand Roi poursuit sa marche, méprisant Ceux qui se sont soumis comme des chiens serviles. Il a vu trois cents fils de Sparte aux Thermopyles, Après s'être batlns ainsi que des lions, Egorgés à la fin par ses deux millions. Il est fier : n'a-t-il pas la force avec la rase ? n a fait proclamer sa victoire dans Snse ; Et maintenant qu'il a pour trône le sommet Du mont Oegaléos où la mer se soumet, n vent, ce jour, ayant Athènes pour rivale, Se donner le plaisir d'une lutte navale.

Les flottes d'an élan se sont jointes : le choo

Retentit formidable, et roule et se disperse;

Le ciel s'est obscarci sons ane noire averse

De traits, et les flots loards se heurtent tout d'un bloc.

De nos vaisseaux Ares se sert comme d'un soc Pour labourer ses champs. Les navires da Perse Se sont cabrés, et sous le rostre qai les perce, Refoulés vers la rive, éclatent sur le roc.

La nait monte, et toujours latteùt les plus illustres... Sur le pont, à la proue, accrochés aux aplustres. Mais voici qae la lune épandie sa darté...

Et l'on voit, tout à coup^ resplendir la Patrie, Les sommets glorieux et le golfe argenté. Et la mer, libre enfla, de cadavres flearie.

GSuvren à lire de Valëre Gille (Fischbaeher, éditeur, Paris) : Lé Château dit merveilles-, La Cithare; Le Collier d'opalee (1899); L9 Coftret âTébènê (1901). — Critiques à consul 1er : Virgile Rossel, Histoire de la littérature frcmçaise hors de France; Pol de Mont, Poètes belges d'expression française (1899).

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GEORGES RODENBAGH

Né h Tournai en isr>:>, lAort o Paris en ifi99.

La Belgique n*est pas seulement la terre plantureuse où la vie matérielle s*étale en un épanouissement joyeux ; c'est aussi la patrie du mysticisme. Dans ses vieilles cit«'s pullulent les couvents et surtout les béguinages où vivent des milliers do femmes ayant fui le monde, comme des colombes blessées. Le catholicisme monacal est l'un des traits essentiels du pays. L'œuvre de Georges Rodenbach nous fait pénétrer dans ce milieu do piété ascétique : elle chante la poésie des cloches et des cierges, le charme troublant des ombres claustrales, le mystère mélancolique des voiles blancs derrière lesquels la vie monacale s'écoule volontairement elTacée.Ce Flamand devenu Parisien avait, comme Baudelaire, la nostal^ne do la mysticité. Symboliste par bien des côtés, il ne s'est pas borné à peindre les po»'liques monastères; il a cherché à rendre également la vie des choses et tout le mystère que dégagent celles-ci. C'est un poète, un peu imprécis, mais d'une distinction rare» dans sa pénétrante mélancolie.

Le coffrets

Ma mère, pour ses jours de deuil et de souci, Garde, dans un tiroir secret de sa commode, Un petit coffre en fer rouillé, do vieille mode, VA ne me Ta fait voir que deux fois jusqu'ici.

(^oinme un cercueil, la boîte est funèbre et massive, VA contient les cheveux de ses parents défunts, Dans des sachets jaunis aux pénétrants parfums. Qu'elle vient quelquefois baiser le soir, pensive!

Quand sont mortes mes sanirs blondes, on l'a rouvert l^our y mettre des pleurs et deux boucles frisées ! Hélas ! nous ne gardions d'elles, chaînes brisées. Que ces deux anneaux d'or dans ce coffret de fer.

Et toi, puisque tout front vers le tomljeau se penche,

0 mère, quand viendra l'inévitable jour

Où j'irai dans la boîte enfermer à mon tour

V\i peu de tes cheveux..., ([ue la mèche soit blanche !...

' l''xtrait du recueil Les Tristesses (1870).

Bé^inage flamand*.

Au loin, le Bégiiinftge avec ses clochers notre, Avec son rouge enclos, ses loits d'ardoises bleues Heflêluut tout le ciel comme de grands miroirs, S'Étend dans la verdure et la paix des banlieues. Les pîgnODii denlelfa étagent leurs gradius Par où monte le Hâve aux lointains qui brunissent Et des branches parfois, sur le mur des jardliis, Ont le geste IrËs doux des praires qui béuissenl. En Hues lettres d'or chaque nom des couvents Sur les portes s'euronle autour des banderolles. Noms charmants chucbolf« par la lèvre do,^ vents : La maison de l'Amour, la maison des Corolles. Les fonétrcs surtont sont comme des auleh Ob fienrisseal lonjnurs des gèrauiacns roses, Qui meiloiit, coijibiaaut leurs couleurs de pastels. Comme uu rave de fleure dans les fenêtres closes. Pénétres des couvents I attirantes le soir Avec leurs rideaux blancs, voiles do mariées (Ju'on voudrait soul'wir dans un bruit d'GDC«atoir i'our goilUir vos baiser», lèvres appariées l

Mais ces femmea Hout 14. le cœur paciliL',

La chair morte, cousnnl dans l'exil de leurs chambres ;

Klles ii'aîjnent que toi, pile Crucifia,

et regardent le ciel par les Lrons de tes membres 1

Oh 1 le silence heureux de l'onvroir auï grands murs,

0(1 l'on entend à peine un bruit de banc qui bouge,

Tandis qu'elles sont là, suivant de leurs yeux pur»

Le sable eu ruisseaux blonds sur le parement rouge.

Oh I le bonheur muet des vierges s'assemblant I lit comme si leurs mains étaient de candeur telle Qu'elles ne peuvent plus meuier que du blanc, Elles Wdenl du linge ou font de la dentelle.

( .|ii tu Jnintue blaneht 1)8801,

o74 CHRESTOMATHIE FRANnAISE

C'est un charme imprévu de leur dire « raa sœur » Et de voir la pûlour de leur teint diaphane Avec un pointill*^ de taches de rousseur Comme un cam(''lia d'un hianc mat qui se fane.

Rien d'impur n'a flétri leurs flancs immaculés, Car la source de vie est enfermée en elles Comme un vin rare et doux dans des vases scellés Qui veulent, pour s'ouvrir, des lèvres éternelles!

Cependant quand le soir douloureux est défunt, La cloche lentement les appelle à compiles, Comme si leur prière était le seul parfum (Jui pût consoler Dieu dans ses mélancolies !

Tout est doux, tout est calme au milieu de l'enclos; Aux offices du soir la cloche les exhorte, Et chacune s'y rend, mains jointes, les yeux clos, Avec des glissements de cvj^ne dans l'eau morte.

Elles mettent un voile à longs plis ; le secret

De leur âme s'épanche à la lueur des cierges ;

Et, quand passe un vieux prêtre en étole, on croirait

Voir le Seigneur marcher dans un Jardin de Vierges l

iir

Et l'élan de l'extase est si contagieux. Et le cœur à prier si bien se trani{uillise, Que plus d'une, pendant les soirs religieux, L'été, répète encor les Avé de l'église ;

Debout à sa fenêtre ouverte au vent joyeux. Plus d'une, sans ôter sa cornette et ses voiles. Bien avant dans la nuit, égrène avec ses yeux Le rosaire aux grains d'or des priantes étoiles!

Souvenances.

Tel soir fané, telle heure éphémère suscite Aux miroirs de mes yeux les souvenirs d'un site — Sites recomposés qu'on oM dit oubliés! —

EMILK VERHAKUEN 575

Û'un canal mort avec deux rangs de peupliers

Dont les feuilles vont se cherchant comme des lèvres.

Décor d'une prairie où de bêlantes chèvres

S'appellent Tune l'autre avec des voix aussi

Blanches comme leur laine et d'un air si transi...

Décor surtout de vous, vieux quais en enfilade,

Pignons, rampes de bois par-dessus l'eau malade

Où chaque feu miré se délaye en halo,

Fragile et fugitif paysage de l'eau

Qui sous un heurt de vent tout à coup s'évapore

Et fait que l'eau se mue en sommeil incolore.

Sites instantanés, comme à peine rêvés,

En contours immortels je les ai conservés

Et je les porte en moi depuis combien d'années 1

Seul un ciel identique en nuances fanées,

Triste comme celui qui me les faisait voir.

Les a ressuscites de moi-môme ce soir 1

Et c'est ainsi toujours qu'au hasard des unages

Revivent dans mon cœur de souffrants paysages.

Principales œuvres de G. Rodenbach (Lemerre, éditeur, Paris) : Lea TrUUaaea (1879); La Mer élégante (1881); La Jeunesse blanche (1886); En silence (1888); Le Miroir du ciel natal (1898). — Critiques à consulter : Ch. Fuster, Les poètes du clocher (1889); Jules Lemattre, Impressions de théâtre (1895); Gaston Deschamps, La vie et les livres (1895) ; VirgUe Rossel, Histoire de la littératttre française hors de France (1896) ; Gustave Kahn, Hevue blanche, T. XII (1897); Fernand Grcgh, Revue de Paris, l«r janvier 1899; GamiUe Maaolair, Revite des Revues, 15 février 1899; van Bever et Paul Léautaud, Poètes dTaujourd'hui (1900).

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