FRÉDÉRIC MONNERON
Né à Lonay (Vaud) en Î8I3, mort à Gœttingen en 1837.
Ce poète eut une destinée mélancolique : il se tua, à 24 ans, après un accès de nostalgie invincible, n'ayant pas encore donné la mesure de son beau talent. Lyrique inspiré et profond, c*estle meilleur romantique de la Suisse. Sainte-Beuve lui trouvait du génie et Ton sait que le grand critique français ne prodiguait pas cette flatteuse appréciation.
Le rêve du poète ^
K De qui me parles-tu, céleste rêverie, Mystérieux concert de mon âme attendrie ? D'uQ temps saus origine es-tu l'écho secret, Uu espoir que j'ignore, ou mon dernier regret ? Es-lu l'hymne nouveau de la harpe infinie Dont le cœur des élus comprend seul Tharmouie ? Où bien l'appel trompeur de quelcjue esprit subtil ?
» Peut-être est-ce mon âme au retour de l'exil. Qui du ciel entr'ouvrant le lointain sanctuaire. Contemple son image errante sur la terre, Ou quel(|ue ange éploré qui regarde ici-bas. Et, jetant un adieu que je ne comprends pas, Laisse tomber d'en liant sur l'ombre de lui-même Quelques pleurs... souvenir de sa beauté suprême. Oh ! qui me l'apporta, cet adieu si lointain 1 l!]st-c« le vent d'un soir ou le vent d'un matin ?
» Terre, couche glacée où mon âme se voile. Rentre donc dans ta nuit! j'y verrai mon étoile. Son rayon prophétique et sa haute clarté Aiment les cieux déserts et leur immensité.... Que me fait ici-bas le soleil qui se lève ? Je n'y vois guère mieux, et j'y perdrais un rêve. »
Ainsi chantait un barde. 11 doubla les coteaux Parmi les peupliers frémissants sur les eaux. C'était l'heure douteuse où la neige est d opale. Où, penché sur les monts, l'esprit du soir exhale
• Extrait dp«« Poésies de Monneron recueillies par ses amie. La pièce «st à.v
KHKUSKIC MOMNSnON
Sa nuagense haleine an-dessus des champs biens, Effaçant des foréU les feuillages houtenx... L'heure où le Dieu d'amour, dn ciel ouTrant les roses, Nous entretient tout bas de la fuite des choses, Ob nos deraiers amis et nos rêves joyeux Dansent autour de nous, murmurant des adieux. Le barde, au bord dn lac, sur l'humide prairie S'endormit, absorbé dans cette rêverie ; Et son ftme, âtreignant l'air mortel, mais plus pur. S'éleva par degrés sur ses ailes d'azur.
Hais lorsqu'il fut au seuil du divin suicinaire, 0& ne monte jamais aucuu bruit de la terre... Il D'oli viens-tu ? n demanda te Seigneur radienx. « J'ai perdu mou amour, et je cherche les cieui, Dil-il, eu secouant les larmes de son aile ; Là-bas, je n'entends pins ton hymne solennelle, M les donx sonvenirs dont l'ange triste «t bean Endormait autrefois non enfance an berceaa. Dans le profond azor mon œil ne sait pins lire Ces livres infinis ob s'empreint ton sourire. El moi, qui pris ma source en ton âternité, De ton beau souvenir je fus dâshërllê, »
Elle dit. A ces mots chantaient les chœurs des uiges, Uélant à leurs soupirs d'ineffables lonwges. Sous leurs voiles légers, ils pleuraient & genoui ; Mais la harpe dn Christ leur répondit A tons : H 11 est vers mon iieau ciel d'étroites avennes. Des sentiers détournés, des roules inconniies Qu'explorent vers le soir de rares enilés. ils chantent leurs destins, qui leur restent voilée. Leur astre est une larme, et leur foi la soulTranCA ; Mais leur chant de r^rels est presque nne espÉrance... Allez de celui-ci finir le triste sort ; Préparez le départ dn poète qui dort.... »
u Suis-moi, dit à celte ftrae un sylphe an frais visage (Le plus léger des vents dont se plaint le feuillage). Sur la terra je dois descendre ce matiii ; Tu franchiras les airs dans mon char argentin. •
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L'àme entoura du vent la taille svelte et pure, Et s'enfuit avec lui dans l'immense verdure... Elle y leva des flots vagues, harmonieux. Puis, devenant TO%('e au doux rayons des cieux, Elle tomba soudain, perle fraîche et discrète. Sous l'ombrage des bois, dans une violette.
Rosée, amour des fleurs ! fraîclio larme du ciel,
Eclose d'un baiser des vents et d'Ariel !
Larme plus fraîche encor (|ue des songes d'enfance,
De ce barde lu fus la nouvelle existence î
Surpris par l'air du soir, il «Hait (b'»jà mori,
Kt la belle nature eut son dernier accord.
l^s an^'es de la nuit ([ui Tout [)ris sur la grève,
Dans les cieux pour toujours ont prolongé son rôve.
A vous
Quand sur les champs du soir la brume étend ses voiles. Lorsque, pour mieux rêver, la Nuit au vol errant, Sur le {);\le horizon délache en soupirant Une ceinlure d'or de sa robe d'i^toiles:
Lorsque le crépuscule entrouvre, aux Iwrds lointains,
Du musical éthor les portes nuageuses;
Alors, avec les vents, les âmes voyageus(»s
Vont cherchor d'autres cieux dans leurs vols incertains.
La mienne s'en retourne auprès de vous, lidèle ; Mais bientôt un remords la surprend en chemin, Et, jeune mendiante, implorant votre main. Elle vous tend la sienne, en se voilant d'une aile.
Car c'est le repentir d'avoir aimé trop peu, Qui, de Texil, vers vous la rappelle angoissée, Comme une onibre sortant de sa tombe glacée, Surprise par la mort sans avoir fait d'adieu.
Non l je n'ai pu comprendre et votre àme et la terre Que de loin, quand les ans sont venus tout finir, Et mon cœur n'a fleuri qu'au4our du souvenir, Comme autour du toinlM'au Téudantier solitaire.
* Cette poésie, oxtnûtii du iiktiio recueil que la pr'/c.tidente, est un p«tlt ehefd'ii-'ivre de lyrisme Llégiar]vuî; Laniîirlino l'eût signÔH.
JLSTK OLIVIEK OVf
Ces jours où ma jeunesse a fait souffrir les cœurs, Je n'en pourrai jjémir que seul avec moi-même, Alors qu'il n'est plus temps de dire à ceux qu'on aime : « A genoux, me voici ! pardonnez-moi vos pleurs. »
Ainsi, c'est te passé, c'est la fuite des choses, Le souvenir des maux qu'on ne peut réparer. Qui m'évoquent vers vous, quand la nuit vient errer Sur le large horizon, parmi l'or ou les roses.
Œuvres à lire de Monneron (Georges Bridel, éditeur, Lausanne) : Poésies. — Critiques à consulter : Saiate-Beuve, Portraits contemporains ; Juste Olivier, Stude biographique, en tête dos Poésies de 3fonneron (1852) ; Eugène Bambert, Ecrivains de la Suisse romande; A. Wnllietf Les poètes vattdois contemporains; Virgile Rossel. Histoire littéraire de la Suisse romande.