JUSTE OLIVIER
Né à Bysins (Vaud) en i807, mort à Genève en i876,
11 arriva à la vie intellectaelle au moment où le romantisme s'épa- Qouissait. Ses premières sympathies littéraires furent pour la nouvelle école. Plus tard, quand les dures nécessités de la vie, robllgèrent '1o s'expatrier, il s'établit à Paris. Il y séjourna près de 25 ans, fréquenta Saint-Beuve, dont il devint Vami, et les divers cénacles littéraires. Malgré toutes les influences francisantes qu'il subit, il resta toujours suisse, gardant la simplicité charmante du milieu rustique où il avait grandi, conservant à sa petite patrie qui ne le comprenait pas le culte le plus touchant et le plus vrai. Il a chanté tout ce qu'il y a (le beau, de noble, de gracieux df^s le paya enchanteur qui charma sa jeunesse : les Alpes sublimes, le poétique Jura, Tincomparable Léman, les joies et les tristesses de la vie rustique. C'est par excellence le poète national du canton de Vaud. U ne fut pas, hélas ! prophète dans son pays ; l'amertume d'un injuste oubli attrista ses dernières années. Depuis qu'il est mort, on s'est mis à le comprendre. U faut saluer cette belle mémoire d'homme et d'écrivain, ce noble cœur qui exprima la poésie de son pays en une langue, monotone parfois et d'une construction un peu laborieuse, mais rayonnante de sincérité, de sensibilité et de charm«.
Le Léman K
0 bleu Léman, amour de tes rivages.
Miroir du ciel où tremblent les nuages, De ma patrie ô suprême beauté, Je n'entends plus ton murmure enchanté !
* Extrait du recueil Les deux voix (1835).
692 CHRESTOMATHIE FKANT.AISB
Voici des flots : mais leur vague étendue, Leur pâle azur, assoml)ri par les bois, Leurs humbles bords, leur incertaine voix, Que disent-ils à mon âme éperdue ?
0 bleu Léman, toujour*; grand, toujours brau, Que sur ta rive au moins j'aie un tombeau î
J'aime tes eaux que la brise amoureuse Plisse au matin, d'une aile gracieuse.
Lorsqu'elle joue aux voiles des baleaux ; Et quand rugit le vent, j'aime tes eaux : Leur grave élan, leur bruissement sonore; Le choc puissanl dont retentit le bord; La blanche écume amassée ; et du port L'anse inquiète où l'onde roule encore.
0 bleu Léman, toujours graud, toujours beau, Que sur la rive au moins j'aie un tombeau !
J'ai vu le soir tomber, dernier sourire Que le soleil à ton sein qui respire.
Laisse en fuyant; et je t'ai vu rougir Comme la rose, et d'amour t'embellir; Kt puis au loin, rapides hirondelles, Rayant les flots de leurs chemins divers. Un vol d'esquifs s'élancer dans les airs, En déployant leurs blanches paires d'ailes.
0 bleu Lémau toujours grand, toujours beau. Que sur ta rive au moins j'aie un tombeau !
Ah ! quand d'un mont que le ciel favorise, Sous les reflets de la lune surprise.
Je contemplais tes changeantes couleurs, Parfois j'ai cru sentir ton àme, ailleurs. Porter la mienne, à son vol entraînée ; J'ai cru te voir gonfler tes eaux sans bruit, Et, m'enlevant dans la paix de la nuit, Quitter la terre et remplir la nuée.
0 bleu Léman, toujours grand, toujours beaa. Que sur ta rive au moins j'aie un tombeau 1
Le pur cristal de ta vague domptée Se brise-t-il en écume argentée.
JISTE OLIVIER 595
Sons une nef qu'à ton front nif'^prisant Sornblo allacher un lien trop pesant ; Ta grâce encor, fascinante et suprême, Sur les lianes noirs du navire massif, Jette un éclat magique et fugitif, Pour s'en former un charmant diadème.
0 bleu Léman, toujours grand, toujours beau, Que sur ta rive au moins j'aie un tombeau l
Quand du couchant les flammes nuancées Sur ton miroir s'éteignent balancées, Quand chaque flot plonge, mobile et pur. Son lie d'or dans l'océan d'azur ; De ma pensée, autour de toi captive, L'amour encor repose sur tes eaux, Avec les monts, les tours, les blancs oiseaux. Et les manoirs qui dorment sur ta rive.
0 bleu Léman, toujours grand, toujours l)eau, Que sur ta rive au moins j'aie un tombeau !
Le festin ^
La terre froide et sourde avait, en retombant. Fait sortir du cercueil un son d'adieu suprême, Triste et dernière voix, bruit funèbre et glaçant. Qui semble faire encor souffrir ceux que Ton aime. Et le cortège noir revenait en causant.
Je m'en allai, cherchant la source et le bocage. Glacée était son onde, envolé le feuillage. Et sous le froid miroir on voyait seulement Quelques gouttes d'azur passer comme une image Qui s'enfuit, et murmure et sourit un moment.
Les Alpes avaient mis leurs grands manteaux de neige Dont les plis sans éclat dérobaient tout entiers Les gazons et les bois, les rocs et les glaciers. Sous de livides cieux que nul souffle n'allège, S'endormaient les tombeaux, les vieux et les derniers.
1 Kxtrait de Deux voix. — L'auteur parle ici dan usage répanda encore dans los campagnes suisses, oii l'on donne an grand repas aux gens qui viennent
assister à un enterrement.
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Le cimetière allait retrouver son silence. Il était calme et froid, sans bruit, sans espérance. Désert, abandonné même des fossoyeurs, Seul, sur la tombe neuve un oiseau se balance. Mais quand je nrapproctiais, il s'envolait ailleurs.
Un autre le suivait. Sous les feuilles sécliées Qui tapissaient partout le sol moussu des bois, Je les vis disparaître ; et les feuilles couchées, Sonores, de leur aile ou de leur pied touchées. M'apportèrent lon^'temps des échos de leur v(mX.
Le village s'anime. Au travers de la brunie.
D'une maison surtout resplendit le foyer;
Par les carreaux étroits on la voit ondover.
La table est préparée et la lampe s'allume.
On mange, on cause, on boil : car, selon la coutume.
On a fait à la morte un spleudide festin, Et la cave a cédé le meilleur de son vin. C'est le dernier service; et les pâtes dorées, Les bricelets cassants, les merveilles sucrées Arrivent empilés sur de grands plats d'étain.
On donne aux assistants (Quelques débris des roses Qui de leur pâle éclat couronnaient le cercueil. Les convives, alors, prennent des airs moroses. Et l'on fait au manger quelques petites pauses. Lorsque chacun reçoit ce souvenir de deuil.
Certe ! on ne peut nier que tous ne soient habiles A rider (!♦• leurs fronts le lac calme at serein, A faire sur la mort quel([ues phrases facihs. Apprises dès longtenq)s, et, de détails futiles, Art favori du monde, à noyer leur chagrin.
« Au moins, dit l'un d'entre eux au père, à la famille. Vous avez bien soigné votre défunte lille. Votre sœur; et jamais il ne lui man(]ua rien? — C'est vrai l répondent-ils : cela console bien. » Et chacun à son tour sur ce sujet babille.