‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 139 sur 166 · CHRESTOMATHIE FB A NT. AISE · texte numérisé non relu

CHRESTOMATHIE FB A NT. AISE

En souffles lourds ballant les liourgs.

Voici le vent.

Le vent sauvage de Novembre.

Aux puits des fermes

Les seaux de fer et les poulies

Grincent.

Aux citernes des fermes

Les seaux et les poulies

Grincent et crient

Toute la mort dans leurs mélancnlies.

Le vent rafle le lon<î de l'eau

Les feuilles mortes des bouleaux.

Le vent sauvage de Novend)re :

Le vent mord dans les branclu"^

Des nids d'oiseaux ;

Le vent ràp»^ du fer

Et ï»eigne au loin les avalanches,

HagouscMnent, du vieil biver.

Rageusement, le vent.

Le vent sauvage de Novembre

Dans les étables lamentables

Les lucarnes rapiécées

Ballotent leurs loques falotes

De vitre et de papier.

— Le vent sauvage de Novembre ! —

Sur sa butte de gazon bistre

De bas en haut, à travers airs.

De haut en bas, à coups d'éclairs.

Le moulin noir fauche, sinistre,

Le moulin noir fauche le vent,

Le vent.

Le vent sauvage de Novembre.

Les vieux chaumes à cropetons * Autour de leurs clochers d'église Sont soulevés sur leurs bâtons; Les vieux chaumes et leurs auvents Cla([nent au vent,

* Ce provincialisme si^rnifie ; à quatre pattes.

"TW

Les bras dee morts que sont c«s croi:t,

Tombent comme no grand vol

Rabattu noir contre le sol.

Le vent sauvage de Novembre,

Le vent,

L'avez-vons rencontre le vent

Au carrefour des Iroîs cents ronlc^i,

Crianl de froid, soufflant d'ahau,

L'avez-TOQS rencontré le vent,

Celui des peurs et des déroutes ;

L'avez-ïous vu celle nnit-là

Uuand il jeta ta lune a bas.

Et que n'en pouvant pins

Tous les villages vermoulus

Criaient comme des bâtes

Sous la lempéle ?

Sur la bruyère infiniment,

Voici le vent hurlant.

Voici le vent cornant Novembre.

La révolte'.

La rue, en nu remous de pas, Ue corps et d'épaules d'où sont tendus des braa Sauvagement ramifiés vers la folie.

Semble pnsser volante — et s'aflilie A des bailles, à des sanglots, à des espoirs : La rue en or

La rue en rouge, au fond des soirs.

Toute la mort

Kl) des beffrois tonnants se lève; Toute la mort, surgie en raves.

Avec des feux et des ^pées Et des têtes, k la tige des glaives.

Comme des fleors atrocement coupées.

La toux des canons lourds,

eu peu d« piècei

580 CHRESTOMATHIK FRANÇAISK

Les lourds hoquets des cauoiis sourds Mesurent seuls les pleurs et les abois de l'heure. Les cadrans blancs des carrefours obliques, Comme des yeux en des paupières, Sont défoncés à coups de pierre :

Le temps normal n'existant plus Pour les cœurs fous et résolus De ces foules hyperboliques.

La rago, elle a bondi de terre

Sur un monceau de pavés gris,

La rage au clair, avec des cris

Et du sang neuf en chaque artère,

Et pâle et haletante

Et si terriblement

Que son moment d'élan vaut à lui seul le temps

Que met un siècle en gravitant

Autour de ses cent ans d'attente.

Tout ce qui fut rêvé jadis

Ce que les fronts les [)lus hardis

Vers l'avenir ont instauré ;

Ce que les âmes ont brandi.

Ce que les yeux ont imploré

Ce que toute la sève humaine

Silencieuse a renfermé.

S'épanouit aux mille bras armés

De ces foules, brassant leur houle avec leurs haines.

C'est la fête du sang (jui se déploie,

A travers la terreur, en étendards de joie :

Des gens passent rouges et ivres.

Des gens passent sur des gens morts;

Les soldats clairs, casqués de cuivre,

Ne sachant plus où sont les droits, où sont les tortsL

Las d'obéir, chargent, mollassement.

Le peuple énorme et véhément

Qui veut enfin que sur sa tête

Luisent les ors sanglants et violents de la conquête.

— Tuer, pour rajeunir et pour créer !

Ainsi que la nature inassouvie

ÉMILB VERHAKKEN 581

Mordre le but, éperdûment,

A travers la folie horrible d'un moment :

Tner on s'immoler pour tordre de la vie 1

Voici des ponts et des maisons qui brûlent,

En façades de sang, sur le fond noir du crépuscule ;

L'eau des canaux en réfléchit les fumantes splendeurs,

De haut en bas, jusqu'en ses profondeurs ; 0

D'énormes tours obliquement dorées

Barrent la ville au loin d'ombres démesurées;

Les bras des feux, ouvrant leurs mains funèbres.

Eparpillent des tisons d'or par les ténèbres;

Et les brasiers des ^ts sautent en bonds sauvages,

Heurs d'eux-mêmes, jusqu'aux nuages.

On fusille par tas, là-bas.

La mort, avec des doigts (Mrécis et mécaniques.

Au tir rapide et sec des fusils lourds.

Abat, le long des murs du carrefour,

Des corps debout jetant des gestes tétaniques ;

Des rangs entiers tombent comme des barres.

Des silences de plomb pèsent dans les bagarres.

Des cadavres, dont les balles ont fait des loques.

Le torse à nu, montrent leurs chairs baroques ;

Et le reflet dansant des lanternes fantasques

Crispe en rire le cri dernier sur tous ces masques.

Et lourds, les bourdons noirs tanguent dans l'air :

Une bataille rauque et féroce de sons

S'en va pleurant l'angoisse aux horizons

Hagards comme la mer.

Tapant et haletant, le tocsin bat.

Comme un cœur dans un combat.

Quand, tout à coup, pareille aux voix asphyxiées,

Telle cloche qui ftprement tintait.

Dans sa tourelle incendiée,

Se tait.

Aux vieux palais publics, d'où les échevins d'or Jadis domptaient la ville et refoulaient l'effort Et la marée en rut des multitudes tortes. On pénètre, cognant et martelant les portes ;

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Les clefs sautent et les verrous ;

Des armoires de fer ouvrent leur trou.

Où s'alignent les lois et les harangues;

Une torche les lèche, avec sa langue,

Et tout leur passé noir s'envole et s'éparpille,

Tandis que dans la cave et les greniers Ton pille

Et que Ton jette au loin, par les balcons hagards,

Des corps humains fauchant le vide avec leurs bras épars.

Mêmes fureurs dans les églises :

Les verrières, où des vi orges se sont assises,

Jonchent le sol et s'cmiettent comme dn chaume;

Le Clirist, rivant aux murs sa mort et son fantôme,

Est lacéré et pend, comme un haillon de bois.

Au dernier clou (jui perce encor sa croix ;

Le tabernacle, où sont les chrêmes^

Est enfoncé, à coups de poings et de blasphèmes;

On soufllette les Saints ))rès des autels debout

Et dans la grande nef, de l'un à l'autre bout,

— Telle une nnige — on dissémine les hosties

Pour qu'elles soient, sous des talons rageurs, anéanties.

Tous les joyaux du meurtre et des désastres,

Etincellent ainsi, sous l'œil des astres ;

Ija ville entière éclate

En pays d'or coiffé de flammes écarlates;

La ville, au fond des soirs, vers les lointains houleux.

Tend sa propre couronne énormément en feu ;

Toute la nuit et toute la folie

Brassent la vie, avec leur lie,

Si fort, que par instants le sol semble trembler,

Et l'espace brûler

Et les r&les et les eiïrois s'écheveler et s'envoler

Et balayer les grands cieux froids.

— Tuer, pour rajeunir et pour créer

Ou pour tomber et pour mourir, qu'importe !

Dompter, ou se casser le front contre la porte!

Et puis — que son printemps soit vert ou qu'il soit ronge

N'est-elle point dans le monde, toujours.

Haletante, par à travers les jours,

La puissance profonde et fatale qui bouge !

KMILE VKRHAEREN 583

Œuvres à lire de Verhaeren (Hochsteyn et Damian, éditeurs, Bruxelles ; Lemerre, Paris) : Les soirs (1888) ; Les villages illusoires (1896) ; Les villes tetUa* culaires (1896); Le» visages de la vie (1899); Théâtre : U cloître; Philippe II (1901). — Critiques à consulter : Virgile Rossel, Histoire de la littérature française hors de France (1895); Henri de Régnier. Rev%»9 blanche, tome YIII (1890); van Bever et Paul Léautaud, Poètes d'aujourd'hui (1900).

Les poètes de la Suisse française.

Entre le Jura, le Léman et la ligne sinueuse qui va de Delëmont à Bienne, Fribourg et Sierre, s'étend une terre bénie que même l'étranger aime parce qu'elle est belle et parce qu'elle est libre : c'est la Suisse romande^. Petite par l'étendue et par le nombre de ses habitants, cette Helvétie latine est un intense foyer de culture française. Dans ce siècle-ci, la vie. littéraire y a pris une extension remarquable et les œuvres de ses penseurs ont fait rayonner au loin la gloire du nom romand. Ce noble pays compte un assez grand nombre de bons poètes. Formés à l'école des grands littérateurs d'outre- Jura, ceux-ci ont presque tous une étroite parenté intellectuelle avec les poètes de la France ; on pourrait aisément les classer dans les différents groupes littéraires que nous avons successivement étudiés. Comme les poètes belges, ils participent aux grands courants intellectuels ou artistiques dont la vague initiale est à Paris; mais ils ont sur leurs confrères wallons cette supériorité incontestable qa'ils sont btjaucoup plus euxmêmes, gardant sous l'influence irrésistible de la France» une originalité nationale qui est un vrai charme chez eux. Dans notre grande république française, centralisée à outrance, où tout ce qui ne porte pas l'estampille de Paris passe généralement inaperçu, ces poètes de la Suisse romande sont presque tous inconnus. Nous autres Français de la vieille Gaule, nous oublions trop que, par delà nos frontières, il y a des millions de francophones qui cultivent le mcme champ littéraire que nous. Fiers de notre superbe floraison nationale, nous ignorons qu'au-dehors poussent

* Elle comprend les cantons entiers de Genève, Yaud, Neucbâtel et une fraction des cantons de Berne, de Fribourg et du Valais, en partie germaniques. Sur 8.325,107 habitants, la Suisse comptait 733,2^ personnes de langue française en 1000.

SOUS le grand soleil des moissons magnifiques et nous laissons perdre même les plus belles fleurs que notre génie littéraire a fait épanouir sous d'autres cieux. Dans cette chrestomathie, l'auteur a cherché à en recueillir quelques-unes. Ce n'est qu'un petit herbier qui donne une idée bien insuffisante de la flore elle-même; du moins celui qui l'a composé peut-il l'offrir, comme an juste hommage, à cette Suisse romande qu'il aime autant que sa propre patrie.

Pour étudier les poètes romande, coneulter : A. Vinet, Etude* sur is XIX* siècle; Eugène Rambert, Etudes littéraires ; Philippe Godet, Histoire littéraire de la Suisse française (1880) ; Virgile Rosscl, Histoire littéraire de la Suieee romande (1890) et l'excellente anthologie de M. Arthur Imer-Gano, Chante du pays (1887). Ce dernier recueil contient un choix, beaucoup plus yarié que notre propre chapitre, des poètes suisses romands.

M à Crête (canton de Genève) en iSOO, mort à Lausanne en 1864.

J.-J. Porchat est un aimable versificateur plutôt qu'un véritable poète, mais c'est lui qui représente le mieux en Suisse l'école des derniers classiques; il en a toutes les qualités : clarté, logique, correction et, par moments, tous les défauts : sécheresse, prosaïsme, banalité. Ecrivain facile, il s'est essayé dans plusieurs genres ; à notre avis, c'est dans la chanson et la satire tempérée qu'il a le plus brillé. Sa verve, malicieuse et spirituelle, rappelle l'esprit de Béranger dans ses bons moments. On le cite surtout comme fabuliste et ses fables ont été très populaires, même en France, à un moment donné.

Les amis politiques ^

Nos aïeux me font grand*pitiô :

On n*a pas connu l'amitié

Dans les temps monarchiques.

Esclave, on ne pensait qu*à soi.

Pour le dévoûment parlez-moi Des bons amis.

Des vrais amis, Des amis politiques.

Poussé d'un noble mouvement, Je frondais le gouvernement

* Extrait des Souvenirs poétiques de Valamont. I^a pièce est de 1838.

Dans mes vers anarchiques :

On m'embrasse, on me prend la main :

Parbleu ! tu dîneras demain Chez nos amis, Nos bons amis Nos amis politiques.

« Volontiers », leur dis-je galment.

Ah ! le bousingot est charmant.

Vive la République!

Mais, à table avaut de m'asseoir, Il fallut passer au comptoir.

Voilà traiter.

Voilà fêter.

Un ami politique !

C'était trop cher de la moitié, Si pour deux je n'ai pas payé,

Mais certain famélique, Des plats prompt à me soulager, Pour deux a bien voulu manger.

Un jour sur trois Dînait, je crois, Mon ami politique.

An dessert, on m'offre un couplet.

Disant : a Gbantez-nous, s*il tous plaît.

Ces vers patriotiques. « Le sang y coulait à pleins bords :

Aussi, quels furent vos transports, 0 mes amis.

Mes bons amis.

Mes amis politiques !

Mais la patrouille accourt au bruit, Et vite en prison me' conduit.

Adieu Tardeur bachique !

lis avaient dit : « Nous irons tousl » Me voilà seul sous les verrous.

0 quel ami.

Quel bon ami, Qu'un ami politique !

UOO ClIUKVrOAIATHIK hKANI.AISK

Chul ! j'eiilends le bruit de leurs pas; Trop tôl ne les accusons pas :

J'ai leur sermenl civique....

Ciel ! Ami d'enfance, est-ce toi f Je t'oubliais et je te vois !

Tu viens sans peur De mon malbour 1 Tu n'es pas poiitiiiur.

Plus de Jura >.

£h quoi ! pour notre bonne Suisse Vous avez pu quitter Paris !

Nos couplets d'un tel sacrifice Ne sauraient vous payer le prix :

Mais nous parlerons de la France : Et votre cœur nous répondra ; Chantons notre antique alliance.

Plus de Jura 1

Des vieux temps consultons l'histoire :

Nous fûmes tous Gaulois et Francs ; Rome trembla de notre gloire ; Le Saxon nous vit conquérants.

Au début de mainte campagne, Qu'un champ de Mars inaugura, On chantait, passant la montagne, Plus de Jura !

Le temps vint tracer nos frontières; Nous Suisses, vous Français enfin.

Vos rois soldaient bien nos bannières, Et nous baptisions le Dauphin.

Marignan souffla des orages.

Mais François, qui nous admira, Nous dit : — Mes amis, soyons sages : Plus de Jura !

Puis dans le sein d'un moine austère Le grand roi pleurant ses l)GaQx jours,

*■ Extrait des Souvenirs poétiques de Valauwnt. — Ces couplets de bienv^ uue furent composés eu rhounuur de Sainte-Beuve, alors en Suisse pourdonoer à rAcadémie de Laiisanae sou célèbre cours sur Port- Royal (1837).

Cassa l'édit de son grand-père, Rançon de coupables amours :

Pour ceux qui fuyaient le martyre En vain la pitié Fimplora, Mais notre Suisse osa leur dire :

Plus de Jura !

Enfin croula le trône antique Sous Teffort de quatre-vingt-neuf, Et notre vieille république Comme vous désira du neuf.

Coiffé du chapeau démocrate, Le grand homme alors se montra ; Des deux côtés il mit la patte :

Plus de Jura !

La liberté nous fut rendue :

Dirai-je au prix de quels revers ?

A ma lyre on pea détendue n De faut pas de si grands aira^.

Mais du Nord vienne quelque orage, Suisses, Français, elle dira :

Voici pour tous assez d*ouvrage.

Plus de Jura !

Pour orner notre Académie, Poète, vous passez les monts :

Voilà de notre illustre amie Les envoyés que nous aimons.

Avec vous de noises falottes Et du blocus même on rira, Car vous avez mis dans vos notes :

Plus de Jura !

Œuvres à lire de J.-J. Porcbat (Georges Bridel, éditeur, Lausanne) : Olan%^res d'Esope; Poésies vaudoises ; Souvenirs poétiques (lS8â-18i>4). — Critiquée à consulter: J. Homung, J.-J. Porchal et la poésie vaudoise (1864) ; A. VuUiet, Les poètes vaudois contemporains (1870) ; Philippe Godet, Histoire littéraire de la Suisse française; Virgile Rossel, Histoire littéraire de la Suisse romande.

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